Photo China Hamilton

 

Hommage au Carnaval et à ses masques, inspiré encore une fois par trois photos du remarquable China Hamilton, « Venise, échec et masques » est une nouvelle en trois parties. Si la trame, notamment historique du premier épisode, est basée sur des éléments réels, il n’en demeure pas moins que c’est une fiction et que toute ressemblance avec des personnes vivantes ou décédées serait purement fortuite.

 

 VENISE, ECHEC ET MASQUES ( NOUVELLE - 1ère PARTIE ).

 

Son premier masque, c’est Attilio qui le lui avait offert à Venise précisément, et il y avait déjà plus de vingt ans. Ce masque auquel elle avait tant tenu s’était égaré au cours de l’un de ses nombreux déménagements. Elle en avait gardé une indéfectible nostalgie, un peu comme s’il avait porté en lui tous les émois et les remous de ses vingt ans.

 

L’Italie de ces années-là avait été pour elle un terreau vivace de devenir. Un pays qui n’avait pas eu son mai 68 et qui le jouait note après note dans les dix années qui suivirent.

Que de « fiaccolate », ces marches aux flambeaux pour revendiquer les droits des femmes, que de réunions politiques où s’affirmer libres, libres et égaux.

 

C’était le temps où la revue de bandes dessinées « Linux » offrait chaque mois sa livraison de Crepax et quand Attilio lui disait « Sei la mia Valentina », c’est bien sûr à l’héroïne consacrée de celui-ci qu’il faisait allusion et non à une Valentine de la Saint Valentin.

Libres, c’était l’être aussi sexuellement. Attilio et elle avaient déjà un peu « joué » ensemble au jeu du Maître et de l’esclave. Oh ! Pas grand chose ! Juste quelques rubans, quelques foulards pour la maintenir couchée sur le ventre, son ventre palpitant, sur leur lit d’étudiants.

Et ces mots chuchotés à l’oreille « Schiavetta, dammi del Lei »…

« Petite esclave, vouvoie-moi. ». Ce « Lei » avec la majuscule à l’écrit, étrange vouvoiement à l’italienne qui renvoie à « Sa Seigneurie », vieil écho des potentats d’autrefois dans un pays où l’Unification et la République sont, à y bien songer, encore si proches de nous.

Alors, elle vouvoyait Attilio, juste avant de reprendre le « tu » pour s’en aller manger un calzone à la pizzeria du coin, celle qui faisait crédit…

 

Car ils n’étaient pas riches, elle avec sa bourse d’étudiante française venue là finir un mémoire et lui qui, tout en faisant les Beaux-Arts à l’Accademia, donnait quelques TD dans une faculté de la ville voisine. Attilio le rebelle, animateur plus ou moins clandestin de « Radio Sherwood », Attilio et ses posters de Lenine et du Che.

 

Venise, Padoue, deux « antichambres du Vatican » comme la jeunesse s’amusait à les nommer sarcastiquement.

C’est pourtant là sans doute qu’elle a été le plus heureuse et ce masque longtemps, est venu le lui rappeler, ce masque de rien du tout qu’il avait posé pour le Carnaval sur ses cheveux très longs et qui pour ces soirs-là avait habillé si étrangement ses dentelles hippies d’alors.

Ils étaient un beau couple d’amoureux, un de ces couples qui, dans leur extrême jeunesse, se ressemblent. Attilio était long et pas plus épais qu’un fétu, elle pesait quarante kilos toute mouillée.

 

Il est facile d’imaginer la suite, la suite historique tout d’abord qui chassa d’un souffle glacial la liberté de ces temps-là auxquels succédèrent ce qu’on appella « les années de plomb » et puis leur suite à eux…

Toute bourse a une fin. Attilio était loin d’avoir fini ses études, elle les siennes. Son billet pour l’Italie comportait un voyage de retour. Il lui fallut bien reprendre un jour le train.

 

Des promesses, ils s’en firent : « Tornerò » ( Je reviendrai ). 

« No, no, sarò io… Appena finiti gli studi chiedo un posto in Francia ! » (Non, ce sera moi, dès que j’aurai fini mes études, je demanderai un poste en France.) 

