« La littérature consiste à traduire les cris et les chuchotements de ceux qui suffoquent privés de mots…En écrivant (…), je me suis senti dans la position de celui qui se voit confier le soin de traiter, seul , les ordures. »

 

Ryû MURAKAMI ( dans un entretien)

 

Attention, chef d’œuvre !

J’écris toutefois ce mot avec beaucoup d’avertissements et d’autant plus de pincettes qu’il s’agit d’un livre qui n’existe pas en édition de poche et qui coûte donc la coquette somme de 17,50 €.

SM ? Oui. Et non.

Oui, si l’on consent à s’éloigner des critères par lesquels nous interprétons ces deux lettres en Occident.

Non, si l’on est « attachés » à cette vision de chez nous . Dans ce cas, déception assurée.

 

Si je suis prête à courir le risque d’affirmer « chef d’œuvre », je précise cependant qu’il faut connaître un peu la littérature contemporaine japonaise ou avoir quelque idée de ce que le Japon peut produire aujourd’hui culturellement avant de plonger (c’est bien le mot) dans « Thanatos ».

Ou même tout simplement savoir que l’essence sociale,  le Japon-terreau qui peut donner naissance à un Ryû Murakami est celui que dépeint Amélie Nothomb dans « Stupeur et tremblements »

 

Je ne suis pas une spécialiste ( bien loin de là !) de la littérature japonaise. Tout juste une lectrice lambda fascinée depuis toujours. Mes observations se feront donc en mots pauvres et non en parole d’ « éminence » auto-proclamée de la chose.

 

La littérature japonaise du vingtième siècle à nos jours a une constante, quel que soit le chemin d’écriture emprunté par ses auteurs : elle parle  toujours de désespoir et de solitude.

Je mélange ici pour un bref panorama divers noms et sans respecter un quelconque ordre chronologique.

L’ultra-nationaliste Mishima présentait déjà dans les « Confessions d’un masque » un protagoniste écartelé entre le paradoxe d’une avidité conformiste et les pulsions d’un corps exigeant.

Osamu Dozai dépeint les thèmes de la honte et de la déchéance avec une crudité d’autant plus poignante qu’elle est le reflet de sa courte existence personnelle.

Toute l’œuvre du sublime Tanizaki est contenue dans l’affirmation de l’inextricable rapport qui lie la souffrance et la jouissance.

Quant à  Kawabata, son art littéraire immensément esthétisant est mis au service de la description d’esprits tiraillés par la folie, l’érotisme, la fatalité et la mort…

Sur les quatre auteurs cités, trois se sont suicidés.

 

Il fallait bien cependant qu’ils eussent des héritiers. Ceux-ci sont confrontés non plus au Japon de la guerre ou de l’après-guerre mais à celui d’aujourd’hui, société fascinante mais totalement déshumanisée qui vit une schizophrénie entre tradition ( qui tend de plus en plus à disparaître) et modernité ( qui détruit totalement l’individu au profit du groupe).

Comment le montrer, comment aussi chercher à y échapper ?

Chacun le fait à sa manière.

Haruki Murakami (homonyme de Ryû) est appelé au Japon « le maître des larmes ». : je comparerais sa littérature à un saule pleureur, ses constantes évocations du néant sont faites dans une intense douceur de la trame narrative et du langage. Son style a donné naissance au Japon à une expression : le « mono no aware » qui peut être traduite approximativement comme la « poignante mélancolie des choses ».

 

Il est une autre école qui tire la désespérance et la violence du monde vers une expression plus indicible et plus magique : c’est le cas de deux femmes, Hiromi Kawakami et Yoko Ogawa (l’œuvre de cette dernière est un trésor oscillant sans cesse entre réalisme et fantastique, douceur et violence, le tout dans une maestria stylistique remarquable).

C’est à côté de ceux-là, de celles-ci que, dans les années 90, on a vu apparaître Ryû Murakami, écrivain mais aussi cinéaste, auquel le post de ce soir est consacré, maintenant que j’ai pu vous le situer.

 

Murakami s’est fait connaître en France par deux œuvres très dures « Bleu presque transparent » et « Les bébés de la consigne automatique ». On a parlé de « littérature trash ». Il faut bien, ma foi, parler de quelque chose, classifier toujours.

Il est à l’origine d’une œuvre prolixe, dont la plupart des titres sont publiés aujourd’hui dans la collection de poche de chez Philippe Picquier.

