Pasolini Idroscalo d'Ostia 2 novembre 1975 AURORAWEBLOG

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Ces textes que je consacre à Pasolini, mon hommage perso (alors que la France n’a absolument rien prévu tandis que d’autres nations dont l’Espagne croulent sous les manifestations de commémorations et spectacles) trente ans après sa mort, je les  ai voulus pour commencer comme les deux parties du « Canzoniere » de Pétrarque « In vita di… » et « In morte di… », si ce n’est que je les présente en commençant par la fin.

 

Où sont les armes ? Je ne connais,

Pour moi, que celles de la raison :

Et ma violence ne fait nulle place

 

NE FUT-CE QU’AU FANTOME D’UNE

ACTION

QUI NE SOIT INTELLECTUELLE…

 

Pier Paolo Pasolini - Poème "Victoire" - Poésie en forme de rose - 1964 .

 

Pasolini est une absence qui pèse. Ceux qui se souviennent de lui me comprendront.

Trente ans que devant certains événements, certaines mutations, nous sommes nombreux à nous demander ce qu’il dirait…

 

Pourquoi cette photo qui me fait si mal, jusque dans mes tripes et trente ans après ?

Pourquoi « montrer » l’horrible ?

Justement parce que ce fut l’horrible et qu’il faut tordre le cou à cette mythologie ridicule qui règne dans certains cercles intellectuels, en Italie et ailleurs, et selon laquelle Pasolini le visionnaire n’aurait fait tout au long de son œuvre que prophétiser sa propre mort.

On ne prophétise pas un tel massacre. On en est victime. Définitivement victime.

Parler de prophétie revient quasiment à dire sous le voile doucereux d’un romantisme littéraire de très mauvais aloi que quelque part, Pasolini est responsable de sa mort.

 

Nous sommes le 2 novembre 1975, oui, il y a exactement trente ans de cela.

Il est à peine un peu plus de six heures du matin sur l’Idroport d’Ostie à une quarantaine de kilomètres de Rome.

Une femme, venue là avec son mari pour passer la journée dans une de ses pauvres baraques de planches qui jouxtent ce terrain vague à deux pas de la mer, aperçoit une forme non loin d’elle. Elle pense d’abord à un tas de déchets dont seraient venus se débarrasser dans ce lieu désolé quelques malotrus. En s’approchant, elle découvre le cadavre d’un homme ensanglanté couché sur le ventre.

 

La police est prévenue. Le chef de l’équipe qui arrive retourne le corps et dit «  Je crois que c’est Pasolini ».

En 1975 Pasolini, qui a cinquante-trois ans, est sans aucun doute l’intellectuel le plus connu de toute la péninsule.

Et le plus décrié aussi.

 

Quelques heures auparavant, une autre patrouille a arrêté un adolescent de 17 ans, Pino Pelosi, conduisant une voiture en dépassant de loin toute vitesse autorisée. Amené dans les locaux de la police, il a reconnu le vol de la voiture, qui s’est révélée être celle de Pasolini, mais curieusement il ne cesse de geindre au sujet d’un anneau d’or perdu.

Mis en cellule, il confesse au bout de quelques minutes à son voisin « J’ai tué Pasolini. De toute façon, ils ne sont pas fous, ils le sauront tôt ou tard ».

 

Aussi incroyable que cela puisse paraître et si l’on ajoute à ces faits le premier interrogatoire officiel de ce garçon après la découverte du cadavre de l’Idroport, l’ « affaire » Pasolini est déjà bouclée en ce premier matin puisque malgré les différentes procédures qui ont eu lieu durant ces trente ans, et notamment la dernière d’entre elles, les tribunaux italiens ont décidé de mettre fin le 13 octobre 2005 à toute nouvelle enquête.

Il y a quelques jours, malgré cela, la municipalité de Rome vient de demander une nouvelle procédure et s’est constituée partie civile. Souhaitons à cette requête d’aboutir.

Sinon, pour toute l’éternité, Pino Pelosi, bien que cela soit matériellement impossible, va demeurer le seul et unique assassin de Pasolini. 

 

Et le mobile rester figé à une affaire de mœurs, un rapport homosexuel pourtant convenu et tarifé qui aurait mal tourné, le « client » ayant demandé une prestation non prévue.

Si mal tourné que, se sentant menacé, Pino Pelosi a tué Pasolini en le frappant avec au moins trois objets différents, un pal et deux pancartes de bois détachées de la terre meuble du lieu avant que de s’enfuir en lui passant sur le corps avec la voiture.

