Photo Hans Molnar-Reitmeyer

 

« Masokia », que je vous propose une dernière fois ce soir pour terminer l’année est un conte. Son point de départ est dans les trois photos qui l’illustrent et qui sont l’œuvre d’un extraordinaire photographe : Hans Molnar-Reitmeyer.

Si « Masokia » ne devait servir qu’à le faire mieux connaître, alors, j’aurais déjà gagné mon pari.

Nous préciserons encore qu’un conte est une fiction et qu’il obéit aux règles de la fiction.

Toute ressemblance avec des personnes vivantes ou décédées dans les personnages de « Masokia » serait donc fortuite.

 

MASOKIA - CONTE - 3ème PARTIE .

 

Il ne savait que faire. Monter ou faire marche arrière ? Retourner vers sa barque ou aller voir ?

Bien que non croyant, le Navigateur avait un sens très aigu du Destin et de la fatalité.

 

Il gravit donc l’escalier aussi rapidement qu’il le put.

Plus il avançait, plus le bruit devenait proche et reconnaissable.

Quelque part, tout en haut, une femme pleurait.

 

Il s’apprêtait donc à être la prochaine victime de la légende.

Il allait pénétrer dans un antre interdit, voir Hodon et sa victime consentante.

Et pour avoir vu cela, comme il était écrit dans le grimoire, il perdrait les yeux et la vie dans d’atroces souffrances.

Il sentait déjà un sabre chauffé à blanc se poser sur ses yeux les rendre aveugles, puis le même sabre le fendre de haut en bas. Il finirait repas pour les poissons.

C’est bien la mer qui gagnait toujours à la fin.

Même avec Hodon le Grand.

Même à Masokia.

 

Il pensa « Que tout soit accompli ! ».

 

Il entra dans une petite pièce, largement éclairée par un feu qui flambait dans une cheminée.

Roulée en boule, recroquevillée contre le mur du fond, une jeune femme pleurait à gros bouillons. Elle était toute nue, comme au premier matin du monde, elle avait d’épais cheveux noirs et des pieds menus. Aussi vraie qu’il était réel.

 

Elle se mit à crier lorsqu’il fit un pas, un geste vers elle.

 

Le Navigateur se nomma, dit qu’il ne lui voulait aucun mal et ce dans les quelques langues que ses voyages lui avaient permis d’apprendre.

 

C’est dans celle de son pays à lui qu’elle lui répondit.

Comme lui victime d’un naufrage la semaine passée, comme lui parvenue ici sur une planche en dérivant, elle avait ramassé des baies, des fruits et des légumes sauvages, du bois pour faire du feu, tout près d’ici, et survécu jusqu’à ce jour…

Elle s’apprêtait à manger lorsqu’elle l’avait entendu et, prise de frayeur, elle s’était réfugiée là…

 

Il lui expliqua tout de lui : la tempête, la barque, la dérive, son arrivée dans l’île et le repas.

Il avait envie de pleurer de rire.

Cette envie lui passa un peu lorsqu’elle parut stupéfaite de ce qu’il racontait : non, elle ne connaissait pas la légende de Masokia, non, elle n’avait vu qu’une seule statue de femme, la stèle, à quelques encablures de l’île.

Pas plus qu’elle n’avait vu le grimoire, elle n’avait vu les autres femmes prisonnières des murs de l’escalier. Et si elle avait bien noté les initiales des couverts, elle n’avait jamais entendu narrer l’histoire d’Hodon le Grand.

 

Elle était donc nue et lui peu habillé avec ses vêtements en lambeaux mis à mal  par les ronces. Ils décidèrent de se recouvrir de draps et de nappes que contenait une petite armoire dans la pièce où ils se trouvaient et de tenter l’aventure, de repartir avec sa barque à lui en espérant que les vents leur soient bons .

 

Le Navigateur était un peu abasourdi de fatigue, de surprise. Pourtant, c’était la seule issue pour eux.

Il fut proche de l’hébétude en redescendant lorsqu’il s’aperçut que tout avait disparu, les femmes dans la pierre et le grimoire.

Voilà où la faim et la soif amènent le meilleur des hommes, songea-t-il….

 

Ils reprirent la mer, le vent était propice, l’eau étale.              .

Ils pouvaient espérer, peut-être, en réchapper.

 

Le Navigateur était presque heureux.

La barque passa près de la stèle marine. « Adieu, Masokia » pensa-t-il.

 

Il ne vit pas sa passagère se retourner et ses yeux pleins de larmes lorsqu’elle murmura « Pour jamais, A. », il n’entendit pas la statue lui répondre:

« Bon voyage, Z., va chez eux et apprends à leurs femmes , elles sauront bien leur apprendre à leur tour… ».

 

Il ne sut jamais que derrière, là-haut, tout là-haut, dans le Donjon secret dont il n’avait pas même soupçonné l’existence, Hodon le Grand, Hodon l’Haineux et ses femmes au visage voilé de tulle, les pieds enchaînés dans la pierre, invoquaient les mânes des anciens pirates afin que la mer soit d’huile pour leur retour à eux deux.

 

 

( FIN )