L’année passée, je vous présentais ici même un livre que je n’aimais pas. Il s’agissait de « Le lien » de Vanessa Duriès.

Ce récit étant devenu la « Bible » BDSM des années 90, il me semblait important d’expliquer pourquoi il ne méritait pas, selon moi, cette part de légende qui en avait quasiment fait l’équivalent culte de « Histoire d’O ».

 

Je vais à nouveau ce soir parler d’un texte que je n’aime pas. Il est très peu probable que celui-ci fasse date mais cet ouvrage me permet de définir ici ce que j’ai souvent stigmatisé comme la navrante écriture BDSM.

Ce « Je » n’engageant que moi, bien sûr. Comme toujours, vous pourrez prendre en mains ce livre sur la table des nouveautés chez votre libraire et vous faire votre propre opinion.

 

« Les liens du plaisir » est le second récit d’Isabelle Jacob : elle a en effet déjà publié un premier opus intitulé « Les chaînes de la liberté » chez le même éditeur.

J’ai lu ce premier texte avec quelque retard l’an passé en même temps que « Entre ses mains » de Marthe Blau et estimé que s’il y avait matière à réflexion dans le texte de Marthe Blau, en revanche, « Les chaînes de la liberté » était une lecture d’une banalité affligeante. Lu et aussitôt passé aux oubliettes.

Il me faut pourtant y revenir puisque « Les liens du plaisir » est censé en être la suite.

 

Ce premier récit nous présentait donc une narratrice, Isabelle (Jacob ?), parvenue au summum du succès professionnel, qui faisait la connaissance de Louis lequel allait lui révéler son être profond en la dépossédant de tout ce qui représentait son passé et en lui faisant accepter la condition d’esclave.

Livre mal écrit d’un point de vue stylistique, structuré de façon chaotique, contenant le « juste nombre » habituel de scènes aguicheuses et variées pour attirer l’acheteur en mal d’un volume où il pourrait retrouver tous les poncifs BDSM, le tout doublé de lassants passages pontifiants, notamment dans la toute première partie où la narratrice, stupéfaite, découvre la notion de soumission à travers les confidences d’ une amie soumise.

J’aurais donc du en rester là mais…

 

Intriguée par la couverture (un bondage) et le titre, « Les liens du plaisir », j’ai donc pensé que cette suite aurait sans doute une tonalité sur le mode du shibari et me suis ainsi retrouvée piégée en l’achetant sans vraiment le feuilleter alors qu’il venait de sortir il y a une dizaine de jours.

 

Tout d’abord, la trame narrative de ce second livre toujours nommé « récit » est du genre à décourager les meilleures volontés. Je disais hier au sujet de Cléa Carmin qu’il est impossible d’écrire décemment une suite à certains textes. En voulant le faire, Isabelle Jacob nous en donne la preuve.

Désirant orienter, comme nous le verrons, son nouveau livre (et son héroïne) vers d’autres horizons, le personnage de Louis devient de ce fait encombrant.  Pas de problème : il meurt dans un accident d’avion à la deuxième page.

On n’invente pas mieux dans la collection Harlequin ! La suite va nous confirmer l’usage de toutes les « ficelles » de ce même « genre ».

L’enterrement fait entrer en scène une nièce du malheureux Louis, ignorée jusqu’alors mais dont l’insistante présentation laisse immédiatement deviner qu’elle sera l’un des pivots du livre, comme la musique bien « ciblée » l'induit dans certains plans au cinéma.

A l’ouverture du testament, si la nièce est bien l’héritière principale, Isabelle découvre cependant que le décès de Louis lui restitue tous ses biens (confisqués par le « contrat SM » du tome 1) mais la fait aussi légataire de leur appartement parisien.

Celui-ci se révèle être une vraie fortune. Sa vente, outre l’achat d’un studio dans la capitale, permet à Isabelle, qui désire changer sa vie et notamment écrire un livre, d’envisager l’acquisition d’une somptueuse maison en province. Demeure qu’elle finit par trouver en Sologne.

