Pasolini 1975 Dino Pedriali photographer AURORAWEBLOG   

                                            Photo © Dino Pedriali

 

« Ce n’est qu’aimer, et que connaître,

qui compte, non d’avoir aimé,

ni d’avoir connu. C’est angoisse

que vivre d’un amour

révolu. L’âme ne grandit plus. »

 

Poème « Les pleurs de l’excavatrice » -1956.

 

 

Pasolini vit dans ce qu’il nous a laissé.

 

« Aaa Paaa’ ».

Ainsi l’appelait-on dans Rome pour le saluer avec cette caractéristique de l’accent dialectal de la ville, mangeant les consonnes et prolongeant indéfiniment les voyelles.

« Salut, Paolo ! »

 

Pour saluer Pier Paolo, je ne veux pas faire ici une biographie, une bibliographie, une liste de titres de films etc. Ce n’est pas à moi de faire ce répertoire.

Je renvoie toutefois à cette page parce que je m’aperçois en traînant dans les librairies, en feuilletant les hebdos de cette semaine, que la France ne donne plus à Pasolini la place qu’il mérite et que j’ai tout à coup peur que beaucoup de ceux qui passeront ici ne sachent même pas de qui je parle.

Un récent sondage a révélé que 81% des adolescents italiens savent qui était Pasolini.

Mais combien en France ?

 

Ce que je veux surtout dire, moi, c’est que Pasolini le communiste excommunié, l’hérétique du pouvoir quel qu’il soit, le-constamment-poursuivi en justice, le pourfendeur du « Palazzo » ( entendre le gouvernement italien et donc en ce temps-là le Parti de la Démocratie Chrétienne ) n’était pas un homme seul mais bien au contraire entouré d’amis qui l’aimaient et que pour ceux d’entre eux qui sont encore parmi nous, Pasolini est vivant. Présent par ses écrits, ses images.

 

Il est vivant et présent aussi pour moi qui ne l’ai jamais rencontré.

J’ai pourtant fait sur lui tous mes diplômes universitaires. Et parce que je voulais traiter d’une réalité et non d’un fantôme, j’étais alors allée à la rencontre de ceux qui l’avaient connu, leur demandant de me le restituer vivant.

 

Si j’ai tant aimé Pasolini, au-delà de la qualité prodigieuse de son talent,  c’est sans doute en partie à cause de cette vie fulgurante à l’image de celle du Caravage.

Mais bien plus éclectique. En ce sens l’héritage pasolinien est immense.

A déchiffrer tout d’abord : des premiers traumas comme la mort de son frère Guido, partisan communiste assassiné par d’autres communistes slovènes désirant annexer le Frioul en 1945 ou la fuite à Rome en compagnie de sa mère en 1950 après une douteuse affaire de mœurs qui lui coûtera une radiation de l’Education Nationale et une exclusion du Parti Communiste, en continuant par tous les autres : les 33 procès répétés entre 1955 et 1971, les reniements de la part de la gauche comme de la droite, tout cela pouvait-il passer sans laisser de traces ?

 

L’unité de l’œuvre de Pasolini n’est compréhensible que si l’on accepte de la situer sans cesse comme à mi-chemin entre luminosité et ténèbres.

Encore le clair-obscur.

Encore Le Caravage.

 

Elle n’est décryptable que pour qui connaît ces clés et accepte de les respecter. Il est alors possible d’entrer dans ses contradictions. Je l’ai fait.

Me heurtant moi aussi à lui quelquefois comme tant d’autres (je n’ai jamais admis ses positions contre l’avortement).

Je n’ai ni à l’expliquer ni à le justifier en évoquant une idéalisation personnelle de la figure maternelle étendue ensuite à toutes les femmes. Il le fait par lui-même :

 

« Ensuite, l’important a été l’amour de la mère

auquel nous nous sommes identifiés

parce que nous ne pouvons pas vivre sans

nous identifier à quelqu’un. Nous ne pouvons, par conséquent, concevoir un amour qui n’ait la douceur maternelle. »

 

Poème « Poeta delle ceneri- publié posthume dans la revue « Nuovi Argomenti » en 1980.

