Photo China Hamilton

 

Hommage au Carnaval et à ses masques, inspiré encore une fois par trois photos du remarquable China Hamilton, « Venise, échec et masques » est une nouvelle en trois parties. Si la trame est basée sur des éléments réels, il n’en demeure pas moins que c’est une fiction et que toute ressemblance avec des personnes vivantes ou décédées serait purement fortuite.

 

VENISE, ECHEC ET MASQUES- NOUVELLE – 3ème PARTIE

 

Le vendredi, ils n’entreprirent pas de long périple, se contentant de s’attarder paresseusement aux terrasses des cafés de Piazza San Marco, la journée s’étant brusquement éclairée de l’un de ces radieux soleils d’hiver dont Venise a le secret et qui avait fait remonter la température.

 

Ils dînèrent à deux pas de là, dans une trattoria des plus simples mais qui faisait partie de ses anciennes adresses à elle et où l’on servait une « cucina casalinga » purement vénitienne, en quantité et en qualité qui la rendaient bien supérieure aux restaurants si chers qui avaient été leurs lieux de repas ces jours-là.

 

Ils rentrèrent ensuite au Danieli et s’accordèrent deux heures de préparatifs au calme. Une gondole était réservée pour eux, plus tard.

Il fallait bien deux heures pour ne pas se sentir stressés et revêtir l’ensemble qui composait leurs splendides costumes de Marquis et de Marquise.

Il avait su qu’ils étaient les seuls invités français et avait voulu, par humour et dérision, rendre de cette façon hommage au Divin Libertin…

 

Elle savait combien elle serait belle à ce bal puisque bal il y avait, on n’était pas pour rien sous Carnaval et puis, quelle meilleure manière de faire connaissance que de se soupeser les uns et les autres d’un regard filtré par les masques ? Ce n’était pas une soirée où l’on rejoint des amis, c’était vraiment le grand jeu des capes et des dominos. Un peu d’appréhension et de curiosité saupoudrait l’attente et il en était bien ainsi. Elle finit par se décider pour le masque qui la couvrait le plus.

 

Ils arrivèrent par le petit canal à l’arrière du Palais, une porte basse était entrouverte et deux valets munis de torches aidaient les nouveaux venus à débarquer, les accompagnant ensuite dans une vaste salle pour s’y délester de leurs parures les plus encombrantes, celles qui n’avaient servi qu’à braver le froid et l’humidité.

 

Moins d’une demi-heure plus tard, tous les invités étant arrivés, le bal put commencer.

L’orchestre était remarquable, les gens resplendissaient, fantômes vivants qui paraissaient sortis à l’instant d’un dix-huitième qui n’aurait jamais pris fin.

Ils étaient au maximum une trentaine, juste assez pour remplir la salle de danse rutilante, juste assez peu pour que cette fête qui semblait arrachée au temps ait une certaine allure de convivialité.

Ils partagèrent tous les deux quelques danses, puis des Ducs, des Evêques  et même un Doge vinrent lui demander son carnet de bal tandis que lui rendait la politesse à des Princesses, à des Comtesses d’alentour.

On dansait, on se souriait mais on ne se parlait pas. C’était un peu comme dans une pantomime. Mais les regards, la façon de tenir une main, une taille selon la danse en disent parfois bien plus long que des heures de discours.

 

Les échanges verbaux se faisaient entre chaque morceau de musique, lorsque l’orchestre pour s’accorder prenait quelques instants de pause. Ce fut là qu’elle apprit que l’un de ses cavaliers ecclésiastiques était le maître de maison, le Presidente Z, et que la très jolie Duchesse toute de blanche soie vêtue était son épouse.

 

Tous ces gens étaient comme eux, entre deux âges, à l’exception d’une très jeune femme blonde simplement costumée en Colombine qui ne devait avoir guère plus de vingt ans.

Elle accompagnait un grand homme robuste et barbu, vêtu en Dottor Balanzone.

Outre l’allusion claire et sympathique à la Commedia dell’Arte qui les distinguait de tous les autres, il fallait bien convenir que leurs costumes leur seyaient à merveille.

Les habits noirs de Balanzone cachaient fourbement un début d’embonpoint chez l’homme qui n’avait plus l’âge de sa compagne.