Pasolini est mort le visage détruit, le cœur éclaté, le foie perforé en plusieurs endroits et avec d’importantes blessures reçues antérieurement sur toutes les parties du corps.

 

On n’a retrouvé sur son assassin que quelques gouttes du sang de Pasolini en bordure de l’une de ses manches et pour un homme qui a tué parce qu’attaqué avec une violence inouïe, selon ses dires, par l’homme auquel il se refusait, il ne portait qu’une lacération au front qui a nécessité un point de suture et qui, de plus, pourrait être due à un coup contre le volant lors de son interpellation par la police qui fut obligée de heurter la voiture afin de l’obliger à s’arrêter.

 

A la chemise de Pasolini imbibée du sang de l’écrivain et retrouvée à plus de 70 mètres de son corps, à l’anneau d’or pleuré avec si grande force par Pelosi et qui brille avec une évidence simpliste sur les lieux du crime, à cette veste et à cette talonnette d’un inconnu découvertes à l’intérieur de la voiture, on ne pose jamais une seule question.

De tous ces objets, on n’attend donc pas non plus une seule autre réponse.

 

Pourtant, dans sa première condamnation datant du 26/04/76, la cour avait reconnu Pelosi coupable du meurtre « en compagnie d’inconnus ».

Condamnation confirmée en appel le 04/12/76 puis en cassation le 26/04/79 sauf que la mention « en compagnie d’inconnus » disparaît de ces deux dernières décisions de justice, ne permettant plus de chercher qui pouvait être présent avec Pelosi sur l’Idroport d’Ostie cette nuit-là.

 

Restent donc des hypothèses et seulement des hypothèses, au nombre de trois.

Chacune a ou a eu ( beaucoup des amis de Pasolini sont décédés en ces trente ans) ses défenseurs.

Avant de les évoquer, il me faut empiéter un peu sur ce que je publierai demain.

 

Pasolini fut la figure emblématique de l’intellectuel italien du XXème siècle.

Poète, romancier, cinéaste, dramaturge, essayiste, journaliste, chroniqueur polémiste dans la presse, il s’attaqua toujours au pouvoir quel qu’il fût .

Ainsi ne fut-il pas plus aimé à droite qu’à gauche même si on peut le définir comme un marxiste non dépourvu de l’idée de la sacralité.

Ses prises de positions, toujours très tranchées, lui valurent des ennemis de tout bord.

Ses œuvres n’ont pas pris une seule ride. Tout ce qu’il prédisait est advenu.

Tout ce qu’il a écrit peut encore être rapporté sans devoir en changer une ligne à notre société actuelle, notamment quant à la toute puissance du monde de la consommation, la fausseté de la libération sexuelle, le tragique malentendu de 68 dans lequel il ne vit qu’un pétard mouillé de bourgeois en devenir.

 

Et de plus il était ouvertement homosexuel.

Et là, il faut en revenir à l’Italie des années 70 où ce fait était inacceptable.

Le machisme de cette époque autorisait le plus grand mépris pour « le pédé déclaré ». Même sous cape et dans les milieux qui se disaient progressistes.

 

Les trois hypothèses :

 

Le complot d’Etat : Ce fut sa plus proche amie, l’actrice Laura Betti, et un collectif d’intellectuels dont Alberto Moravia qui le mirent en avant.

Pasolini ayant été au XXème siècle, l’auteur le plus poursuivi judiciairement, ceux-ci pensaient qu’après toutes ces persécutions était née l’idée de se débarrasser finalement une fois pour toutes du « gêneur », d’autant plus qu’il travaillait alors à son roman « Petrolio » qui devait sortir, posthume et inaccompli, dix-sept ans après sa mort.

Or , les documents de préparation de cette oeuvre par ailleurs fictionnelle avait amené Pasolini à s’intéresser de très près à l’affaire Enrico Mattei. Ce dossier consacré à Mattei, saisi dans ses papiers personnels après son décès est entre les mains de la justice et n’a jamais refait surface.

De là à accréditer l’idée d’un homme qui en faisait trop et qui soudainement aussi en savait peut-être trop et qu’il fallait éliminer…

On notera toutefois que Nico Naldini, cousin et ami très proche de Pasolini a toujours refusé de croire à cette hypothèse.

