Photo China Hamilton

 

Hommage au Carnaval et à ses masques, inspiré encore une fois par trois photos du remarquable China Hamilton, « Venise, échec et masques » est une nouvelle en trois parties. Si la trame, notamment historique du premier épisode ou celle, géographique, du second, est basée sur des éléments réels, il n’en demeure pas moins que c’est une fiction et que toute ressemblance avec des personnes vivantes ou décédées serait purement fortuite.

 

 

VENISE, ECHEC ET MASQUES – NOUVELLE – 2ème PARTIE-

 

« Venise n’existe pas. Venise est un état de décomposition. »

Elle se réveille en sueur dans le train, puisqu’elle a insisté pour choisir ce moyen de locomotion, alors qu’ils sont déjà dans la lagune et qu’aux abords de la ville, noyée dans les brumes de l’aube ( on en pressent seulement quelques coupoles), celui-ci roule tout doucement.

Elle sait bien d’où elle sort, quel mauvais rêve est en train de s’évaporer.

Elle revoyait Dirk Bogarde et sa teinture, son maquillage qui coulaient sous les effets de la fièvre du choléra, oui, en rêve -ou bien était-ce en cauchemar- elle avait longuement parlé avec Von Aschenbach et c’était, bien sûr, de la mort à Venise. Pas de « La Mort à Venise »…

 

Et cette musique de Mahler, comme un écho…Attilio et elle l’écoutaient autrefois ensemble et l’on peut dire que Visconti avait fait un choix de roi : Mahler allait à Venise comme les masques lui vont. Mais pas la mort. Non, Venise est tout sauf la mort. Une sorte de suspension entre l’être et le disparaître, certes mais avec un bail de vie toujours renouvelé.

 

Au fond, le rêve de ce matin-là n’était pas venu par hasard. Quelque chose en elle aurait vraiment voulu ne jamais revenir à Venise.

Tout au long de ces années, son sommeil l’avait, de façon récurrente, souvent ramenée vers la Sérénissime, mais ses songes étaient toujours construits de la même manière : elle débarquait à la Stazione Santa Lucia, se mettait en marche vers l’un de ceux qui avaient été ses points stratégiques de promenades autrefois : le Campo San Maurizio, le Musée Guggenheim ou même la Piazza San Marco mais quelque chose l’empêchait sempiternellement d’y parvenir. Soit elle s’égarait et ne reconnaissait plus rien, soit quelqu’un intervenait pour lui demander un renseignement lui faisant perdre un temps précieux et voici qu’à la fin, c’était inévitablement trop tard : elle avait passé l’heure ( quelle heure ?) et elle devait rebrousser chemin vers la gare et repartir.

 

Son mari ne connaissait pas Venise. Elle s’était fait une joie de s’imaginer le guidant, lui faisant découvrir la Venise inconnue des touristes, la vraie Venise selon elle, mais elle avait très vite compris, au vu des guides qu’il consultait que cette semaine, il la voulait classique et qu’il comptait bien voir ce que tout le monde voit à Venise…Simplement cela. Tant pis pour le Ghetto, tant pis pour Dorsoduro…

 

Ils étaient donc descendus au Danieli. La petite fille pauvre qui était si souvent passée devant lui autrefois en découvrait les fastes. Ils allèrent aussi au Harry’s Bar, main dans la main, souriants de penser à Hemingway qu’ils aimaient tous les deux.

Ils s’attablèrent confortablement à l’intérieur du Florian et elle ne put manquer de se rappeler  ces temps où, n’ayant même pas les lires pour s’y offrir un café, Attilio et elle passaient comme par inadvertance sous les arcades et traînaient un moment à l’abri derrière les musiciens de l’orchestre pour entrapercevoir par exemple Marguerite Yourcenar ou Rezvani en pleine conversation avec leurs proches…

 

Elle l’amena donc partout où il voulait aller, ils prirent des gondoles, ils visitèrent la prison des Plombs, ils allèrent à Murano, à San Giorgio Maggiore.

Elle revit une Fenice réparée,  un nœud dans sa gorge en se souvenant des premières de Strehler…

Ils faisaient aussi du shopping et elle était étonnée de pouvoir pénétrer en cliente dans les boutiques de ces chausseurs qui vous font des escarpins féeriques sur mesure alors que jadis, elle s’était contentée de « lécher » leurs vitrines.

Par contre, ils ne cherchaient pas leurs costumes pour le grand soir : il avait tout organisé d’avance, l’amenant choisir son masque à Paris chez Théatr’Hall, au carrefour Odéon (il lui en avait même offert deux, pour choisir au dernier moment selon le feeling) et pour les vêtements eux-mêmes, ils étaient descendus un week-end dans le Var, à La Garde, les trouver parmi les dizaines que La Malle aux Costumes propose et y faire leurs essayages.

Il savait que la plupart des Italiens, conviés à ce type de cérémonie secrète, n’hésitent pas à louer des semaines auparavant le leur à prix d’or dans le fond de costumes du théâtre milanais de La Scala et il ne voulait surtout pas déparer.

