Pasolini corpse Idroscalo d'Ostia 2 novembre 1975 AURORAWEBLOG

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J’ai publié ce matin ma première note sur Pasolini à 06h 42.

 

C’était bien évidemment profondément symbolique : il s’agit de l’heure où Pasolini fut déclaré officiellement décédé par la police il y a trente ans.

Je ne désire donc pas la rééditer : elle est exactement à sa place dans mon hommage.

Je ne vais cependant pas la faire suivre immédiatement de ce qui était prévu, un petit article qui permet de mieux aborder Pasolini et ses paradoxes pour ceux qui ne le connaissent pas ou mal,  et que je ne posterai que demain soir.

J’ai besoin de compléter cette première note tout d’abord.

Par cet « Intermède triste ».

 

En effet, et comme je m’y attendais quelque peu, si la France n’a pas rendu hommage en ce jour à Pasolini, le quotidien « Libération » publie aujourd’hui dans sa page « Rebonds » un article « L’ange en décomposition » sous la plume du metteur en scène de théâtre Selim Rauer dont on notera au passage qu'il est né...en 1978.

 

Si l’auteur de ce "Rebond" ne manque pas d’évoquer les différents scenarii possibles autour  de la mort de Pasolini, il s’appesantit néanmoins surtout sur ce côté que je définissais ce matin comme "romantique de mauvais aloi" : l’écrivain serait allé volontairement à la rencontre de sa propre mort.

 

Selim Rauer se base sur une dédicace faite par Pasolini à Stockholm, trois jours avant son décès, à son traducteur suédois :

 

 « Je porte dans mon cœur la ligne tendue d’une vie ( la mienne) qui ne m’intéresse plus. ».

 

Toute personne capable de traduire cette phrase en italien y reconnaîtra le rythme de la prosodie poétique pasolinienne. Ainsi que la thématique.

 

Je citerai donc moi aussi quelques vers, datant… de 1954 :

 

« Mais moi, avec le cœur conscient

de celui qui ne peut vivre que dans l’histoire

pourrai-je jamais œuvrer de passion pure

puisque je sais que notre histoire est finie ? »

Les cendres de Gramsci – 1954

 

Ces vers sont tout aussi crépusculaires que celui de la dédicace.

Or, en 1954, Pasolini a toute sa carrière devant lui.

 

Faut-il rappeler que le 2 novembre 1975, il n’a que cinquante-trois ans, qu’ il doit participer au Congrès du Partito Radicale la semaine suivante, qu’il prépare la sortie de son film « Salo’ ou les 120 journées de Sodome » pour le mois à venir et qu’il est en train de rédiger « Petrolio » qu’il considère comme une nouvelle étape de son œuvre narrative ?

On ne peut donc considérer le vers de Stockholm comme un testament.

 

De plus, dans la journée de son décès, il a accordé de 16 heures à 17 heures un entretien à Furio Colombo, à paraître sur "Tutto Libri", et dont il a choisi le titre : « Nous sommes tous en danger ».

A Colombo qui lui reproche un peu ses prises de position tranchées sur « le pouvoir », parfois contradictoires et qui déplaisent autant à gauche qu’à droite il répond :

 

« La première chose à faire, classique, serait de se mettre « du côté des plus faibles ». Mais pour moi, tous sont faibles, car tous sont victimes. Et en même temps, tous sont coupables parce que tous sont prêts au jeu de massacre. Pourvu qu’ils obtiennent ce qu’ils veulent. » 

 

Il y a de quoi là, effectivement, ne pas être « consensuel » dans l’Italie de 1975.

 

Colombo le questionne alors :

«  …Si donc,  tu supprimes tout cela par une espèce de monachisme magique paléochrétien ou néo-chinois, que te reste-t-il ? »

Réponse de Pasolini :

« Mais il me reste tout !C’est à dire moi-même, le fait d’être vivant, d’être au monde, la possibilité de regarder, de travailler, de comprendre ( …) »

 

L’heure est devenue tardive. Pasolini doit s’en aller. Il dit à Colombo :

« Tu sais qu’il m’est toujours plus facile d’écrire que de parler. Je te remettrai les notes avec mes observations pour demain matin. »

 

Il devait être assassiné dans la nuit.

