Almamatrix Léo Ferré AURORAWEBLOG

                                         Photo © Editions « La Mémoire et la Mer ».

 

Je le soulignerai plusieurs fois au cours de cette note : je ne parle pas ici de tous les hommes, je marque au contraire une opposition à la formulation d'une phrase de l'un d'entre eux qui tendait à prétendre que la béance ( j' essaierai de chercher de laquelle il pouvait bien s'agir et pourquoi ) serait commune à toutes les femmes.

 

A l’exception de ceux qui se confinent dans l’étalage sans mots de photos privées « chirurgicales », je lis les weblogs BDSM, à peu près tous ceux que je connais et à peu près aussi tous les jours.

 

Que j’en aime certains, que d’autres me déplaisent n’a aucune importance : chacun est le fruit d’une optique, d’une pensée. Il est et il sera toujours enrichissant de se frotter à cette production de l’autre, ne fut-ce que parce qu’en n’étant pas d’accord, on en vient forcément à s’interroger sur soi-même en étant obligé de se préciser le pourquoi de ce désaccord.

 

Quelques mots m’ont heurtée sur un weblog aujourd’hui, non sur le post lui-même mais sur l’un des commentaires qu’il avait entraîné.

Je ne ferai pas de lien avec ce blog et ce pour diverses raisons parmi lesquelles le fait principal est qu’il soit en adultes sur une plateforme de blogs tous BDSM et adultes .

Encore une fois ce n’est pas la note de la jeune femme qui écrivait qui m’a gênée : il s’agissait ( je ne me permettrai que de paraphraser ) d’un texte écrit de façon poétique et métaphorique sur une bête qu’elle sentait parfois prendre possession d’elle et l’amener à en appeler au SM.

Si je n’ai jamais ressenti cela personnellement, c’est une chose que je peux totalement imaginer et comprendre, un mécanisme qui ne m’est pas propre mais que je ne considère pas non plus comme étranger. Il y a tant de voies qui conduisent à une sexualité comme la nôtre.

 

Le commentaire qui m’a laissée perplexe avait quelques lignes. Il émanait d’un homme qui s’interrogeait pour savoir si c’était bien le SM qui était en cause dans la création de l’état décrit ou si celui-ci ne provenait pas plutôt ( et là, je cite ) « d’une angoisse profonde, de cette béance qui est en toi comme en chaque femme, mais dont tu ne maîtrises pas les contours ».

C’est là que je tique.

Mais, et pour la dernière fois, dire que je tique n’est pas dire que je critique, tout au plus que je décortique et que j’essaie de comprendre.

 

Comment entendre « cette béance qui est en toi comme en chaque femme » et dont les contours ne pourraient être maîtrisés par la dame ?

Il n’y a que deux manières de la saisir : soit la « béance » doit être rapportée à « l’angoisse » et alors de quel vide s’agit-il ?

Un vide de l’âme ? Une âme vide ? Pas d’âme ? Un vide à la place de l’âme « comme en chaque femme » ?

Mais là, nous en reviendrions aux Père de l’Eglise qui affirmèrent longtemps que les femmes n’avaient pas d’âme et je ne ferai pas l’injure au commentateur de penser que c’était là son propos.

 

Ou bien alors, lorsque l’on sait comment les commentaires d’un blog sont rédigés hâtivement et que celui qui participe exprime le plus souvent seulement un « extrait » ( comme on le dirait d’un parfum ) venu du fond de l'inconscient de sa pensée, ne faut-il pas plutôt voir dans cette expression une parole d’homme, c’est à dire une parole se référant à la pensée commune à certains hommes ( je n'ai pas écrit à chaque homme ) : la femme est « béance » physique (et psychologique par rebond) de par son sexe.

Son sexe en tant que tel, le sexe féminin, sa forme, opposée à celle du sexe masculin.

 

Parole et pensée de quelques hommes, oui, que l’on retrouve dans la littérature quelquefois. Immense et définitive interrogation masculine face à cette fente cachant la cavité dont il est né. Sexe si mystérieux qu’il fait peur et qu’on préfère s’en défendre en le traitant ( avec hélas la femme qui est autour, cf. le dernier Houellebecq ) de « béance ». Sexe qui se dérobe à la vue ( et n’est-ce pas un étrange hasard que dans le SM ou le BDSM les « maîtres » veuillent ce sexe épilé pour leurs soumises, comme rendu prépubère et donc lisible, visible, inoffensif ? ) qui se dérobe au défini ( et n’est-ce pas pour cela que dans le SM ou le BDSM il faut le remplir à tout prix et de toutes les manières possibles? ). Sexe qui finit pour eux par être toute autre chose que temple du plaisir.

 

Hors de la littérature érotique et de sa langue galvaudée, hors de certains moments intimes où une femme peut volontairement se nommer, jouer à être « orifice » ou « trou » , elle ne ressent jamais cette « béance ».

Je l’ai déjà écrit : la femme est porteuse en elle, non du mystère, mais de la sagesse d’être celle qui donne la vie. Qu’elle ait été mère, qu’elle ne le soit pas encore, qu’elle ait choisi de ne pas l’être, qu’elle n’ait pas pu l’être ne change rien.

C’est une idiosyncrasie. Pendant de longues années de notre vie, chaque lune nous le rappelle. Et nous ne visualisons jamais notre sexe comme un vide mais comme un plein.