 

Son mysticisme, pourtant allié à son marxisme, m’a souvent laissée dans l’incompréhension mais là encore, mieux vaut le lire, lui (ou revoir son « Evangile selon Saint Mathieu ») :

 

« Je l’appelle sacralité ; et je peux le synthétiser de façon schématique et élémentaire comme suit : mon incapacité à voir dans la nature le naturel. A d’autres, les choses, la réalité apparaissent comme normales, naturelles. A moi, elle semble investie d’une espèce de lumière importante , particulière, qu’il est précisément préférable de définir comme sacrale. »

 

Lettre - citée dans « Pasolini » de Nico Naldini - Gallimard –1991.

 

Pour le reste, j’ai totalement adhéré à l’œuvre pasolinienne.

Elle demeure - tant dans le cinéma, la poésie, le théâtre, la narration - totalement novatrice et « hérétique » comme l’épithète que lui appliquait son auteur lorsqu’il voulait définir son « empirisme ».

Cette œuvre protéiforme se situe elle aussi sous la double enseigne de la lumière et de l’ombre.

Lumière dans cet amour du petit peuple : paysans frioulans des poèmes de jeunesse, puis plus tard du sous-prolétariat romain et enfin des habitants du Tiers Monde.

Ombre face à toute forme du pouvoir et de ce qu’il considérait comme le valet de celui-ci : la bourgeoisie.

 

« La chose la plus odieuse et intolérable, même chez le plus innocent des bourgeois, c’est de ne pas savoir reconnaître d’autres expériences de vie que la sienne, et de ramener toutes les autres expériences de vie à une analogie substantielle avec la sienne. C’est une véritable atteinte qu’il porte aux autres hommes se trouvant dans des conditions sociales et historiques différentes. »

 

L’expérience hérétique-  publié chez Payot en 1976.

 

Pasolini applique aux uns comme aux autres trois champs d’analyse : le domaine psychologique, le domaine social et le domaine politique. Passant pour les œuvres écrites l’ensemble dans le filtre tamisé du langage : dialectes, argot etc.

C’est ce qu’il appelle son « naturalisme fatal » : définir l’être au plus juste, au plus profond.

Et c’est pour cela que chez lui, toujours, douleur et vitalité s’entremêlent en éternelle sarabande.

Au cinéma, cela donne la douleur de « Médée », la vitalité d’ « Uccellacci e uccellini ».

En littérature, la vitalité des "Poésies de jeunesse" et la douleur d' "Une vie violente".

 

Quant à ses essais polémiques, ils s’appliquent encore parfaitement à notre temps.

Lisez ces extraits des « Ecrits Corsaires » ( 1974 )* concernant la culture dans la société de consommation.

Si vous en excluez  les références proprement italiennes, vous serez surpris :

 

«  C’est quoi, la culture d’une nation ? D’habitude, on croit, même chez les personnes intelligentes, que la culture d’une nation est la culture des scientifiques, des hommes politiques, des professeurs, des fins lettrés, des cinéastes, etc. Et donc qu’elle est la culture de l’intelligentsia. En fait, ce n’est pas du tout ça. Ce n’est pas non plus la culture de la classe dominante, qui, justement, à travers la lutte des classes, cherche à l’imposer au moins formellement. Ce n’est pas plus la culture de la classe dominée, c’est-à-dire la culture populaire des ouvriers et des paysans. La culture d’une nation est l’ensemble de toutes ces cultures de classes : c’est la moyenne de toutes. Elle serait complètement abstraite si elle n’était pas directement reconnaissable - ou pour le dire mieux, visible - dans le vécu et dans l’existence, et si elle n’avait pas, en conséquence, une dimension pratique. Pendant longtemps, en Italie, ces cultures ont pu être distinguées, même si elles ont été unies par l’Histoire. Aujourd’hui, distinction sociale et unification historique ont laissé la place à une homologation entre toutes les classes. » (…)
En revanche, le nouveau fascisme, la société de consommation, a profondément transformé les jeunes; elle les a touchés dans ce qu'ils ont d'intime, elle leur a donné d'autres sentiments, d'autres façons de penser, de vivre, d'autres modèles culturels. Il ne s'agit plus, comme à l'époque mussolinienne, d'un enrégimentement superficiel, scénographique, mais d'un enrégimentement réel, qui a volé et changé leur âme. Ce qui signifie, en définitive, que cette «  civilisation de consommation «  est une civilisation dictatoriale. En somme, si le mot de «  fascisme » signifie violence du pouvoir, la «  société de consommation » a bien réalisé le fascisme. » (…)

