Tableau Mario Sironi ( 1885-1961 )

 

LE TABLEAU ( NOUVELLE ) 1ère PARTIE : L’ELEVE .

 

Elle venait là pour prendre des leçons de dessin.

Elle sonnait pour signaler sa présence, une clochette aigre retentissait mais la porte était toujours entrebâillée.

Elle entrait, se dirigeait au fond du corridor vers le salon qui leur servait de pièce d’étude et qui était  éclairé seulement par les rais de soleil qui filtraient au travers des persiennes.

L’astre d’or frappe fort sur les monts en été et, épuisée de sa route, elle avait plaisir à se trouver dans la quasi-pénombre et à savourer un peu de fraîcheur.

 

Il n’était jamais là à son arrivée, occupé à quelque autre tache dans son atelier.

Elle attendait alors qu’il fut disponible, assise sagement à sa table.

Parfois c’était long et l’après-midi terrassait ses forces, la plongeait dans une torpeur que redoublait le silence.

On n’entendait aucun bruit dans la maison. Il avait pourtant une domestique mais ni le tintement d’une horloge, ni un bruit de pas ne troublaient jamais l’épaisseur de la quiétude.

 

Elle était revenue depuis quelques semaines seulement dans la maison de ses parents, dans ce minuscule village situé au fin-fond du Piémont. Elle étudiait l’Histoire de l’Art à Venise, en était à l’année qui précédait le diplôme qui lui permettrait d’enseigner et, si elle avait toujours obtenu la note maximum dans toutes les matières, cette session, il y avait eu une épreuve pratique de dessin où elle n’avait été que moyenne. Elle avait donc opté pour la repasser en octobre afin de ne pas ternir son bilan.

Lui vivait là depuis une vingtaine d’années. C’était un artiste qu' on nommait l'Ermite et pourtant sa renommée dépassait largement le cadre de l’Italie. Elle lisait souvent dans des magazines le compte-rendu de ses expositions à Florence, Rome, Paris, Londres et même au delà de l’Atlantique.

Son père était le jardinier du peintre, il lui faisait aussi ses courses. C’est pour cela sans doute, elle ne savait pas précisément, qu’il avait accepté de lui consacrer ces quelques heures.

 

Soudain, il était là. Il avait amené les feuilles, les crayons, les couleurs. Les couleurs étaient pour l’heure inutile, il lui apprenait le sens de la géométrie en ces temps, celle de l’espace et des formes. Il avait une voix basse, il fallait tendre l’oreille pour bien le comprendre et il ne la regardait jamais quand il parlait.

Il ne ressemblait à rien à ses professeurs d’Université. Son vocabulaire était tout sauf académique. Il parlait des formes comme on parle de choses vivantes et non de gestes théoriquement précis.

Il ne lui rappelait pas non plus les garçons de son âge, ceux avec qui elle avait eu quelques aventures déjà. On sentait qu’il n’avait ni envie ni besoin de parler de lui, encore moins de son art . Il semblait ne se matérialiser qu’à travers ces leçons.

 

Parfois, fugacement, il saisissait durement son poignet pour lui faire affermir un tracé. C’étaient leurs seuls contacts physiques.

Pourtant quand elle ressortait et retrouvait les sentes accablées de soleil qui la ramenaient à la maison familiale, elle ne cessait pas de porter en elle l’écho de cet homme, voix et présence. C’était comme si ses leçons continuaient à grandir en elle, à se poursuivre une fois terminées.

Tout était forme : l’arbre au coin du chemin, l’assiette où elle buvait le soir le potage froid, le carré de sucre qu’elle mettait dans son café.

La nuit est douce en montagne et lorsque dans sa chambre, elle s’acharnait à chercher le sommeil dans des draps blancs et frais tandis qu’un souffle de vent léger soulevait de temps à autre les rideaux, ses doigts s’efforçaient d’apaiser la brûlure qui la brisait en deux et c’était à cet homme qu’elle pensait alors. A ses mots sur les formes et c’est son propre corps qui se géométrisait pour finir en un halètement.

 

Elle n’avait ni honte ni remords en le revoyant le lendemain. C’était même comme un présent qu’elle lui aurait fait. Après tout, s’aimer, savoir se donner du plaisir lui paraissait indispensable pour ensuite pouvoir mettre la même énergie, la même passion, les mêmes milliers de vibrations tactiles à aimer l’autre.

 

Ce fut à peu près à cette époque qu’elle se mit à s’adresser à lui en l’appelant « Maître »…

Et lorsqu’ils en furent depuis quelques jours passés à la couleur, elle osa lui demander de visiter son atelier. Il ne répondit rien mais se leva et elle sut qu’elle pouvait le suivre.

 

Il peignait des paysages et des nus. Elle le savait. Elle avait maintes fois pu admirer des reproductions de ses œuvres. Elle n’eut qu’un coup d’œil à jeter pour comprendre que de ses dernières toiles, des nus très sobres et en clair-obscur, c’était la domestique qui avait été le modèle. Cette femme aussi silencieuse que lui que l’on croisait de rares fois sur les chemins, allant acheter des fruits, des légumes ou d’autres denrées aux paysans d’alentour.

 

Ce fut sa voix qui parla  bien plus qu’elle :

« Maître, je voudrais tant poser pour vous. »

 

Il eut un instant de pause, comme de surprise mais aussi de réflexion.

On était à la fin de la semaine.

Il répondit « mardi. ».

 

Il se dirigea ensuite vers le fond de l’atelier, ouvrit une porte et la quitta ainsi.

Il ne la raccompagnait jamais et cette fois comme les autres, elle n’eut aucun mal à retrouver son chemin.

 

Une fois dehors, à peine passé l’angle qui la mettait à l’abri de la maison, elle fut obligée de s’asseoir sur un muret tant son cœur battait fort et tant elle exultait.

 

Cette nuit-là, elle sut se faire toucher les étoiles près de dix fois…

 

 

( A SUIVRE )