Le soir de cette découverte, elle retrouve dans le village solognot dont il est « comme par hasard » originaire, un vieil ami de leur couple vivant lui aussi une relation BDSM. Spécialiste de l’Internet, celui-ci voit se profiler à l’horizon la manne céleste de la richesse en déclinant sur la Toile le concept de toute une série de « chats » dirigés dans un premier temps vers toutes les tendances sexuelles et dans un second vers tous les âges. Le « pilote » de l’expérience sera un chat BDSM et Isabelle étant « vacante », à l’exception de son projet de livre, il lui en confie donc le rôle d’animatrice qu’elle accepte ingénument. 

 

 

Vous avez maintenant tous les éléments de l’histoire ; il ne resterait qu’à l’écrire. Certains aspects, bien développés, auraient pu être intéressants. Ils vont, hélas, être traités à l’emporte pièce par l’auteur dans un manque total de réalisme et des effets appuyés qui  font penser à ces romans policiers dans lesquels, le trop étant l'ennemi du bien, on devine qui est l’assassin avant la fin du premier chapitre.

 

De plus, il ne faut pas oublier que tout cela doit rester dans une veine « hot » qui ne déçoive pas les amateurs du genre. 

On a donc droit, au milieu de toute cette intrigue tirée par les cheveux, aux « rêveries solitaires » de la narratrice, à cinq brefs récits « chauds » autour de cinq de ses photos intimes découvertes par la nièce, laquelle nièce devient alors une amante de substitution dont nous découvrons le passé inquiétant (une enfance témoin d’inceste entre ses parents et sa sœur, la mort mystérieuse et non élucidée du père et de la mère dans un incendie aux origines incertaines, le décès de la sœur par overdose).

Là, c’est moi qui en suis déjà à l’overdose, pour tout dire…

On assiste aussi à l’irruption, de temps en autre, du « milieu », mais pas même dans l’optique d’un texte à clés : c’est à dire que certains noms de quelques « grands » des nuits BDSM parisiennes où la narratrice est fort connue et, semble-t-il, appréciée sont cités tels quels et font une apparition très "jet set"..

Snobisme, air du temps ?

 

Mais je continue.

 

Sur le chat, qui se veut « la Rolls des chats », mais qui est en fait un chat « eau de javel » où l’on passe bien du temps à mettre les abonnés à la porte, souvent pour leur grossièreté (et là, je comprends pour avoir fréquenté les chats) mais parfois aussi sans pour autant s’obliger à en donner le vrai motif (et là, on comprend moins), la narratrice finit par trouver une forme de réalisation personnelle, jusqu’à s’en dire « la grande prêtresse » ou la « Macha Méril »  Corrigeons ici une erreur de nom à défaut de pouvoir corriger les nombreuses fautes du livre, l’auteur ignorant tout simplement la conjugaison du passé simple : Isabelle Jacob doit sans doute confondre avec  Macha Béranger, notoire « oreille » des misères de l’âme à la radio.

Macha Méril est, elle, une actrice dont le seul rapport avec le monde de la radio est celui de parrainer avec Philippe Gildas l’association « Radio Hôpital ».

 

Ce chat renforce la complicité de la narratrice avec l’ex-ami du couple et le vrai « boss » de l’affaire, Jacques.

Isabelle y rencontre aussi un mystérieux pseudo féminin, IsabelleO, ahurissante masochiste prête à  se dépasser dans le pire à chaque instant, avec qui elle noue d’ambiguës relations virtuelles, dominant en quelque sorte la jeune femme en « manipulant » et téléguidant  ses rencontres.

IsabelleO se révèle être « la nièce » et s’être éprise à la folie d’Isabelle-animatrice.

Dès lors, sans amour toutefois, ce qui laisse perplexe et génère un certain « dégoût », la narratrice va faire d’elle son esclave, vivant dans les écuries de la maison de Sologne, mangeant dans sa gamelle, ne parlant plus etc.

Le livre d’Isabelle sort, elle est invitée en Belgique pour y dialoguer dans une émission de radio avec quelques femmes dont une féministe. Là, les propos sont tellement caricaturaux que le livre a failli me tomber des mains.