Le centralisme fasciste n’a jamais réussi à faire ce qu’a fait le centralisme de la société de consommation. Le fascisme proposait un modèle, réactionnaire et monumental, qui est toutefois resté lettre morte. Les différentes cultures particulières (paysanne, prolétaire, ouvrière) ont continué à se conformer à leurs propres modèles antiques : la répression se limitait à obtenir des paysans, des prolétaires ou des ouvriers leur adhésion verbale. Aujourd’hui, en revanche, l’adhésion aux modèles imposés par le Centre est totale et sans conditions. Les modèles culturels réels sont reniés. L’abjuration est accomplie. On peut donc affirmer que la « tolérance » de l’idéologie hédoniste, défendue par le nouveau pouvoir, est la plus terrible des répressions de l’histoire humaine. Comment a-t-on pu exercer pareille répression ? A partir de deux révolutions, à l’intérieur de l’organisation bourgeoise : la révolution des infrastructures et la révolution du système des informations. Les routes, la motorisation, etc. ont désormais uni étroitement la périphérie au Centre en abolissant toute distance matérielle. Mais la révolution du système des informations a été plus radicale encore et décisive. Via la télévision, le Centre a assimilé, sur son modèle, le pays entier, ce pays qui était si contrasté et riche de cultures originales. Une œuvre d’homologation, destructrice de toute authenticité, a commencé. Le Centre a imposé - comme je disais - ses modèles : ces modèles sont ceux voulus par la nouvelle industrialisation, qui ne se contente plus de « l’homme-consommateur », mais qui prétend que les idéologies différentes de l’idéologie hédoniste de la consommation ne sont plus concevables. Un hédonisme néo-laïc, aveugle et oublieux de toutes les valeurs humanistes, aveugle et étranger aux sciences humaines»

 

* Les « Ecrits corsaires », doivent être très prochainement réédités chez Flammarion.

 

 

C’est dans son cinéma, plus encore que dans ses romans ou poèmes que Pasolini a abordé le thème de l’Eros.

Dans une sorte de documentaire datant de 1963-64 tout d’abord, « Enquête sur la sexualité » qui se voulait un état des lieux de la mentalité italienne et qui révélait l’hypocrisie, l’ignorance mais surtout le conditionnement de toutes les couches sociales de la population.

Plus tard, à partir du printemps 1970, il va tourner une série de trois films qui sont certainement les  plus connus de lui par le grand public : « Le Décaméron » (1970), « Les Contes de Canterbury » (1971-72), « Les Mille et Une Nuits » (1973-74), triptyque qu’il nommera « la trilogie de la vie ».

Ce sont trois films joyeux et détachés de ses thématiques tragiques parce que situés dans un monde archaïque où les êtres  et par là même les rapports humains, la sexualité étaient plus directs, plus naturels, plus « réels » en somme que dans la société des années où il les tourne.

Devant le succès de ces trois films et considérant qu’il y a en quelque sorte contresens sur leur propos, il les « abjurera » en 1975 :

 

« La lutte progressiste pour la démocratisation de l’expression et pour la libération sexuelle a été brutalement dépassée et rendue vaine par la décision du pouvoir consumériste d’accorder une tolérance aussi large que fausse. »

 

15 juin 1975 –paru dans le Corriere della Sera du  9 novembre 1975

 

La libération sexuelle comme outil de la société de consommation ? Une fausse tolérance du pouvoir ?

Avait-il réellement tort si nous regardons où nous en sommes trente ans plus tard quand le sexe est devenu vraiment un produit commercial et que le moralisme revient à grands pas ?

 

Il conclut ce texte par ces mots :

 

« J’ai devant moi - peu à peu sans aucune alternative - le présent. Je réadapte ma tâche à une plus grande lisibilité ( Salo’ ?). »

 

Salo’, nous y voilà !

Ce sera justement celui de ses films le moins « lisible ».

Et, lorsqu’il sortira sur les écrans, il ne sera plus là pour nous l’expliquer.

Je n’ai pas la prétention de le faire d’autant plus que je considère que tous s’y sont cassé les dents : de Barthes qui lui reprocha d’avoir « fascisé » Sade à Foucault qui pensa que cette « Dernière Tentation de Pasolini » (adapter Sade ) était vouée à l’échec, Sade étant impossible à transcrire en images…en passant sur les diverses interprétations de ce qu’il avait voulu dire dans ce film qu’il faut reconnaître comme plus que dérangeant.

