E COMME EXPRESSION ... (5) : LES IDES D' OCTOBRE ( SQUELETTE POUR UN ROMAN FUTUR )...

 

Après la nouvelle publiée hier, voici une vague idée de ce à quoi je suis attelée depuis quelques mois…

 

C’est un  brouillon de roman ou même encore moins que ça, disons le squelette d’un roman : structure d’un plan possible, positionnement des personnages, ordre chronologique que pourraient suivre les événements.

C’est donc une fiction. Quiconque croirait s’y reconnaître se tromperait, ceux qui penseraient y voir quelques silhouettes connues seraient aussi dans le plus total égarement.

Donc, l’avertissement «  Toute ressemblance avec des lieux, des situations, des personnes réelles, vivantes ou décédées serait purement fortuite » est valable pour ce texte comme pour celui d’hier…

 

Cela se passe, bien sûr, dans le continent BDSM.

Il y a six personnages. C’est une situation pirandellienne. Ces six personnages sont en quête d’auteur ou bien ce sont peut-être six auteurs en quête de personnage.

Trois femmes. Trois hommes. A part le noir continent, ce qui les relie, c’est l’écriture.

Tous écrivent ou ont écrit.

Les Ides d’octobre sont l’histoire d’une écriture qui porte malheur parce qu’elle se conjugue mal avec le pouvoir, avec l’argent, avec le pouvoir de l’argent. Le silence (même au prix du sien propre) vaudra donc de l’or pour l’un des héros à la fin.

 

Quatre de mes personnages ont quarante ans : l’âge de la valse à certains adieux, même quand on ne le veut pas.

L’un est plus âgé. La dernière enfin est plus jeune.

 

Le synopsis maintenant.

Un grand patron de presse possède un bouquet de titres à son actif. Il est aussi un pratiquant vrai du SM. Un des Dominateurs les plus connus dans les salons feutrés parisiens.

Il a une compagne soumise qui, pour lui, délaisse un peu sa profession de médecin… Mais c’est une seconde union et il est si riche. Et puis l’important pour elle est d’être à ses côtés, encore, toujours…

 

Elle est d’autant plus à ses côtés que voilà qu’est venue à ce grand patron l’idée de publier confidentiellement un petit journal BDSM. 

Gratuit et confidentiel tout d’abord, loin de son profil « connu » dans le monde du journalisme.

Une petite « feuille de chou » à créer qui le tente terriblement parce que des journaux semblables, il n’en existe à ce moment-là pas encore.

Et parce qu’après avoir touché à tout en matière d’édition, il lui faut en venir à un « je » plus personnel, donner à sa couronne de titres sans que quiconque le sache dans un premier temps cette perle de plus : un endroit où le BDSM ferait sens.

 

Il crée ce journal. Il y écrit : elle y écrit.

On pourrait penser à eux comme au tandem Giroud - Servan Schreiber des débuts de l’Express.

Il faut dire encore combien il n’est pas commode et aussi -toujours comme Servan- combien il n’est pas fidèle.

Elle s’accommode, elle fait semblant… Mais s’accommode-t-on jamais ? Il a beau « partager » ses conquêtes avec elle, ce n’est jamais que du lot de consolation, du pis aller…

 

Surtout que la dernière en date est très amoureuse. Elle est plus jeune, absolue et fragile ; elle ne se tord pas dans les méandres de la quarantaine. Son humilité la rend très forte et elle fait très, très peur à la grande dame.

 

 

Les trois autres écrivent dans les pages lecteurs de ce journal, distribué au tout début un peu sous le manteau…

De fil en fil, de pages « Rebonds » en pages « Rebonds », beaucoup de ceux qui participent là finissent par donner ses lettres de noblesse à ce journal. Certains, un bon nombre, en viennent même à établir d’autres liens, se contactent, se rencontrent. Ce monde du BDSM est si difficile à vivre puisqu’il est, qu’on le veuille ou non, un ghetto.

Le journal en question permet d’y échapper parfois.

 

Le plus âgé des personnages est sans doute celui qui a le plus d’expérience et dans le journalisme traditionnel,(il fut pigiste à 18 ans) mais aussi dans le BDSM … Il écrit beaucoup, des textes sujets à polémique puisque c’est un esprit frondeur mais aussi des textes pleins de sens sur la question et enfin des textes très romantiques, ce qui peut surprendre vu ses antécédents ( c’est un Dominateur « hard »)…

Mais lui, c’est la cinquantaine qu’il vient de franchir et tout à coup il voudrait en finir avec les sentiers battus des soirées organisées, des rencontres furtives : il est à la recherche d’une vraie compagne.

 

Sa compagne sera notre cinquième personnage et cinquième auteur : elle aborde depuis peu au BDSM ; elle en ressent comme une sorte d’ivresse, elle vit des choses et là, sur ce journal, il lui est possible de les écrire, d’exprimer ses ressentis. Comme tous, en toute liberté.

