Tableau Mario Sironi ( 1885 -1961 )

 

 

LE TABLEAU ( NOUVELLE ) 2ème PARTIE : LE MODELE .

 

Quand elle arrivait maintenant, elle sonnait et devait attendre un peu car la porte était désormais fermée.

La domestique venait lui ouvrir et sans dire un mot, la conduisait à l’atelier.

Cela sentait bon la térébenthine et il était déjà à l’œuvre.

Les premiers temps, il avait fait des ébauches, puis des esquisses, puis des dessins.

Enfin, il peignait.

 

Elle ne posait pas entièrement nue. Il lui demandait en peu de mots de dénuder une épaule, un sein, ou bien ses jambes jusqu’à la hanche et de ne pas bouger.

Le silence pesait, les heures passaient, elle s’engourdissait. Il ne parlait jamais pendant qu’il travaillait. Quand il reposait les pinceaux, il l’invitait d’un signe à  venir voir et elle se reconnaissait bien, tout en ne se reconnaissant pas vraiment, dans le tableau.

Les tableaux puisqu’ils furent plusieurs. Une série de demi-nus, aurait-on pu dire…

Lorsqu’elle regardait, elle se tenait le plus proche possible de lui, à le toucher. Il ne réagissait jamais.

 

Etre modèle n’était pas chose facile. C’était long, ennuyeux, angoissant même quelquefois. Elle éprouvait des sentiments contradictoires qu’elle n’avait pas connus jusqu’alors. Imposer à son corps cette immobilité de marbre, se sentir devenir froide alors qu’il faisait si chaud.

 

Elle s’était habituée à ne bouger que les yeux. Elle connaissait par cœur les moindres recoins de l’atelier et toutes les toiles qui y étaient déposées ici et là, parfois en équilibre.

Au fil des jours, elle finit par être obsédée par un petit tableau qui se trouvait placé droit mais à même le sol comme un objet de peu de valeur.

Il représentait l’autre, la domestique, vue de dos, avec un fessier callipyge, mais le dos et les cuisses striées de zébrures. Elle pensa un temps à une toile gâchée et barrée de coups de pinceaux rageurs jusqu’à deviner un jour, le cœur en chamade, qu’il s’agissait d’une scène de flagellation.

 

Dès lors, ni jour, ni nuit, elle ne connut plus de paix. Elle voulait qu’il la peigne ainsi, elle voulait qu’il la traite ainsi.

Elle se fit chafouine, aguicheuse. Sans succès.

Elle se montra boudeuse, soufflant et remuant pendant la pose. Il ne lui fit aucun reproche. Il posait simplement plus tôt les pinceaux et la saluait.

 

Ses nuits à elle étaient rongées de songes, de désirs terribles mais enivrants. Elle se voulait sa martyre. Elle aurait souhaité qu’il la gifle et lui ordonne de se traîner vers lui. Ou bien elle le voulait lui à genoux, l’implorant de le laisser la maltraiter. Et l’instant d’après la sarabande recommençait. Elle eut voulu qu’il la frappe et la maudisse…

 

Elle ne parvenait plus même à se soulager de ce trop plein de feu ou alors elle y arrivait mais dans des visions infernales.

 

Elle finit par en avoir les yeux cernés.

 

Puisqu’il ne comprenait rien mais puisqu’il peignait cela, il saurait l’entendre. Il allait même être heureux. Elle savait que leurs routes les avaient menés l’un à l’autre pour ça. Elle était tout de même autre chose que la servante. Une étudiante aux Beaux Arts. Presque une consoeur…

Ah ! Quel plaisir il allait connaître à la rabaisser et combien elle jouirait de cette situation.

 

Il ne la regarda pas plus que pour la pose tandis qu’elle parlait et continua à peindre.

Ce n’est qu’après quelques minutes qu’en posant une brosse, il dit :

« Mais je ne vous aime pas, Erminia. Elle oui. C’est ma femme. »

Il ajouta :

« Et vous ne m’aimez pas non plus. Mais il est évident que vous avez un certain potentiel pour les choses que ce tableau qui vous plaît tant sous-entend. Je vous ai observée. Vous êtes patiente, endurante. Vous savez domestiquer votre corps dans la discipline.

Et comme vous paraissez obtenir toujours ce que vous voulez, nul doute qu’un jour ou l’autre… »

 

C’est elle qui ne répondit rien. Elle le quitta et ne pleura que le soir dans sa chambre.

Ses nuits devinrent un enfer. Aride. Elle n’avait plus de corps.

Elle retourna finir le dernier tableau pendant deux semaines encore. Ils ne reparlèrent jamais de rien.

Mais elle disait désormais « Bonjour, Madame » à celle qui lui ouvrait la porte.

L’ultime après-midi, il la quitta sans mot dire et elle fit de même.

 

Ce fut l’autre femme qui la rejoignit alors qu’elle allait quitter le jardin, lui posa une main sur l’épaule, lui sourit tendrement et lui souhaita « Bonne chance ».

Elle fut ainsi réconciliée avec elle-même et comprit que les leçons de dessin avaient été des leçons d’humilité. Qui allaient dans le sens de ce qu’elle venait de découvrir d’elle-même.

 

En octobre, à Venise, elle obtint haut la main son certificat de dessin.

Vers Noël, elle lut partout dans la presse qu’il revenait glorieusement de Sidney où il avait exposé deux séries de nus remarquables avec  deux modèles différents. Elle trouva le prétexte d’un mémoire en retard pour ne pas rentrer passer les fêtes chez ses parents.

 

Quelques mois après, elle fit la connaissance de Carlo.

Le premier soir de leur intimité, alors qu’il ôtait sa ceinture, elle la lui prit des mains puis se plaça à quatre pattes sur le lit. Alors seulement, elle se retourna pour la lui rendre et s’en revint prendre la pose.

Carlo comprit dans la seconde ce qu’elle attendait de lui.

Et tandis qu’une première pluie de coups la cinglait à la déchirer, elle avait un sourire radieux …

 

( FIN )