Pas d’ « angoisse …de la béance…comme en chaque femme ». Parce qu’il n’ y a pas de béance.

 

Curieusement, une femme ne ressent pas le sexe d’un homme comme aussi étrange que les hommes conçoivent le sien. Pour une femme, le sexe masculin ( le pénis ) EST.

Point.

 

Pour des hommes (pas tous, une fois encore), il arrive même que par assimilation (n'est-ce pas quelque part  une piste à explorer pour comprendre le fond de la pensée de ce commentateur?), cette idée de la béance passe du sexe de la femme à la femme toute entière et soit donc bien, pour eux, commune à toutes les femmes.

Elle aura alors fonction de jugement de valeur sur le comportement de celles-ci et ses contours en deviendront d'autant plus flous et difficiles à maîtriser pour tous. 

Pour eux surtout : ne nous leurrons pas.

Vont-ils vers une forme aux lignes maîtresses tout aussi indéfinies d’une certaine misogynie ?

Mais là encore, ce serait l'inconscient qui s'exprimerait (la relation de l'enfant mâle à sa mère, les clichés acquis sans  le savoir lors de l'enfance, de l'adolescence, de l'âge adulte même).

 

Béance donc. Grotte, puits.

Enorme bouche. Cherchant qui ( ou quoi ) dévorer.

Ce qui va nous ramener à la perception que certains hommes ont de leur propre sexe.

Puisque nous ne sommes plus très loin désormais de la fameuse notion fumeuse du complexe de castration.

 

L’angoisse vient donc, béante,  à ces hommes et il leur est alors facile de la combler en eux en voyant le trou, le vide, ailleurs. J’ai dit que cette vision était fréquente dans la littérature. C’est vrai.

Loin de moi donc le désir de jeter la pierre à ce « pauvre » commentateur de weblog. Il ne fait que reprendre quelque chose de déjà lu mais qui n’est déclinable qu’au masculin.

 

Cette chose, qui a peut-être été à l’origine de la « guerre des sexes » séculaire voire même de la haine du sexe de la femme, c’est la peur.

Tout homme sait être né d’une femme. Naître, c’est vivre.

La seule idée de vivre amène fatalement à la conscience de la mort. A la peur de la mort.

Au néant d’où nous sommes sortis.

 

Or, d’où sommes-nous tous sortis, d’où sont donc sortis les hommes aussi ? Du sexe de la femme.

La peur, l’angoisse de l’homme remonte donc à sa source. Elle est terrible pour quelques-uns d'entre eux cette peur  de la mort et cette confusion entre elle et leur « lieu de naissance ». Alors que pas une femme ne fera un parallèle entre son sexe et le trou noir du néant d' "après".

 

Certains hommes ont passé toute leur vie à y songer. Ils ont réussi quelquefois à baser sur cette angoisse une œuvre d’art.

Léo Ferré le Magnifique est l’un de ceux-là. Une bonne partie - la plus belle - de sa poésie ( que l’on me permette de choisir ce mot plutôt que « chanson ») est une recherche de la compréhension des raisons de cette angoisse et de la lutte contre  cette peur.

 

Il est parvenu à la vaincre. Je parlerai du si peu connu « Alma Matrix » où il va jusqu’à mettre en mots d’amour les menstrues.

Je parlerai surtout de ce texte célèbre où il est évident dans ses mots que, pour lui, le miroir que lui tend le sexe féminin est la terreur de sa propre mort.

Mais là où d’autres disent « cette béance …comme en chaque femme », Léo Ferré dit en pleine conscience assumée « cette blessure … dont je meurs » et fait de cette chanson un poignant hymne d'amour…à la vie et à la femme.

 

Cette blessure.

 

Cette blessure
Où meurt la mer comme un chagrin de chair
Où va la vie germer dans le désert
Qui fait de sang la blancheur des berceaux
Qui se referme au marbre du tombeau
Cette blessure d'où je viens

Cette blessure
Où va ma lèvre à l'aube de l'amour
Où bat ta fièvre un peu comme un tambour
D'où part ta vigne en y pressant des doigts
D'où vient le cri le même chaque fois
Cette blessure d'où tu viens

Cette blessure
Qui se referme à l'orée de l'ennui
Comme une cicatrice de la nuit
Et qui n'en finit pas de se rouvrir
Sous des larmes qu'affile le désir

Cette blessure
Comme un soleil sur la mélancolie
Comme un jardin qu'on n'ouvre que la nuit
Comme un parfum qui traîne à la marée
Comme un sourire sur ma destinée
Cette blessure d'où je viens

Cette blessure
Drapée de soie sous son triangle noir
Où vont des géomètres de hasard
Bâtir de rien des chagrins assistés
En y creusant parfois pour le péché
Cette blessure d'où tu viens

Cette blessure
Qu'on voudrait coudre au milieu du désir
Comme une couture sur le plaisir
Qu'on voudrait voir se fermer à jamais
Comme une porte ouverte sur la mort

Cette blessure dont je meurs…

 

( Léo Ferré - 1970 )

 

 

PS : Le tableau figurant sur la pochette du disque représenté plus haut est bien évidemment "L'origine du monde" de Courbet.

 

 

 

 

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