 

Mais cette histoire de journal, elle ne la prend au sérieux qu’à demi…Pour elle, il n’y a que deux valeurs vraies et éternelles : le livre (c’est une littéraire pure souche et c’est donc là que réside pour elle la seule véritable écriture tangible) et la vraie vie. Ce journal distribué en catimini lui plaît beaucoup mais cela n’a rien de rigide, et surtout rien de vital. Du moins jusque là.

Et ses articles, elle s’amuse à les signer de « noms de plume » différents. S’amuse est le juste mot : elle est bibliothécaire et les alias, elle connaît : Gary et Ajar et toute la clique.

Sur ce journal, elle écrit des textes qu’elle veut profonds et  qui sont le vrai reflet d’elle même sous un « nom », et d’autres, où il lui arrive d’aiguillonner et le milieu BDSM,  et surtout le journal lui-même sous un autre « nom », vieille habitude prise sur les bulletins des organisations gauchistes de ses 20 ans…

Un plaisir qu’elle ne va pas bouder à quarante.

 

Ces textes-là sont critiques.

Car le monde BDSM est une taupinière infâme aussi : on y voit, on y lit de tout…

Elle sait avoir la dent dure aussi quand il le faut. Et justement, en octobre, il va le falloir.

 

Notre patron de presse n’est pas resté longtemps dans le domaine de la bienveillante mise à disposition de son périodique à tous. Les affaires étant les affaires, ligne de conduite qu’il ne perd jamais de vue, le journal devient payant (a-t-il jamais d’ailleurs pensé le laisser gratuit indéfiniment ? ).

Moment de doute, sur la réussite du « challenge », de doute personnel aussi d’autant plus que chez lui tout ne va pas pour le mieux : Madame tempête, Madame exprime sa jalousie. Voici qu’il devient évident qu’une femme est de trop dans leur histoire.

 

Le journal devient donc payant, on s’y abonne et on le reçoit chez soi, sous pli discret.

Faisons entrer en scène notre sixième personnage. Côté mots, figures de style, s’il est un vrai auteur dans les six, alors c’est lui.

Dans les mois qui viennent de s’écouler, il a rempli les colonnes du journal de ses articles. Il a ses détracteurs puisque toute son « œuvre » est tendue vers un BDSM amoureux et philosophique, mystique même. Les autres intervenants qui plaident pour un SM pur et dur le renvoient constamment à ses dentelles. Il n’est pas très solide psychiquement, il en souffre.

 

D’autant plus que durant l’été qui précède cet octobre-là, il s’est laissé entraîner dans les « plans » personnels du duo infernal. Puisqu’il est beau, qu’il paraît sensible, puisque Madame veut que Monsieur-Patron quitte galamment la dame d’en trop, elle va proposer une rencontre entre deux « tourtereaux » possibles.

Que Monsieur-Patron organise.

Qui ne fonctionne pas.

La jeune femme est bien trop amoureuse de Monsieur-Patron.

Monsieur-Patron n’est pas encore prêt au fond de lui à renoncer à cette jeune femme.

Et l’écrivain en vogue est au-delà des mots un velléitaire du BDSM et il ne saura en aucun cas séduire la jeune femme qui a connu le charisme et la main de fer de Monsieur-Patron.

 

La bibliothécaire a passé un été paisible, rompu une ancienne relation qui la plombait et l’empêchait de voler. Elle a rencontré cet homme plus âgé qui cherchait une compagne : ils sont devenus un couple. Heureux. Elle a détaché ses amarres : grâce à celui qui l’aime et qu’elle aime, elle vole enfin.

 

Monsieur-Patron surveille les abonnements à son journal, il les surveille même si ceux-ci sont confidentiels.

Il les surveille d’un œil d’aigle avide comme il consulte chaque matin la courbe ascendante de ses autres grands titres de presse, ceux qui n’ont rien à voir avec son journal BDSM…

 

Il commence à nourrir une aversion profonde pour celui qu’il considère désormais comme un « écrivaillon », qui maintenant en sait trop sur lui, qui pourrait mettre les pieds dans des choses qui fâcheraient.

Alors, il ne le publie plus. Ou si peu. Sachant que l’autre, un écorché vif mais pompeux aussi, finira par ne plus le supporter . Et quitter le journal. C’est ce qu’il espère et c’est ce qui est à ce moment-là en effet l’état d’âme le plus proche de cet auteur SM, plus auteur que SM nous l’avons dit, « star » d’un été.

 

Voici que la bibliothécaire en devient toute rouge. On est anar ou pas. On aime un écrivain ou pas. Elle va monter au créneau. Oh ! Pas sous son alias de bonne fille appréciée pour ses professions de foi en faveur d’un BDSM amoureux. Pas non plus en tant qu’ « égérie » de son compagnon .

L’écrivain de l’été, elle va le défendre sous un autre alias. Elle attaque le journal avec virulence dans une tribune.

On lui répond immédiatement et violemment : Monsieur-Patron bien sûr, c’est logique, mais aussi une abonnée femme dont elle ne saura qu’un an après que c’était l’un des alias de Madame la Rédactrice en chef.