Dès « Raffles Hôtel », il va aborder le thème (sous jacent dans les œuvres précédentes) du sadomasochisme.

Pas du tout au sens ou nous l’entendons en Europe. Le sadomasochisme de Murakami ne peut être vu comme un simple jeu avec des règles absconses et du théâtre. Il fait partie de la vie, il se construit en parallèle avec le rapport de force social et pour y échapper précisément.

Il va tellement de pair avec le thème de l’autodestruction qu’il est associé à la drogue.

 

« Thanatos » est le troisième et dernier tome d’une trilogie intitulée « Monologues sur le plaisir, la lassitude et la mort » commencée en 2003 ( je donne les dates des traductions françaises) par « Ecstasy », poursuivie en 2004 avec « Melancholia » et achevée donc cette année par ce dernier opus.

Vous pouvez vous  trouver dans trois cas de figure :

 

-Vous n’avez rien lu de Murakami ?  Alors, vous commencez par ce « Thanatos ».

 

-Vous avez déjà lu Murakami mais rien de la trilogie ? Vous commencez aussi par « Thanatos ».

 

Pourquoi ? Parce que c’est de loin son plus beau livre, le moins désespérant ( et vous verrez que vous vous précipiterez sur les deux premiers ensuite, ou même toute l’oeuvre mais le choc aura été amorti et vous aurez en quelque sorte les clés pour tout le reste…).

Pour le néophyte, je pense que les scènes de drogue de « Ecstasy » sont trop hard pour jeter sereinement son ancre dans la littérature de Murakami. Alors qu’on comprend leur absolue nécessité narrative si l’on a lu « Thanatos ».

Je sais combien il peut paraître étrange de conseiller de commencer une trilogie par la fin mais j'imagine vraiment avec un peu de recul combien on pourrait se trouver désarçonné par le tome 1.

 

-Vous avez déjà lu les deux premiers tomes ? Courez, ils trouvent leur dimension véritable dans « Thanatos ».

 

De quoi s’agit-il ? Comme je l'écrivais hier soir, parler d’un livre n’impose nullement d’en raconter l’histoire. C’est lorsqu’on tombe sur un navet que l’on se trouve à devoir en passer par là car il n’y a rien d’autre à en tirer.

Je vais malgré tout dire quelques mots sur le « scénario » de la trilogie.

 

Au Japon et à travers les grandes capitales, Yasaki, le maître, et deux femmes, Keiko et Reiko, ont vécu une immense passion tumultueuse, sadomasochiste et consumé leurs amours sous l’emprise des drogues les plus dures. Ils ont entraîné dans leur dérive des acolytes qui n’ont pas tenu le coup et se sont détruites.

Le temps a passé. Les trois partenaires se sont séparés et vivent désormais aux quatre coins du monde. Cependant un lien indéfectible continue à les unir.

Aussi, chacun d’entre eux, dans l’un des trois tomes de la trilogie, va raconter à son tour sa version de l’histoire à un (ou une) compatriote rencontré(e) par hasard et qui tombe immédiatement en état de fascination. Cet « auditoire » ne tiendra pas le choc du récit dans les deux premiers tomes. Ils sont trop faibles parce que trop imbriqués dans la société japonaise.

Le dernier témoin, celui qui va écouter le monologue de Reiko dans « Thanatos » est, lui, un japonais vivant depuis longtemps à Cuba. Le « plaisir, la lassitude et la mort » iront donc, cette fois enfin, à ceux qui les appellent le plus du tréfonds de leur âme et depuis si longtemps.

 

 

Pourquoi avoir tenu à faire figurer ce livre ( ou cette trilogie) dans mon blog ?

Tout d’abord parce que Murakami est, indépendamment de mon « thémablog » ma plus grande découverte littéraire de ces cinq dernières années.

Mais aussi parce que, pour la première fois, je vois évoquer le sadomasochisme non seulement sous un angle non occidental, mais aussi sous un angle sociétal.

Ce n’est pas par hasard que Keito et Reiko sont de grandes « brûlées » avant même que d’être des femmes qui mettent le feu. Et Yasaki, lui-même, le meneur de jeu, pour lequel on devrait ressentir une immense répulsion est tellement « perdu » que l’on éprouve de la compassion pour lui.

Tous (eux et leurs victimes) sont des êtres broyés par une société qui a gommé l’individu, l’expression de son désir d’être et même l’art spontané pour les remplacer par les valeurs du groupe, de la réussite sociale et du commercial.