 

Tous les extraits cités proviennent de  la revue « Tutto Libri No 2 », 8/11/75

 

A lire ces phrases, on est bien loin de l’être que décrit aujourd’hui Selim Rauer dans Libé mais ce Pasolini "Rauerisé"  permet ainsi à celui-ci de donner la version qu’il privilégie des événements de la nuit du 2 novembre 1975 :

« …Ou encore, probablement, une sorte de suicide, celui d’un homme fatigué par plus de trente années de luttes, de gloire aussi, qui n’arrivait plus à être entendu ou compris, arrivé au bout de ce qu’il avait à dire et de ses forces pour le dire. »

 

Je note aussi :

«  A plusieurs reprises, Pasolini décrit dans son œuvre les conditions et l’image de sa mort, une mort annoncée et écrite, à la portée de tout lecteur. »

 

Et je m’insurge. L’œuvre de Pasolini est violente certes, bien souvent pessimiste (comme celle de bien d’autres qui ne connurent pas une fin tragique) mais elle n’est jamais désespérée. Bien au contraire.

Je suis affligée que cette dernière phrase que je cite ait pu être écrite. Elle montre une méconnaissance notoire de Pasolini.

Et elle appartient ou fait écho à ce mythe falsifié qui veut que l’écrivain soit allé s’immoler de sa propre volonté cette nuit-là à Ostie.

Oh! Ce n'est pas nouveau.

Cela avait commencé par un essai de Dario Bellezza en Italie en 1981 pour se poursuivre en France dans le roman « Dans la main de l’ange » de Dominique Fernandez qui lui permit d’obtenir le Goncourt en 1982.

On y découvrait un personnage ( Pasolini ) déchiré entre Pier et Paolo (dans toute l’allégorie classique qui peut se rapporter à ces deux apôtres) et qui, parvenu au bout de son paradoxe, choisit le sacrifice et arme quasiment le bras de son criminel.

 

Je refuse ce pathos.

Sans trancher encore une fois entre les hypothèses I et II de mon post de ce matin, je préfère voir la genèse de la mort de Pasolini dans cet article du « Mondo », publié le 28 août 1975 et qui figure dans le recueil « Lettres Luthériennes », édité chez Points Seuil.

 

«  En conclusion le PSI et le PCI devraient tout d’abord intenter un procès contre les représentants de la DC (…) je veux parler d’un vrai procès criminel, dans un tribunal (…).

Et là, ils devraient être inculpés d’une immense quantité de crimes, que je ne fais qu’énoncer d’un point de vue moral (…) : indignité, mépris pour les citoyens, manipulation des deniers publics , combine avec les pétroliers, les industriels, les banquiers, connivence avec la Mafia, haute trahison en faveur d’une puissance étrangère, collaboration avec la CIA, usage illicite d’organismes tels que le SID, responsabilité dans les massacres de Milan, de Brescia et de Bologne (au moins en tant que coupable incapacité de punir les exécutants), destruction du paysage et de l’urbanisme en Italie, responsabilité de la dégradation anthropologique des Italiens (aggravée par l’absence totale de conscience  de ce phénomène), responsabilité de l’état, comme on dit, effrayant, des écoles, des hôpitaux et de tous les établissements publics, responsabilité de l’abandon "sauvage " de la culture de masse et des médias, responsabilité de la stupidité de la télévision, responsabilité de la décadence de l’Eglise et enfin même, au-delà de tout le reste, distribution de fonctions publiques à des adulateurs, qui rappelle le rôle des Bourbons en Italie.

Sans un pareil procès criminel, il est inutile d’espérer qu’il y ait quelque chose à faire pour notre pays. »

(op.cit au-dessus.)

 

Utopie que ce procès, « Sogno di una cosa » pour reprendre l’un des plus beaux titres pasoliniens ?

Oui, sans doute mais de quoi faire hurler à gauche pour l’allusion à l’Eglise ( Idalie Felix dans son commentaire à la note de ce matin nous rappelle combien Pasolini était vu comme un « réac » chez les « naturellement » siens ) et  de quoi faire trembler dans cette droite aussi clairement mise en cause.

 

On le voit dans ce texte : en 1975, Pasolini est loin d’être « à bout de souffle ».

 

Opposer à cette force créatrice une morbidité supposée qui se serait manifestée à travers son choix de « délinquants prostitués » pour ses rapports sexuels d’un soir, c’est renouveler, sous couvert d’analyse psychologique à deux sous, le ferment délétère qui occupa la presse à scandale et fut plus hypocritement repris dans la presse politique "ennemie" dans les semaines qui suivirent le meurtre :

 « S’il ne l’a pas voulu, en tout cas, il l’a bien cherché !»

et abîmer, dégrader la figure de l’intellectuel en la faisant passer d’ignoble façon au second plan par rapport à sa vie privée et sexuelle et, pire encore, à l'un des aspects de sa vie privée et sexuelle…

 

Que trente ans après on en soit encore là, et en France de plus, pays qui lui fit toujours le meilleur accueil, je trouve cela révoltant et triste !

 

 

 

 

 

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