 

Ils avaient donc toute cette semaine devant eux sans souci, une semaine d’amoureux…

Ils avaient fini par voir à peu près tout ce qu’il voulait : elle pensait maintenant que, frénésie touristique écartée, elle allait pouvoir l’entraîner dans les petites « calli » les plus inconnues, lui faire découvrir le « Rio dei Pensieri »…

Il voulut encore voir l’Accademia. A Venise, on marche beaucoup. Pourquoi fallut-il que ce fut là, qu’en montant le pont, le superbe « Ponte dell’Accademia », elle se sentit soudain envahie de fatigue, à la limite même de l’épuisement, comme si ses vingt ans étaient venus sardoniquement lui rappeler, en ce lieu qu’elle montait autrefois en courant pour rejoindre Attilio, qu’elle n’avait plus les jambes de ce temps-là, ni le souffle tout court ?

« Venise est un état de décomposition. » se souvint-elle tout à coup.

 

Il la consola en riant de la voir si rouge et si fatiguée, lui rappelant qu’ils sortaient beaucoup marcher les soirs tout de même et que le brouillard vénitien est une bien mauvaise chose pour les poumons…

 

Les soirs… Les soirs, ils « jouaient » aussi dans leur suite, toujours dans leur harmonie commune et le décor rajoutait du piment à leurs scènes. Elle passait un masque, puis l’autre et devenait différente et semblable à la fois…

L’un comme l’autre avaient un souverain mépris pour deux sortes d’hommes, ceux qui arrivaient à une soirée privée avec une femme comme une page blanche, à croire qu’ils ne « pratiquaient » que pour la galerie et ceux qui arrivaient avec une compagne bleuie à l’extrême pour l'affirmer dans sa condition d’esclave et mieux se poser en Maître.

Eux, même lorsqu’ils étaient invités, ne changeaient rien à leur manière d’être : il la marquait toujours avec beaucoup d’esthétisme. Elle lui disait souvent en l’embrassant dans le cou : « J’ai eu de la chance, moi, je n’ai pas épousé un dompteur mais un artiste »…

 

Pour les esprits bornés ou seulement ignorants qui croient que le sadomasochisme est une forme de dégradation de la femme et du corps féminin, ils étaient l’exemple qui venait s’inscrire en faux. Ils étaient un couple heureux, partageant tout, les mêmes goûts, les mêmes idées, et cette même sensualité vécue si sereinement.

Oiseau des airs parfois suspendue dans des harnais de cordes, oiseau de feu quand il l’emperlait de cire, oiseau de rêve quand il la faisait tournoyer sous les lanières, elle était avant tout son oiseau de paradis, sa femme d’âme et de chair, son amie, sa sœur, sa complice souriante. Une espèce protégée. Et aimée. Et respectée.

Car il ne se souvenait pas, ni en tant qu’homme ni en tant que Maître, avoir jamais respecté autant une femme, la sienne, légitime et son esclave aussi. Pour sa douceur, pour sa sensibilité mais aussi pour sa force et son esprit brillant.

 

Leur seul regret peut-être était de n’avoir pas eu d’enfant. Elle avait avorté deux fois, la première ici même à Venise à vingt ans quand elle s’était retrouvée enceinte d’Attilio, un avortement italien qui avait été une vraie boucherie et, quelques années plus tard, son premier mariage battant de l’aile, quand elle n’avait pas voulu garder un enfant qui se présentait en une si mauvaise heure.

Il l’aimait tant qu’il refusa qu’ils aillent faire les examens : il ne voulait pas qu’elle se désespère et se culpabilise si les résultats de ceux-ci l’avaient désignée, elle, comme stérile, sachant pourtant que c’était du même coup se priver d’une possible tentative de fécondation assistée mais dont la réussite, il le subodorait,  aurait été peu évidente car elle avait connu au cours de leurs années bien d’autres problèmes féminins. Il se préféra donc sans héritiers que tachant d’une quelconque manière la robe de joie de vivre de l’adorée.

 

Le lendemain, un jeudi, elle était en meilleure forme et ravie : la grande nuit était pour le vendredi. Il la laissa donc choisir leur itinéraire et, ensemble, très tendrement serrés l’un contre l’autre dans l’étroitesse des ruelles, ils allèrent à la rencontre de sa Venise à elle, la Venise des vénitiens, la Venise qui existe, celle qui ne sera jamais un état de décomposition…

 

 

 

(A SUIVRE)

 

 

PS : Si tout est fiction dans les événements de ce récit, il n’en est pas de même pour les deux boutiques de masques et de déguisements citées dans cette seconde partie. Je ne résiste donc pas au plaisir de donner leurs url qui vous permettront de faire un beau voyage virtuel dans le monde du Carnaval :

 

http://www.theatrhall.com

et

http://www.malle-costumes.com/index.html