 

J’aurais eu tort et raté la scène clé, celle pour laquelle on a le sentiment que le tout a été conçu, scène "hard" s’inspirant des illustrations les plus outrancières d’un Farrel dans la mise en place de fantasmes SM d’une grande cruauté mais qui sont aussi ceux qui reviennent le plus souvent dans ce genre de produit : une « orgie » avec de multiples moments forts dans la vaste demeure, où la nièce est « enfin » (si je puis dire, tant je m’y attendais) livrée à tous les participants.

Mais ce n’est pas encore fini. La narratrice, retrouvant soudain ses instincts de soumission soigneusement mis sous le boisseau depuis la mort de Louis téléphone alors (c’est la dernière page du livre) à….

Je vous laisse deviner.

 

Il est impossible d’analyser ce récit rocambolesque comme on aborde généralement la chronique d’un livre. Pour en parler, on ne peut faire autre chose que de le raconter. Il est tout dans l’histoire (et quelle histoire !) qu’il narre. Il n’existe nullement autrement. Il n’est pas littérature. Rien ne vient le transcender.

Soit dit en passant, la page 4 de présentation « …une vérité qui se met à nu, sous ces jeux qui n’ont de jeux que l’appellation mais qui puisent au plus profond de ce que nous sommes pour nous révéler. Sans tricherie. » est totalement passe-partout et ne correspond en rien à ce que contient le volume, platement débordant de toutes les recettes les plus éculées des publications dites « de gare ».

 

Que pourrais-je dire encore ?

Revenir à l’aspect chaotique de l’écriture qui caractérisait le premier « tome » et qui est présent ici aussi, comme si le livre avait été écrit par deux personnes différentes ou alors abandonné puis repris à la distance de mois et de mois, le « style » de l’auteur ayant alors évolué considérablement ?

Déplorer qu’une femme écrive des scènes d’un rare sadisme ?

Pas la peine …Même ces scènes sont si mal dépeintes et tellement imprégnées de « déjà vu » qu’elles ne permettent pas de s’en offusquer.

 

Je n’ai présenté ce livre que parce qu’il est semblable à beaucoup d’autres, dont on sent que les auteurs croient que trois doses de ceci, huit pincées de cela, deux réflexions que l’on voudrait intellectuelles suffisent à faire soit un récit émoustillant bon à la vente, soit, pire encore, pensent avoir écrit un vrai livre digne d’intérêt.

Le monde de l’édition BDSM fourmille de clones d’Isabelle Jacob.

 

 

Ne voulant pas choisir un passage « hard », j’ai pris comme extrait quelques lignes concernant le chat  et la « cyber dépendance » des « chatteuses » et de la narratrice-« animatrice ». Il est bien évident que ces lignes ne sont pas les plus représentatives du « ton » ( si ton il y a ) de ce livre.

 

« Très vite, des relations d’amitiés, toutes virtuelles, se nouèrent. Surtout avec des femmes, soumises ou dominatrices, qui devinrent les véritables piliers du chat. Présentes le matin dès huit heures, elles se déconnectaient le soir après des milliers de messages échangés tous azimuts. Si les premières questions auxquelles j’avais à répondre concernaient la façon de rencontrer son alter ego, celles-ci déviaient rapidement sur des sujets plus vastes et plus personnels. Je trouvais cela passionnant, toucher ainsi aussi vite, grâce au virtuel, et de façon multiple à l’âme. Je n’y connaissais rien mais j’étais tellement en contact que j’apprenais bien vite. »

 

 

Isabelle Jacob – Les liens du plaisir – Editions Bruno Leprince –Circlesquare – 2005

 

 

PS : « Circlesquare » est la petite collection érotique de la maison d’édition Bruno Leprince. Elle comporte de nombreux titres dont certains sont de bons livres...

Mais les éditions Bruno Leprince ne se contentent pas de faire dans l’érotisme. Cette maison d’édition, peu connue malheureusement, est aussi spécialisée dans les livres d’Histoire entre autres.

Possédant de chez eux une excellente étude sur Guy Mollet, je vais profiter de ce post pour faire un lien avec un volume qui est actuellement offert en souscription avantageuse et qui doit sortir en mai : « 1905-2005 : Cent ans, Cent socialistes » que je recommande chaudement par avance, sûre cette fois de ne pas me tromper.