Photo Hans Molnar-Reitmeyer

 

« Masokia », que je vous propose ces trois soirs pour terminer l’année est un conte. Son point de départ est dans les trois photos qui l’illustrent et qui sont l’œuvre d’un extraordinaire photographe : Hans Molnar-Reitmeyer.

Si « Masokia » ne devait servir qu’à le faire mieux connaître, alors, j’aurais déjà gagné mon pari.

Nous préciserons encore qu’un conte est une fiction et qu’il obéit aux règles de la fiction.

Toute ressemblance avec des personnes vivantes ou décédées dans les personnages de « Masokia » serait donc purement fortuite.

 

MASOKIA (CONTE) 1ère PARTIE

 

 

Ce fut dans un demi-sommeil que le Navigateur aborda à Masokia.

Il dérivait depuis des jours, n’avait plus bu, ni mangé depuis longtemps et brûlait de fièvre.

Il entrouvrait parfois les yeux pour voir toujours devant et au-dessus de lui le ciel d’un bleu immaculé puis sombrait à nouveau.

Ce fut la statue de pierre immergée dans l’eau qui le tira de sa torpeur.

 

Comme tous les marins, il avait entendu des légendes océanes et celle-là parmi tant d’autres.

Masokia : l’île d’Hodon le Grand et ses femmes mortes-vivantes prisonnières de la roche.

 

Hodon le Grand, ce n’était pas à proprement parler un de ces personnages de contes que les marins aiment à rapporter chez eux pour leurs enfants, après la taverne.

Il y avait pourtant très probablement eu un Hodon (que ses compagnons d'armes avaient d'ailleurs surnommé "Hodon l'Haineux"), une sorte de pirate vivant de la traite aux esclaves et de l’existence de celui-ci, personne ne doutait, même après tous ces siècles.

 

Ce qui se disait d’autre, après quelques gins de trop, ce qui ne se disait qu’entre hommes, c’était l’île maudite, la Masokia où Hodon, devenu fou, aurait fini par vivre entouré de ses seules esclaves femmes, esclaves sexuelles bien sûr et consentantes même, après leur avoir ôté toute personnalié, les contraignant à vivre nues le visage voilé de tulle, toutes semblables les unes aux autres, et les pieds enferrés aux murs des salles glacées de son palais au milieu des mers.

 

Hodon serait donc devenu le seul maître de ce royaume où il aurait veillé à tout, exerçant son droit de grâce et de non grâce, surveillant les rares invités qu’il y accepta tout d’abord, pour finir par tellement filtrer l’entrée qu’il ne voulut plus voir personne de ses compagnons naufrageurs d’antan.

 

Il n’aurait oublié qu’une chose, c’est que lui aussi était mortel et lorsqu’il trépassa, Masokia et son emplacement se perdirent dans les mémoires, s’effacèrent des cartes et ce fut là que la légende naquit : on disait que ses femmes, lorsqu’il disparut, happé à son tour par les ténèbres marines un soir de ronde, s’étaient transformées en pierre mais que, demeurées vivantes, leur cœur battait toujours et pour l’éternité dans les remparts de Masokia.

 

Même s’il l’avait voulu, ce n’est certes pas à ses enfants que le Navigateur aurait pu dévoiler la sordide légende. Il n’en avait pas et vivait seul.
S’il avait pris la mer il y a des mois, c’était pour gagner sa vie à bord d’un navire de pêche qui avait coulé par gros temps et dont, seul survivant du naufrage, il dérivait depuis sur un frêle esquif de sauvetage.

 

Ainsi se pensa-t-il mort ou aux portes des limbes quand il entrevit la statue les pieds dans l’eau et à quelques encablures, le rivage tout proche, un paysage d’épais taillis recouvert de broussailles où l’on apercevait comme un centre de gravité des murailles grisâtres, un palais enseveli lui aussi dans la végétation.

 

Il s’assit, reprit ses esprits et sa rame du même coup. Il ne rêvait pas, il y avait bien quelque chose là-bas qu’il devait atteindre au plus vite.

 

 

(A SUIVRE).