E COMME EXPRESSION (4) : UNE NOUVELLE ...

Une nouvelle, jamais publiée. De pure fiction. La narratrice, ce n'est pas moi et " Il " n'existe pas, n'a jamais existé.

L'avertissement de rigueur : "Toute ressemblance avec des lieux, des situations, des personnes réelles, vivantes ou décédées serait purement fortuite." fonctionne donc pleinement.

 

 

« Je fréquentais alors la boutique d’un vannier.. »

 

ALAIN-FOURNIER (Le grand Meaulnes) Chapitre 3

 

                  Je fréquentais alors assez souvent l’officine d’un bouquiniste, sise dans la vieille ville. L’odeur de la boutique, papier éteint, papier vivant, était particulière et le très vieil homme qui la tenait l’était aussi.

                J’avais l’habitude d’y passer des heures, à fouiller les rayons à la recherche d’un titre jamais réédité ou de quelque recueil de poèmes invendu…

               Un jour, j’eus l’étonnement d’y retrouver l’édition de poche de « L’image » de Jean de Berg ( Catherine Robbe-Grillet), depuis bien longtemps introuvable.

               Je voulus en relire quelques pages, que je savais situées vers la fin : la scène de la rose..

               J’étais donc plongée dans ces phrases : la très jeune fille flagellée par une rose, les quelques gouttes de sang qui perlent sur sa peau…. lorsque je ressentis une présence à mes côtés.

               Je pense ne pas même l’avoir regardé : c’est l’odeur de son eau de toilette qu’il me reste en mémoire et d’ailleurs en cet instant précis, je ne vis que ses mains : elles prirent le livre d’entre les miennes.

                Il me dit : « Si vous l’achetez, je vous le rachète aussitôt. » Je voulus écourter, sortir ; je m’écartais de quelques mètres et dis « Non, non, il est à vous, je ne vais pas le prendre. » Puis, je me détournais et pour ne pas regagner tout de suite la sortie, je feignis de m’intéresser à un petit rayon de littérature régionaliste.

                Ce fut donc lui qui quitta la boutique le premier. Toutefois, avant de sortir, il posa le livre auprès de moi. Je vis dépasser des pages de celui-ci un feuillet que j’hésitai un instant à saisir : un nom, une adresse,  une heure, la date du dimanche suivant.

 

 

                Il faisait soleil, un soleil écrasant dans les rues de la ville. Quand je sonnai, la porte s’ouvrit et je fus enveloppée de fraîcheur et d’obscurité. Maison ancienne, escalier de guingois…

                Premier étage : j’entre, la porte était entrebâillée, les volets sont à demi-fermés, juste une pénombre tamisée par des rideaux…

                Il m’attend au milieu du couloir : il est plus maigre, plus grand que ce que je ne pensais.

                Je ne parle pas. Je pose mon sac, mon gilet sur un fauteuil.
                Il ne bouge pas. J’avance vers lui, m’arrête à une trentaine de centimètres, ce que l’on appelle la distance vitale.

                Il me prend par une épaule, me fait entrer dans une pièce aveugle : moquette noire, un mur tapissé d’écru et les trois autres de noir, une bougie posée sur une table basse, un fauteuil recouvert de velours rouge, un lit drapé de noir.

               Aux murs, quelques affiches d’expos, mais aussi des instruments : cravaches, martinets, cordes, chaînes….

 

               Je n’ai rien à dire puisque je suis venue pour cela. Je lui tourne le dos, je sens ses mains s’insinuer sous ma longue jupe ; d’un geste très rapide, il m’ôte ma culotte, la roule et l’enfonce dans ma bouche en guise de bâillon.

               Il appuie sur mes lombaires, me faisant courber le dos, mes mains se tendent vers l’avant à la recherche de l’équilibre que je trouve sur le bord du fauteuil. La jupe retroussée, il commence à me fesser, doucement d’abord puis de plus en plus fort, s’arrêtant par instants pour poser ses mains à plat sur ma chair rougissante, comme pour en prendre la température, puis recommence.

 

           J’aime ça, je geins de temps à autre quand le rythme s’accélère et que les coups deviennent brûlants.

           Il m’abandonne un instant, revient avec un martinet. C’est autre chose qui commence alors. Tout paraît éclater dans ma tête. Je sais ce que je veux, je tente de marmonner…

D’un geste charitable, il enlève ma culotte de ma bouche, je demande la permission de parler, il me l’accorde. Je lui propose de me débarrasser du haut de mon vêtement, afin d’offrir aussi mon dos, mon buste et mes épaules à ses coups. Il me laisse faire.