Ainsi, dans le monologue de Yasaki, on en arrive au paradoxe d’un homme qui ne sait plus lui même définir la part de sadisme et celle de masochisme qui cohabitent en lui. Son instinct de sadisme le plus puissant, ne l’a-t-il pas en définitive retourné depuis le départ contre lui-même ?

C’est la question à laquelle chaque lecteur répondra à sa manière en terminant la trilogie.

Au-delà des apparences, c’est pourtant bien d’amour ( amor,  à mort) dont on parle entre les lignes de ces trois volumes.

La véritable vision claire, le seul personnage à ne pas avoir les pupilles offusquées, c’est ce journaliste japonais qui accompagne Reiko dans son dernier voyage cubain.

Vous voyez que l’on est loin, bien loin de nos « clichés » franco-français BDSM et des questions terre à terre qui agitent notre nébuleuse. Loin de la psychanalyse et loin du nombrilisme notamment.

 

La forme. L'idée de départ du fonctionnement de cette trilogie n'est pas sans rappeler le fastueux "Quatuor d'Alexandrie" de Durell. 

Quelques mots sur le style. Exceptionnel. Mais totalement déroutant parfois. Il y a un moment dans « Thanatos » où Reiko répète la même phrase sur plus d’une page. Tout l'art de l’auteur ( et de son traducteur, Philippe Honnoré, pour ce volume, à qui il faut rendre hommage) consistant dans le fait de nous avoir ainsi subjugués qu’on la lit autant de fois qu’elle est écrite, car elle témoigne de l’état du personnage.

 

J’ai, une fois n’est pas coutume, choisi deux extraits de « Thanatos »

Le premier contient une comparaison faite par le journaliste (témoin de Reiko) sur la différence entre les Cubains et les Japonais :

 

« Sans moyen de comparaison on ne perçoit pas la spécificité des choses. On ne peut pas saisir les spécificités du Japon si on ne les compare pas avec celles d’autres pays. Au Japon, on peut vivre sans avoir vraiment à survivre. Du moment qu’on fait partie d’un groupe reconnu par les autres, même si on n’ y occupe qu’une position obscure, cela suffit pour en retirer dignité et conscience de sa valeur. Cette énergie personnelle qui est absolument nécessaire aux Cubains pour vivre, est dans presque tous les cas inutile au Japon, voire gênante . Elle peut même se retourner contre l’individu. On ne peut pas s’aimer soi-même, on ne peut pas se respecter soi-même, on ne peut que se mépriser. Un Japonais qui possède une forte personnalité et qui recherche non pas la reconnaissance par le groupe mais une reconnaissance individuelle, s’il échoue, en retirera une éternelle haine de soi »

 

Le second, bonne illustration du sadomasochisme selon Murakami afin d’être bien claire : ce livre peut se lire partout, n’importe quand, mais une seule chose est sûre, il ne fait pas partie de ces ouvrages faits pour être lus d’une seule main !

(Il s’agit de propos de Yasuki rapportés par Reiko) :

 

« Un homme, si l’on excepte le genre d’imbéciles qui prend son pied à donner des ordres à une actrice ou un mannequin célèbre, quand il est avec la femme qu’il aime, se trouve toujours pris entre le mépris et le respect, à faire l’aller-retour entre les égards et l’agressivité. Et cela jusqu’à ce qu’il se rende compte qu’il et pris dans une contradiction. Parce qu’il cherche une esclave qu’il puisse respecter, ce qui n’existe évidemment pas. Quand il la connaît à peine, l’amplitude entre le mépris et le respect ne lui apparaît pas encore clairement, c’est comme la drogue avant l’accoutumance, une faible quantité suffit. Puis l’écart entre les égards et l’agressivité devient clairement visible et il distingue le pendule qui commence à faire l’aller-retour devant ses yeux. Il ne sait pas à quel point le jeu de la domination et de la soumission est amusant, mais ce dont il est sûr, c’est qu’i n’ y a pas de plaisir dans la domination ou dans la soumission elles-mêmes. Dire que les masochistes recherchent le plaisir en retombant en enfance, en abandonnant nom, action, personnalité, c’est une imposture. Les masochistes s’amusent avec leur amour-propre, rien de plus . Ceux qui se haïssent vraiment, scientifiquement, ne deviennent jamais des masochistes. »

 

Pour les deux extraits :

 

Ryû Murakami – Thanatos – Editions Philippe Picquier – 2005 -