« Mise en Seine » - Nouvelle (Version 2) - est le second volet (qui fait donc suite à celui d’hier soir) d’un diptyque, exercice de style autour du travail du ( et en hommage au) photographe China Hamilton.

Vous allez donc retrouver une situation de base semblable à la précédente et un très grand nombre de mots employés dans le texte d’hier. C’est volontaire. Pourtant, au final, vous n’aurez pas lu tout à fait la même histoire et peut-être pas la même histoire du tout . Jeux de lumières, trompe l’œil comme dans les photos choisies.

 

« Nouvelle » s’entend comme fiction. Nous ne sommes ni M. ni moi, les personnages de ce récit et de la même manière, toute ressemblance avec des personnes réelles, vivantes ou décédées, serait purement fortuite.

 

 

MISE EN SEINE – NOUVELLE - ( VERSION 2)

 

 

Bien sûr, Internet et un chat spécialisé sont passés par là. Mais après tout, quand on est comme elle est, on s’imagine assez mal à la cantine de l’entreprise ou à la terrasse d’un café avec une pancarte autour du cou : « soumise cherche Dominateur ».

Alors, on fait ce qu’il faut.

 

Ils se sont connectés un soir et après de brefs dialogues, ils se sont très vite téléphoné.

Un peu timidement au début, puisque c’est elle qui, n’ayant voulu donner son numéro, appelait.

Puis rapidement , elle a eu confiance et ce sont des nuits qu’ils ont passées au téléphone à parler de tout, de ça aussi mais dans les grandes largeurs. Ils préféraient évoquer avec de grands fous-rires les dernières déclarations de tel ou tel politique, la dernière interview d’Ardisson.

 

 

Alors, après, ils se sont retrouvés plusieurs fois pour un restau, pour un ciné, un concert. Ils sont même allés ensemble au théâtre assister à une représentation des « Six personnages en quête d’auteur » de Pirandello qu’ils aiment tous les deux.

 

Quant à « ça », ils en parlent maintenant plus en détail mais  avec beaucoup de franchise et de confiance.

 

Il est architecte. Il possède un appartement dans l’Ile Saint-Louis. Sur le chat, dans les clubs où elle ne va jamais mais qui sont fréquentés par certaines de ses « sœurs » en soumission, il est connu pour sa convivialité, sa correction.

 

Ce soir, ils vont se retrouver chez lui. C’est, comment dire… la grande première.

 

Il lui plaît, il a l’élégance en noir du « milieu » mais décontractée, un petit quelque chose de Lucchini qu’elle aime tant…

Lucchini qu’elle aime tant . Aimer. L’amour…

Aimer l’amour. Quand donc cet amour-là dont elle rêve tant viendra-t-il pour elle ? Viendra-t-il d’ailleurs jamais ?

 

 

Elle n’éprouve aucune frayeur à l’idée de « jouer » pour la première fois avec lui. Ils se sont mis d’accord sur les points principaux : le mot magique, les rapports protégés s’il doit y en avoir et par dessus tout elle sait qu’il l’a, mine de rien, patiemment questionnée, tout en restant d’une étonnante discrétion, sur ce que sont ses limites dans ce genre de situation.

 

Elle ne veut surtout pas se monter la tête : les histoires qui commencent trop bien, elle connaît et sait qu’il y a des fins qui ne sont pas à la hauteur des débuts.

Elle connaît aussi les dangers des illusions du virtuel et sait que si bien des crapauds se transforment en Princes Charmants dans les contes, en BDSM, ce sont surtout les Maîtres en Or Fin qui se transforment au mieux en plaqué(s) ( c’est le coup de le dire) au pire en partouzard qui s’est trompé de porte, du genre «  J’ai vu de la lumière, je suis entré ».

Elle a déjà beaucoup donné dans ces genres, alors…

 

Le taxi la dépose devant le vieil immeuble cossu. Elle a la clé du digicode. La voici déjà au troisième d’un coup d’ascenseur qui n’est pas sans rappeler celui du Dernier tango à Paris.

 

Ce soir, ils en avaient convenu, ils n’ont pas dîné ensemble, histoire de ne pas prolonger une tension qui aurait rendu à la fin le tout factice.

 

Factice, c’est ce qu’elle ne veut surtout pas. Alors, puisqu’ils paraissent sur ce point être des semblables, elle ne s’est pas mise en frais de lingerie. Elle est venue avec un caraco et un slip de coton blanc, mettant tout le poids de sa féminité dans une absence de soutien-gorge. Elle sait qu’elle peut s’en passer. Elle sait qu’elle a de jolis seins. Cela aura été sa façon à elle de se faire belle pour lui.

 

Ils se sont doucement embrassés, se sont chuchoté des « Vous sentez bon » des « Je vous attendais » des « Pardon », des « J’ai les joues glacées » dans l’entrée.

                      

 

Ils sont maintenant dans sa chambre : la lumière ne vient que du couloir.

Elle ôte sa robe de lourde laine noire, il fait un froid infernal à Paris pour ces vacances de Noël et la proximité humide de la Seine n’arrange rien.

Il fait doux chez lui. Elle a un petit frisson à se mettre ainsi nue devant un presque inconnu mais elle sent sur elle un regard sans lourdeur qui contemple.

Il dit d’ailleurs « Vous êtes belle ». Ils n’ont pas plus d’intérêt, ni l’un ni l’autre, pour le jargon « Maître » et « soumise » qu’ils n’en ont pour le dress-code.

 

Sur une table, à côté du lit, elle entrevoit quelques objets qu’il a déposés à l’avance et dont ils avaient parlé : des menottes, quelques mètres de chanvre, un martinet de cuir lisse et deux pinces qui brillent faiblement dans la pénombre.

 

Elle a presque envie de sourire : elle se retrouve en pays connu…

 

Quand ils sont passés devant la salle de bains, elle a vu qu’il avait tout apprêté pour le lendemain matin, un peignoir de bain pour chacun, une serviette rose saumon pour elle, une savonnette neuve dans la petite niche coquillage de la baignoire. Cela fait très plaisir, même si elle ne veut pas se faire d’illusions : la courtoisie, ce n’est pas de l’amour, non.

Non. Ne surtout pas se faire d’illusions une fois encore.

 

 

 

 

                   

 

C’est sa culotte qu’elle a finalement ôtée en premier. Elle veut qu’il ne découvre ses seins, son cœur, qu’à la fin…

 

Elle a voulu, mutine aussi, déclarer elle-même le début de la pièce et taper les trois coups en lui demandant s’il ne songeait pas qu’elle mériterait bien une petite fessée.

 

Il a dit qu’il y pensait justement mais qu’auparavant il voulait juger de la robustesse de sa broussaille. Il a tendu sa main et flatté doucement le beau pubis bombé.

Il lui a dit : «  Dans ta vie précédente, je suis sûr que tu as posé pour Courbet, toi . »

Elle lui a répondu : « Comment le sais-tu ? C'était bien moi, l’Origine du Monde ! ».

 

Ils ont éclaté de rire.

Ils venaient de se tutoyer.

 

 

FIN