 

          Sous le va et vient des lanières, je sais ce qu’il va se passer, j’entrerai en moi très profondément jusqu’à cet endroit où la douleur se transforme en plaisir, ce plaisir si pesant, si intense, cette boule de feu dans mon ventre qui tourne et qui tourne..  et qui ravage tout.

         Je ferme les yeux, je ne vois plus le velours rouge du fauteuil mais tout est rouge dans ma tête…. J’aime écouter le claquement sur ma peau, j’aime l’odeur du cuir qui s’enroule parfois en une caresse autour de mon cou….

       Il  tire d’un tiroir un corset de cuir. Déjà, il place un bandeau sur mes yeux, entame la pose du corset, le serrant à l’extrême. Je sens mes petits seins jaillir, leur pointe durcissant automatiquement. Bientôt, la morsure de pinces m’arrache un bref cri de surprise. Sur mes seins, sur mon sexe…il y ajoute des poids, j’en ai le vertige, j’ai si mal, je suis si bien….

 

 

 

      Il me demande de marcher jusqu’au mur et d’y appuyer mon dos. Le corset m’étouffe, j’ai du mal à trouver une respiration égale.

      Il utilise maintenant une cravache, la pointe de mes seins, les salières de mon cou, mes hanches, mes cuisses…il n’épargne rien…

     Il me demande de m’ouvrir, tapote sèchement l’intérieur de mes jambes,  puis le dessus de mon sexe, et le dessous aussi, qui baille ainsi.  

      Il me tire vers le lit, m’y allonge à plat dos, passe des bracelets à mes chevilles, à mes poignets, relie les uns aux autres. J’ai mal aux côtes, la position est plus qu’inconfortable mais j’aime m’imaginer ouverte ainsi, offerte ainsi à ses regards…Il a repris le martinet et s’attache à faire vibrer mon sexe toujours garni de  ses pinces et de ses poids.

      Coups très doux, coups très forts, coups alternés, les seins, le sexe, ça tourne dans ma tête, un peu, beaucoup….

      Il a tout lâché. Le bruit de moustique d’un vibromasseur me fait émerger quelques secondes…Il enlève les pinces, les poids, je pense m’évanouir. Il soulage aussitôt la pointe de mes seins en les ravivant de ses doigts puis avec le vibromasseur qu’il dirige enfin vers mon sexe…. Plaisir…..

 

     Debout au milieu de la pièce, jambes écartées par une barre, les mains menottées suspendues à quelque crochet, il commence alors une valse lente autour de moi, me drapant de minces cordes…Je me sens devenir femme-araignée, toute liée dans une toile qui s’insinue dans la fente entre mes cuisses, entre mes fesses. Je me balance doucement sur cette corde. Je sais que ce mouvement va me faire perdre la tête d’ici peu…

 

     Une pause. Il m’a demandé de me mettre à genoux, les bras dans le dos. Je reste ainsi quelques minutes puis il passe un collier autour de mon cou, une chaîne vient s’attacher à une boucle pendue à celui-ci, le froid du métal contre mon épaule me tire de ma torpeur.
     Il me place comme il le veut, à quatre pattes. Il ne dit rien mais tire légèrement sur la chaîne…Je marche ainsi à sa suite. L’obscurité est en moi mais aussi la lumière…..

 

 

 

     C’est fini. Il ôte le corset, les bracelets, j’enlève moi-même le bandeau…. Je trouve la pièce jolie, il y a un miroir, je m’y entrevois en partie à la lueur de la bougie…Joli tableau…

     Il suit mon regard. M’allongeant à terre, il se saisit du bougeoir. Quelques gouttes rouges en jaillissent, me brûlent, constellant mes épaules, mes seins, mon ventre d’étoiles. Je gémis un peu. J’ai du plaisir. Je suis moi.

 

 

      Je me suis relevée. Dans la salle de bains, j’ai enlevé la cire refroidie, me suis nettoyée, rhabillée, remaquillée….

   

 

 

      Il feuilletait une revue. J’ai repris ma veste et mon sac. J’ai dit « Merci » et au revoir, je pense aussi. Il était dans le couloir, à la même place à peu près que lorsque j’étais entrée.

 

 

       Il va sans dire que je ne l’ai jamais revu.

 

     Je ne suis pas non plus retournée chez le vieux bouquiniste. Quand je suis rentrée de mes vacances cette année-là, le rideau de fer était tiré : « Fermé pour cause de décès. »

    Aujourd’hui, c’est une autre boutique qui occupe cet emplacement. On y vend des téléphones portables.