Quant à elle, contrairement à toutes ces dames dont on sentait qu’elles conservaient  une minceur filiforme à coups de régime et de sport -même si dans le cas de notre belle Marquise c’était simplement un fait de métabolisme- la jeune oiselle débordait de partout et son décolleté de Colombine mettait en valeur des globes qui auraient fait pâlir de jalousie la rondeur des mappemondes et une peau d’ivoire éclatante qui illuminait et la pièce et les yeux masculins.

La taille étroitement corsetée dénonçait avec encore plus d’ampleur la largeur douce des hanches et on aurait bien dit qu’elle n’avait pas eu besoin de plusieurs jupons pour donner à ses arrières un air bombé et insolent.

Elle était l’objet de toutes les paires d’yeux, aussi bien féminines que masculines. De plus, une cascade de cheveux blond foncé (le blond vénitien) s’échappait sans cesse de son petit bonnet et elle finit par comprendre qu’elle ne pourrait rien y faire mais aussi qu’elle était bien plus belle encore dans son désordre de mèches. La moue boudeuse de sa bouche pulpeuse comme un fruit se transforma alors en sourire et dès lors, son plus beau bijou fut l’étincelante blancheur perlée de ses petites dents.

 

Qu’en pensait-elle, la Marquise ? Rien, il y avait bien du temps qu’elle était en paix avec la jalousie. Quoi que fasse son époux, ce ne serait jamais que jeu d’une soirée, c’était leur habitude et leur philosophie. Tout au plus, c’était décidément devenu inévitable en ces jours à Venise, elle eut encore un des ses petits serrements de cœur à la pensée de ce temps qui n’épargne pas. Des miroirs était posés sur deux murs de la salle : elle s’y était vue assez pour constater combien elle était encore belle, combien elle le serait  encore dans dix ans, sans retouches, fidèle à ses idées. Mais le mot « encore » avait ce soir-là une saveur d’herbe amère ou bien n’était-ce qu’un effet de l’âpre liqueur que des serviteurs zélés distribuaient généreusement.

 

Allait venir le temps de passer aux jeux proprement dits, le véritable but de la soirée.

Lui et elle avaient leurs règles établies peu à peu au long de leur union.

Il lui avait fallu des mois pour admettre qu’il put « confier » parfois son corps à d’autres. Mais c’était selon lui le prix qu’elle avait à payer  pour concrétiser aux yeux de tous le cadeau de cet infini abandon intime qu’elle lui offrait : elle était donc parvenue à dépasser ses craintes et ses états d’âme pour s’accepter dans cet aspect de son être-esclave.

Elle serait ainsi tout à l’heure et donc offerte à la disposition des présents mais selon sa volonté à lui seul qui n’était qu’une forme de la sienne à elle et de leur mutuel contrat.

Ainsi, elle n’était jamais l’esclave sexuelle de quiconque d’autre que lui et encore, jamais en public.

Jamais son corps n’avait été touché par une main hasardeuse dans une approche lubrique et dans le but de le rendre objet de facile usage.

Quant aux Maîtres qu’il laissait parfois officier sur elle, tout en se tenant à quelques pas et sans jamais ne rien perdre de vue, elle pouvait affirmer, même si cela semblait parfois impossible lorsqu’elle le racontait à des intimes, que pas une seule fois au cours de ces longues années, il ne s’était trompé et l’avait galvaudée pour rien .

L’esclave Sabine n’avait jamais été « prêtée » qu’à des gentlemen, n’avait jamais entendu un mot vulgaire ou grossier, n’avait jamais exécuté un ordre humiliant, n’avait jamais eu affaire à des femmes puisqu’elle honnissait ces rapports, et n’avait donc été offerte qu’à des encordeurs tisseurs de toiles filantes qui l’avaient enfermée dans des liens de contes de fées, gémissante et contrainte mais bienheureuse, qu’à des encireurs orfèvres qui avaient dessiné sur sa peau avec des bougies de couleur des paysages de fantaisie multiples et l’avaient mise en feu à l’intérieur d’elle même, qu’à des fouetteurs habiles qui, de leur mèche avaient fait d’elle une toupie enflammée et hurlante de douleur et de plaisir…

 

Longtemps, lors de ces soirs, elle était demeurée passive, enfermée en elle avec une seule pensée pour lui, ne considérant le tiers que comme un instrument de son plaisir à lui et se refusant à éprouver, elle, une quelconque vibration ou satisfaction à ces jeux, si ce n’est celle d’être assez endurante pour qu’il soit fier d’elle.