Elle revint quelques fois, mais il aurait fallu de l’argent pour poursuivre la romance régulièrement malgré la distance et l’on n’a pas d’argent à vingt ans.

 

Alors, ils crurent qu’à s’écrire, le temps passerait plus vite qui devait les réunir.

 

Ils correspondirent de façon très active tout d’abord puis leurs lettres s’espacèrent…

Attilio était resté là-bas, il vivait les événements de là-bas…Tandis que lui, déçu, tournait le dos à beaucoup de choses et se situait dans ce qu’il nommait « un retour au privé, ce fut elle qui s’engagea dans les espoirs roses qu’avait suscités en France l’élection d’un nouveau Président.

Peu à peu, ils se perdirent de sens et d’idées. Attilio devint professeur d'Histoire de l'Art dans un collège. Et puis il se maria. Il acheta une maison tandis qu’elle tenait encore la sienne, une simple location, ouverte à tous comme dans « la maison bleue accrochée à la colline ».

Là, leurs courriers cessèrent complètement.

Sur sa terre française, il lui resta le sentiment d’avoir connu son premier et donc son plus grand amour à Venise et d’être, pour l’éternité, nantie de ce privilège à la fois coloré de romanesque et, vu les circonstances, de révolutionnaire aussi.

Elle ne fit plus jamais le voyage italien. Comme pour fixer pour toujours sur une pellicule imaginaire le beau, l’illusoire, les rêves évanouis aussi.

 

Des mois passèrent jusqu’à se compter en années. Politiquement, elle aussi connut la déception. Elle se maria une première fois avec un collègue, s’ennuya beaucoup.

Un jour, en parcourant un de ces hebdos italiens auxquels elle était abonnée, elle découvrit la signature d’Attilio dans leurs colonnes. Attilio, devenu cadre d’un parti qui tenait alors la haute main sur l’Italie. Pas vraiment un parti révolutionnaire. Il lui sembla que le sourire sur le masque se crispait un peu.

 

Elle fut nommée à Paris, elle divorça et ce fut probablement dans ce déplacement-là que le masque se perdit.

Un soir, lors d’une expo, elle rencontra un homme à l’aise, tant dans ses manières que dans sa situation. Il y des vibrations inexplicables qui passent parfois sans mot dire entre deux êtres. Cet homme-là était de ceux qui ont lu Crepax, qui ont lu et vécu beaucoup de choses semblables à ce que Crepax inventait pour les rêves de Valentina.

Ce fut son second mariage, le bon. Epouse, esclave, Reine en tout cas.

Toujours au premier rang à l’Opéra, toujours la première honorée dans ces soirées privées qui se veulent secrètes.

Elle était maintenant bien loin des rubans, des foulards et des lits d’étudiants. Elle était Madame X., l’orgueil de son époux, et l’esclave Sabine, la fierté de son Maître.

 

Elle avait, on peut le dire, plutôt bien vieilli, était restée fine et souriante. De la rebelle d’antan restait ce refus inconditionnel qu’elle avait de faire retoucher quoi que ce soit à sa peau, à son corps « Je serai moi jusqu’à la fin » disait-elle et les miroirs ma foi, ne faisaient rien pour la démentir. Si les cheveux n’avaient plus l’opulence d’antan, si les lèvres et les yeux se plissaient légèrement, si la chair n’avait plus son absolue élasticité d’autrefois, c ‘était sa manière à elle, en l’acceptant, de dire ce fameux « salut au temps qui passe ».

Et elle n’hésitait pas à se vêtir de cuir ou de soie ni même à se montrer dans son entière nudité dans leurs fêtes païennes.

 

Et voici que tout à coup, après avoir pendant des années passé une semaine chaque hiver dans les pays les plus chauds possibles pour fuir les brouillards parisiens, voici que cette année son époux lui offrait Venise et son Carnaval mais, avait-il bien précisé, un Carnaval très particulier dont le clou serait une soirée chez le « Presidente » Z., dans un palais du Canal Grande, une soirée comme pas même elle - c’est ce qu’il déclara - ne pouvait l’imaginer.

 

 

(A SUIVRE)