Photo Hans Molnar-Reitmeyer

 

« Masokia », que je vous propose deux soirs encore pour terminer l’année est un conte. Son point de départ est dans les trois photos qui l’illustrent et qui sont l’œuvre d’un extraordinaire photographe : Hans Molnar-Reitmeyer.

Si « Masokia » ne devait servir qu’à le faire mieux connaître, alors, j’aurais déjà gagné mon pari.

Nous préciserons encore qu’un conte est une fiction et qu’il obéit aux règles de la fiction.

Toute ressemblance avec des personnes vivantes ou décédées dans les personnages de « Masokia » serait donc fortuite.

 

MASOKIA - CONTE - 2ème PARTIE.

 

Il lui fallut du temps pour parvenir jusqu’au sombre édifice ouvert à tous les vents.

Le Navigateur avait beau être jeune, il était faible et les épineux se révélaient plus résistants qu’il ne l’aurait cru.

Il tailla, marcha, découpa encore, pour enfin arriver dans une salle entièrement couverte de poussière, révélatrice pourtant de festins d’autrefois.

En témoignaient les meubles de bois robuste et surtout cette table avec un seul couvert de mis et un seul repas de servi.

Mais le repas était du jour. De l’heure même, et le Navigateur dut se pincer pour se convaincre qu’il n’était pas en proie à quelque rêve.

A quelque diablerie, hélas assurément, mais il était tellement à bout de forces qu’il s’assit et mangea dans des plats et avec des couverts d’argent gravés des lettres « HG » : Hodon le Grand.

 

Rassasié, il entreprit d’explorer le lieu.

Toutes les salles étaient vides. Toutes étaient bleuies par une poussière épaisse que dans la rationalité qui ne l’avait tout de même point quitté, le Navigateur était bien forcé de qualifier de séculaire. Et partout le même blason, celui d’Hodon le Grand.

 

Dans une des pièces, il trouva un grimoire qui le fit éternuer maintes fois avant de pouvoir être ouvert. C’étaient, en quelque sorte, les Mémoires d’Hodon le Grand et force était, à chaque page et à chaque nouvelle description de présumés complots qui avaient entraîné leurs soi-disant auteurs vers une mort barbare, à chaque nouvelle évocation de brimades sexuelles envers des esclaves qui n’étaient évoquées que par des initiales, force était de se dire que, oui, Hodon était un fou et un fou des plus dangereux.

 

Mais la terrible question qui demeurait était celle de savoir comment et pourquoi ces femmes avaient pu accepter les conditions de leur séjour, le Navigateur ne trouvait pas d’autre mot, à Masokia. Nulle part, les textes d’Hodon ne mentionnaient de rapts, d’enlèvements.

 

Laissant l’énorme cahier là où il l’avait trouvé, le Navigateur poursuivit son périple aventureux.

Il se trouva enfin devant un immense escalier que personne n’avait emprunté depuis des lustres. Ses pas laissant des traces nettes dans le sable qui en recouvrait les marches et que le vent marin avait dû porter jusque là en étaient la preuve.

 

Il pensa soudain avoir la berlue, il se dit que la folie d’Hodon l’avait gagné lorsqu’il comprit que dans la roche, pour chaque degré franchi, il y avait une femme de pierre.

De pierre pour la tête et les pieds, mais de chair pour le reste du corps. Corps presque tous identiques mais corps vivants et chauds.

Il le sut quand il posa sa main sur le sein de l’une de ces caryatides : elle était tiède et son cœur battait.

 

Le Navigateur sut alors qu’il était maudit. Il en entrevit toute l’injustice.

Il se dit que son sort logique était pourtant, vu sa vie, de mourir en mer.

La mer, il l’avait toujours aimée, bravée : il lui avait même donné tous ses espoirs de vivre un jour comme un autre homme auprès d’une compagne.

 

Jamais il n’avait rêvé de femmes esclaves et jamais la légende d’Hodon ne l’avait porté à de grasses paroles comme c’était le cas de certains de ses compagnons lorsqu’ils avaient trop bu.

Alors pourquoi lui, pourquoi ici, pourquoi maintenant ?

Il était là, plongé dans un désespoir amer qui le fixait sur une marche, contemplant les larmes aux yeux un de ces corps parfaits et tous semblables qui le réchauffaient de par leur seule proximité lorsqu’il entendit un bruit tout en haut de l’escalier.

 

( A SUIVRE)