C’est au fil des ans qu’il lui avait appris à se laisser aller et aussi que son plaisir à lui n’était rien sans le sien, quel que soit l’instrument, même humain. De cet autisme-là, il l’avait libérée et elle lui en savait une grâce infinie.

 

Comment il les choisissait, elle ne le savait pas et s’était toujours refusée à poser la question tant elle était certaine que cette part de mystère devait demeurer insondable…Il lui semblait que cela se passait d’un bref signe croisé : demande et assentiment mais elle savait bien au fond d’elle qu’il ne pouvait en être seulement ainsi et que probablement des tractations et des chapelets de conditions devaient s’ échanger discrètement au préalable dans de brefs dialogues avant que tout ne commence, quand les uns et les autres allaient de salle en salle lors des soirées dans l’attente du début du jeu…

 

Le moment arriva de se dévêtir pour les dames. Elle n’eut brutalement pas envie d’être totalement nue et le lui chuchota au creux de l’oreille. Il eut tôt fait de ses mains de joaillier de lui faire une « culotte » de chaînes  qui cachait son plus intime et s’enroulait lascivement autour des ses hanches puis il l’attacha les bras en l’air…Ils jouèrent ensemble longuement : jeu de lanières souples, jeu de rotin et de cannes et elle disait son plaisir dans des mots presque sans suite, déjà un peu partie vers ces ailleurs indescriptibles .

 

Puis l’Evêque-"Presidente" s’approcha, demanda d’un coup d’œil à son époux une forme de permission puis vint vers elle lui présentant comme un bouquet un chandelier éclairé dont il laissa des gouttes, telles une fontaine, ruisseler sur ses épaules en lui souriant avec bienveillance sous son masque.

 

C’état vraiment une belle soirée animée. Elle ne fut au calme et ne put se laisser aller à rêver qu’un instant, lorsqu’un Comte vint prier poliment son mari d’entrelacer sa Comtesse dans de la corde noire, lui affirmant l’avoir vu faire une œuvre magnifique sur l’esclave Sabine à Paris.

 

Son époux ne s’éloigna guère et tout en manifestant la plus distinguée courtoisie envers la Comtesse tout le temps que dura le bondage, il s’arrangea pour lui faire toujours face à elle, qui était restée là avec son seul masque attachée les bras très haut, et lui sourire souvent, souvent.

 

Elle regardait un peu la salle et voyait que, comme elle en avait eu le pressentiment, c’était la jeune Colombine qui était la plus demandée. Balanzone arbitrait mais très attentivement lui aussi.

 

Son mari revint enfin auprès d’elle, pour lui dire des mots très tendres dans le creux de l’oreille et lui caresser les seins tout en les lui pinçant très doucement, puis plus fort  puis encore plus fort. Sa plainte en était à devenir chant lorsque soudain, devant elle, elle vit le Dottor Balanzone.

Son mari acquiesça d’un hochement de tête et s’éloigna de quelques pas. L’inconnu tira d’un sac noir des mètres de chanvre et des cordages marins de toutes les couleurs, mais aussi de longues écharpes de soie…

Il la détacha et commença son labeur d’ange de la nuit. Cela dura longtemps, longtemps. Elle fut brûlée par le chanvre quand il passa sous ses aisselles mais ce fut bientôt pour se déposer en un petit shinju ( soutien gorge de shibari) autour de ses seins menus. Elle fut mordue par la corde marine qui l’enveloppa comme une toile d’araignée, passant et repassant autour des mêmes endroits sans fin, jusqu’à ce qu’elle soit étourdie et à deux doigts du plaisir.

Elle fut choyée par la douceur de la soie des écharpes dont il banda ses mains et ses pieds et c’est dans cette douceur-là qu’elle finit par se laisser aller à devenir rivière inconsciente et à crier son orgasme.