 

Le crime commandité par un groupe fasciste aidé de la Mafia : On la doit à des journalistes qui firent une contre-enquête. Plusieurs témoins oculaires mentionnent avoir vu ce soir-là une voiture immatriculée en Sicile, suivant l’Alfa de Pasolini jusqu’au restaurant où il amène Pelosi,  lequel après avoir suivi Pasolini lui avait toutefois demandé dans un premier temps de le ramener au bar devant lequel celui-ci l’avait « contacté » afin de donner des clés à un ami, le fait laissant à penser qu’il y retournait surtout pour donner des indications sur le programme de la soirée.

Il y a aussi un coup de téléphone qu’un homme lui a entendu donner deux jours auparavant et selon lequel Pelosi a affirmé à un interlocuteur « qu’il était prêt » et demandé « combien il toucherait ».

L’Italie ne s’est jamais vraiment débarrassée de l’idéologie fasciste, pas plus aujourd’hui qu’en 75. Et la Mafia est toujours prête à donner un coup de main, surtout si elle y a quelque intérêt.

Pas meurtre d’état donc mais meurtre mis sur pied pour des raisons évidentes et propres à Rome : à travers ses « relations fugaces »  avec ces garçons qu’il interroge toujours sur leurs conditions de vie, Pasolini touche au noeud cardinal de la prostitution masculine ( la Mafia peut ne pas aimer ça) et quant à tous ces jeunes gens, ils sont bien souvent partisans, voire mêmes hommes de mains, de groupuscules fascistes. Régler son compte à cet homosexuel célèbre et trop curieux dont on sait qu’il « lève » ses gitons à la Gare Termini est un jeu d’enfant.

Il suffit de trouver un appât : Pelosi est l’idéal pour ça. Mineur, s’il accepte de « porter le chapeau », il ne sera que légèrement condamné.

 

Le meurtre crapuleux : Elle provient d'autres journalistes. La gare Termini est donc connue comme le « terrain de chasse » de prédilection de l’homosexuel Pasolini que l’on sait à l’aise financièrement. Il suffit de l’entraîner dans un guet-apens pour le voler ( cela lui est déjà arrivé deux fois).

Là, Pelosi et quelques uns de ses proches amis sont seuls en cause. Ils veulent le détrousser.

Pasolini ne se laisse pas faire. En plus de Pelosi, les autres sont au nombre de trois : le massacre a lieu. Pour quelques billets.

 

L’année passée, Pelosi a soutenu l’hypothèse II au cours d’une émission télévisée. Mais comme il s’est révélé avoir été dédommagé pour y participer, comme il retourne régulièrement en prison pour divers délits, comme il a déjà proposé maintes versions qui l’innocentent toujours, la justice s’est refusée à prendre ce « nouveau » témoignage en compte.

 

Je ne vous révèlerai pas pour laquelle de ces trois hypothèses je penche : n’ayant pas plus de preuves que celles connues de tous ceux qui se sont intéressés à l’affaire, la mienne est seulement « une intime conviction ». Elle n’a donc pas à devenir publique.

 

Il y a trente ans, le 3 novembre 75 ( il fallait comme aujourd’hui aux journaux un jour de délai), mon grand-père a posé sur la table le quotidien « Le Petit Varois » ou « L’Humanité » ( je ne sais plus lequel mais un journal communiste en tout cas). Il m’a dit «  Hanno ammazzato Pasolini ».

Depuis trente ans, je revois la photo qui faisait un quart de la une. Je n’ai qu’à fermer les yeux pour ça . Un homme brun au visage, au regard expressifs.

J’étais bien jeune, vraiment jeune, mais je savais déjà qui venait de mourir assassiné : j’avais vu « Mamma Roma ». Dans la famille, on ne triait pas les films par âge des spectateurs.

Je connaissais Pasolini.

 

Il allait me falloir encore quelques années pour « rencontrer » et aimer Pier Paolo.

 

Quelques années encore pour, comme Nanni Moretti sur sa Vespa dans « Journal intime », me rendre à l’Idroport d’Ostie.

 

Quelques années pour prendre connaissance du rapport de l’expertise médico-légale et de cette série de photos parmi lesquelles celle que vous voyez ce soir est bien peu.

 

Et ne pas pardonner.

Ne jamais pardonner ni les assassins, ni les imbéciles qui veulent voir dans ce corps massacré l’œuvre ultime, symbolique et sacrificielle de l’auteur d’ « Une vie violente ».

 

 

 

« La mort ne réside pas dans le fait de ne plus pouvoir communiquer mais dans celui de ne plus pouvoir être compris. »

(Pier Paolo Pasolini – 1922-1975 )

 

 

 

           

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