 

Je ne le vois plus aujourd’hui avec les yeux que la critique généralement adopta à l’époque et dont voici en bref le catalogue :

les 120 jours de Sodome comme métaphore de l’ultime îlot du pouvoir fasciste mussolinien réfugié à Salo’ dans le Nord de l’Italie avec la complicité nazie et tandis que les américains sont déjà à Rome, une adaptation de Sade revu et corrigé par une disposition en « Cercles » à la manière de Dante, de vieux criminels et de jeunes victimes avec entre les deux l’instrumentalisation d’autres jeunes comme bourreaux.

Et parce que dans la dernière scène, deux de ces jeunes bourreaux esquissaient un pas de danse, on déclara que le testament cinématographique pasolinien signifiait l’espoir en la jeunesse restant pure malgré l’horreur.

 

Il me semble bien au contraire que cette ultime scène  est un constat de défaite et que ce n’est pas du fascisme de Mussolini qu’il s’agissait métaphoriquement mais plutôt d’une mise en abyme du fascisme quotidien que Pasolini considérait comme allant s’établissant dans la société de consommation et plus particulièrement du succès de celle-ci auprès des jeunes.

 

En ce qui concerne l'adaptation de Sade , même "hors contexte" propre à l'époque du Divin Marquis, plus les années passent et plus je la trouve non insensée mais réussie. Comme un exercice de style d'une rare virtuosité.

Justement parce que Sade ne peut pas être "montré". Ce qu'il décrit n'est supportable que par le biais de la lecture qui permet de placer un voile sur sa foisonnante violence, de l'intellectualiser.

Or, Pasolini nous met abruptement sous les yeux ses contes d'ogres, leur fait quitter le domaine de la littérature et leur restitue alors toute leur horreur qui devient soudain expressive. 

L'horreur, telle que l'entend le colonel Kurtz (alias Marlon Brando) dans la mémorable scène d' "Apocalypse now " de Coppola. 

Sade ne fut qu'un prétexte pour Pasolini. Et la réponse à une question de cinéaste : comment donner à voir la monstruosité de l'être et du pouvoir, comment la faire précisément mesurer par l'image?

Je comprends ceux qui ne peuvent "regarder" ce film. 

 

« Salo’ » ?

Eros sacrifié par la domination du pouvoir et Thanatos vainqueur.

En 1972, Pasolini avait écrit au sujet de la télévision d’état :

 

« La différence est infime entre rendre les hommes imbéciles et mauvais et les tuer. »

 

Paese Sera- 8 octobre 1972

 

Pour moi, cette phrase résume assez bien le mystère du sens profond que revêtait « Salo’ » dans le cadre politico-social italien de 1975.

Mais ce n’est que mon avis.

 

Quant aux accusations de sadisme ou a minima de complaisance pour le sadisme que l’on ne manqua pas de porter contre Pasolini, elles sont ridicules.

Ceux qui ont lu « Pétrole » ont pu se rendre compte  à travers la personnalité du héros qui est son alter ego allégorique que Pasolini avait une sensibilité masochiste assez exacerbée ( qui n’explique en rien son assassinat, j’espère que les lecteurs de ce blog savent que masochisme n’est pas égal à désir de mort -ndlr- ).

 

Je vais donc terminer sur le privé de l’homme, pensant pouvoir le faire clairement désormais.

Pasolini , s’il n’a jamais caché son homosexualité, ne s’en est jamais non plus fait le porte-drapeau.

Il avait ses raisons.

Il les explique dans cet entretien accordé à l’hebdomadaire « L’Europeo » en 1974 :

 

«  L’érotisme est un phénomène excessivement individuel. Moi-même, je croyais appartenir à une certaine famille de goûts, de gestes, de rapports, d’idoles charnelles, je me suis aperçu ces dernières années, et en en parlant avec un peu plus de confiance, qu’il y a des gouffres entre ceux qui appartiennent à la même famille érotique. »

 

Et je le comprends parfaitement.

C’est comme s’il me paraît au creux de l’oreille...

 

Pier Paolo est vivant, vous dis-je! 

 

 

 

 

 

 

 

 

   

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