 

Il y avait un miroir face à elle, elle s’y entrevit, défaite et victorieuse. Belle, ô mon Dieu si belle…Et pourtant, sous le masque, elle savait que les larmes avaient défait son maquillage, que la fatigue devait marquer ses traits durement.

 

Von Aschenbach… Tu parles d’un humour, les rêves ! C’était sa façade à elle qui était en état de décomposition !

 

Balanzone s’éloigna non sans lui avoir baisé la main : « Madame…Wonderful ! »

Etait-il anglais, cet homme au torse puissant mais aux doigts d’elfe ? Le « Madame » laissait à supposer qu’il connaissait d’une manière ou d’une autre, sa nationalité.

 

La soirée s’achevait. C’était l’heure où tous allaient se séparer . Ils accomplirent alors, comme en une commune coutume, le même geste : ils enlevèrent leurs masques.

Tandis qu’elle s’apprêtait à détacher le sien, pour ne pas perturber la fin du cérémonial et voyant que les autres femmes, à part Colombine bien sûr, étaient au moins aussi défraîchies qu’elle en cette aube théâtrale de fin de dix-huitième siècle, il fallut que dans le miroir, elle vit soudainement Balanzone sans masque à quatre mètres d’elle, rangeant son sac.

 

Ces yeux du bleu d’un matin de juin. Ces yeux inoubliables . Sa seule vraie marque à elle, sa seule vraie blessure  à jamais . Malgré les années, malgré les kilos, malgré la barbe, Attilio.

Attilio.

Attilio évidemment. Il ne faut jamais retourner à Venise.

 

Il ne fallait pas qu’il la reconnaisse. Il ne fallait pas qu’il sache que oui, le temps est assassin, lui, surtout lui qui était aujourd’hui le compagnon de cette très jeune femme. Par le truchement de cette Colombine, Attilio avait toujours vingt ans.

Mais pas elle, pas elle, pas l’esclave Sabine.

 

Elle crut qu’elle allait s’évanouir. Elle dit à son mari, en avalant la moitié des syllabes, qu’elle avait un malaise, qu’elle sentait le sang lui monter à la tête, qu’il fallait qu’ils s’en aillent vite et qu’avec une telle mine, non, par égard pour leurs hôtes, non, il valait mieux qu’elle n’ôte pas son masque.

 

Il la vit tellement affolée qu’il hâta le départ. L’obscurité, le froid dans la gondole lui permirent de se calmer un peu.

A l’hôtel, elle se déshabilla à toute vitesse et feignit de s’être endormie.

 

Ils devaient repartir le dimanche soir.

Le samedi, ils ne parlèrent pas de la veille, il s’assura simplement avec son exemplaire discrétion qu’elle allait bien et elle se força à sourire pour le convaincre.

Ils avaient prévu ce jour-là pour faire leurs emplettes. Elle avait repéré tout au long de la semaine une robe ici, une jupe là, deux autres ailleurs encore et il avait approuvé son choix.

Mais quand il lui proposa d’aller les chercher elle répondit par la négative : « Tu sais, finalement, j’ai passé l’âge de cette mode-là. », ce qui le laissa fort surpris et un peu triste.

 

 

Ce n’est que le lendemain, dans la gare, en attendant le train, perdus au milieu de leurs bagages, alors qu’elle n’avait pas à croiser ses yeux pour lui parler qu’elle osa la question qu’elle n’aurait jamais posée en d’autres circonstances similaires :

« Dis, pourquoi Balanzone ? »

Elle sentit un sourire dans sa voix tandis qu’il lui répondait :

« Je l’avais vu faire un beau shibari sur sa vamp rondouillarde et figure-toi qu’il m’a dit que ton corps lui rappelait celui d’une française qu’il avait aimée il y a vingt ans. Amusant, non, romantique, tu ne trouves pas ? »

 

 

Ce n’est qu’aux premières lumières de Mestre, quand elle fut assurée que Venise était bien derrière eux qu’elle éclata en sanglots dans leur wagon privé et qu’elle lui dit :

« Je déteste Venise. Promets-moi, jure-moi que nous n’y reviendrons jamais. »

 

 

( FIN )