 

L’écrivain de l’été offusqué par toutes ces manœuvres envoie le journal aux orties et s’évapore dans une retraite mystique.

Monsieur-Patron dénonce publiquement à la « Une » les alias de la bibliothécaire. Scandale et stupeur. Cela fait tache : le journal se doit d’être « sérieux ».

Alors, précisant le faire pour le bien de tous, il renvoie tout simplement avec fracas la bibliothécaire à ses livres poussiéreux. Supprime son abonnement en l’accusant de malveillance.

L’homme qui l’aime quitte aussitôt les colonnes du journal.

N’ayant participé en rien à toute cette affaire (il ignorait même cette histoire d’alias différents), il devrait pourtant au moins rester abonné.

Mais ce n’est pas ce qui va se passer.

 

Monsieur-Patron qui avait lui aussi un alias d’écriture le détruit dans la foulée. Il écrira encore mais jamais plus aussi bien. Qu’est-ce donc qui fait mourir le talent ? Trop de haine, trop de frustration ?

Madame la Rédactrice en chef a la haine comme moteur. Elle va donc continuer à écrire sous son titre impérial mais aussi sous son alias déjà évoqué et derrière lequel tout le monde ignore qui se cache, puis lorsque celui-ci sera éventé sous un autre, toujours avec la même virulence.

La très jeune femme, elle, reste ou ne reste pas dans leurs vies.

Ce roman, cette fiction, n’est qu’un brouillon… Je ne sais pas encore ce que je ferai de cette blanche brebis.

Je pense que je la renverrai aux oubliettes ( au moins en apparence)…

Afin de faire en sorte que Monsieur-Patron et Madame la Rédactrice en chef aboutissent à un compromis : elle restera sa femme, sa collaboratrice et sa soumise mais elle sera aussi Domina.

Pour qu’il ne lui échappe pas, autant essayer d’être un peu lui et partager leurs conquêtes.

Oui, c’est cela qui me tente assez : faire d’eux des prédateurs. Toujours à l’affût, même lorsqu’ils paraissent en sommeil…

 

Les Ides d’octobre s’achèvent donc en scandale public.

Relativisons tout de même : pour le petit nombre d’abonnés au journal BDSM de Monsieur-Patron.

 

Ce journal va par la suite voler de succès en succès, ne serait-ce que parce qu’il est le seul sur le marché.

Une fois muets les gêneurs, leur silence va être d’or pour Monsieur-Patron. D’or au sens propre.

De plus l’histoire ne s’arrête pas vraiment là… Il y a une suite qui est encore à penser. Quant à sa forme surtout.

 

La fin est plus évidente à mettre en place.

Le journal est donc toujours là aujourd’hui, il se vend bien et plus cher: il se pare même de couvertures affriolantes et racoleuses, loin de sa sobriété d’autrefois. Voici que, comme tant d’autres, il offre même des suppléments et parfois des gadgets, usage habituel de la presse dite classique.

Marketing , quand tu nous tiens….

A cette heure, on trouve le journal dans les kiosques, tant sa célébrité est acquise. Oh ! Bien sûr, pas en première ligne et plutôt en haut des gondoles et sous blister avec les revues X.

Loin du grand quotidien national que dirige Monsieur-Patron en tout cas.

Mais en kiosque tout de même, ce qui prouve son succès et ses « aficionados ». Et c'est une revue sur papier glacé! On a les moyens ou on ne les a pas!

Les colonnes de débat sont simplement devenues plus rares et plus pauvres : il faut dire que Monsieur-Patron a créé un service d’ordre efficace et ne publie quasiment plus que du consensuel et surtout ce qui va dans son sens à lui. Les embryons de critique sont étouffés dans le berceau : la Rédactrice s’en charge ou laisse faire quelques fidèles affidés.

Par contre, les louanges sont publiés dès le lendemain.

 

L’écrivain de l’été est retourné pour toujours à sa poésie abstraite.

L’homme qui aime la bibliothécaire a passé un an à la consoler : elle a mis tout ce temps à réécrire, elle pour qui les mots sont une source vive. Alors, pensez un peu : un déni d’écriture…

 

Les Ides d’octobre resteront pour elle une plaie difficilement cicatrisée, qui s’enflamme toujours lorsqu’on y touche. Il y a des souffrances morales qui détruisent, qui laissent des marques à jamais, lorsqu’elles ont eu pour vecteur le mensonge et la manipulation.
Rien  à voir avec les douleurs désirées du BDSM.

 

 

S’il me semble parfois détenir un thème de départ intéressant, je m’interroge cependant quelquefois.

Qui pourrait y croire et donc s’intéresser à pareille fiction, à des personnages et une histoire aussi invraisemblables ?

Jamais pareille chose ne pourrait arriver… Même dans le monde BDSM…C’est TELLEMENT évident !!!!

 

Mais après tout, la narration, c’est l’invention, n’est-ce pas, la « porte ouverte à la folle du logis » ?

 

Donc, je peux  bien l’écrire ma petite fiction !