Je suis tombée il y a quelque temps sur le site extraordinaire du photographe China Hamilton. Quatre photos m’ont particulièrement parlé. Elles vont par paires et sont réalisées avec les mêmes modèles. Une ambiance très diverse règne d’un groupe à l’autre. Ceci m’a tellement fascinée que j’ai désiré me livrer à un exercice de style : imaginer une nouvelle avec le même thème mais un déroulement différent selon le tandem de photos.

C’est ce que vous lirez ce soir et demain. Il n’y a pas à porter de jugement de valeur entre ces deux points de vue. Ils sont là, c’est tout. C’est la même histoire et pas la même histoire. Chacun choisira celle qu’il préfère.

 

Cette nouvelle, comme sa fausse jumelle de demain, est une pure fiction. Nous n’y sommes pas présents et de la même manière, toute ressemblance avec des personnes réelles, vivantes ou décédées serait purement fortuite.

 

MISE EN SEINE – NOUVELLE ( VERSION 1 ) 

 

Ils se sont rencontrés bien souvent virtuellement. Des semaines de  conversation sur un chat.

Ils ont fini par se dire que l’heure était venue de faire vraiment connaissance.

 

Ils ont échangé des mails. Il a une vision précise des choses : il les veut taillées au cordeau, comme elles sont décrites ici et là.

 

Elle va donc venir chez lui, dans son appartement de l’Ile Saint-Louis, sans sous-vêtements et elle gardera les yeux baissés tout au long de leur congrès. Il l’a voulu d’emblée déjà offerte, déjà soumise.

 

Ce qu’elle en a pensé, elle, c’est qu’elle aurait désiré ne pas jouer immédiatement la rencontre totale. Elle aurait, par exemple, bien aimé qu’ils aillent quelques fois au restaurant ou simplement prendre un verre, avant. Histoire de se faire une opinion réelle.

Non qu’elle ait aucune crainte.

 

Si elle n’a pas l’habitude de se rendre dans les clubs, beaucoup de ses amies « chatteuses » le font et cet homme-là est honorablement connu dans le milieu, sans compter qu’il a aussi, comme on dit, « pignon sur rue ».

 

Alors, elle s’est faite belle, malgré ce petit morceau un peu glacé qu’elle a au fond de l’âme, elle s’est faite la plus belle possible parce qu’après tout, parce que comme toujours, c’est peut-être cette rencontre-là qui sera la bonne. C’est tellement long d’attendre, d’attendre encore, d’attendre toujours. Ce serait tellement triste d’attendre en vain.

 

Un amour. Une histoire. Quelque chose, enfin, comme elle l’a si souvent souhaité, des rêves depuis des années. Et tant de gaffes, tant d’erreurs sur le parcours : des infidèles, des libertins pur jus, des maîtres en carton pâte et que sais-je encore…

 

Il a insisté pour qu’il en soit ainsi : pas trop de mails, pas trop de tel. Pour lui, il faut démarrer sans avoir eu une trop grande intimité, sinon les choses n’ont plus la même potentialité cérébrale. Il a assuré que l’idée du conditionnement est l’une des plus importantes dans la relation D/s. Elle a donc acquiescé de guerre lasse.

 

L’immeuble est beau. Elle compose le code et un ascenseur l’emporte vers le troisième. Elle sonne.

Dès l’entrée, elle sent la chaleur . Cela lui fait tout de suite du bien : elle est très légèrement vêtue et cet hiver décline un froid de chien sur Paris.

 

Elle a baissé les yeux comme convenu mais elle le voit tout de même : très élégant, très chic en costume noir et chemise blanche. Viril, pas dandy.

La voix, elle l’avait déjà jugée au téléphone : grave, directe.

 

Il est direct. Il ne lui a pas même offert une pause, un rafraîchissement. Il est dans la scène sans même avoir eu besoin d’un lever de rideau. Et dans la scène, c’est lui qui ordonne.

 

Elle doit, à peine ôté son manteau, enlever lentement- a-t-il dit- sa chemise en pleine lumière et présenter ainsi ses seins nus. Lui, il ordonne et il questionne.

 

                 

 

Elle doit à chaque réplique répondre « Oui , Maître », « Bien, Maître » et « Merci, Maître » comme il le veut et comme ils le veulent d’ailleurs presque tous.

Et d’abord à quoi bon discuter sur la valeur de ces rites, c’est inutile, il y a des années qu’elle le fait en pure perte et ça n’a jamais rien donné.

Alors, elle entre elle aussi dans les didascalies. Elle jouera son rôle comme il le veut. Tout a été soigneusement convenu et elle ne fait que flirter avec une très légère peur, une brise d’angoisse.

Disons-le : il a tout prévu et ils ont choisi un mot magique pour tout stopper si elle se sentait pour une raison ou pour une autre, mal à l’aise à un moment quelconque.

 

Il lui fait accomplir ainsi un déshabillage parfait ( le mot strip-tease ne convient absolument pas ici), lui n’a pas même bougé d’un pouce. Elle n’a pas à se plaindre. D’ailleurs, il y a quelque chose de profondément troublant dans ce cérémonial, cette toute obéissance répondant à cette toute puissance.

 

                 

 

Elle est nue maintenant. Devant un quasi inconnu. Il y a un peu de honte qui passe en elle. Se débarrasse-t-on jamais de cette éducation que nous avons reçue ? Et n’y a-t-il pas là encore une forme du plaisir présent (et de tout ce qu’on peut imaginer pour le futur proche) dans cette honte ?

 

A cet instant précis, personnage qui n’est plus en quête d’auteur, on peut la penser, le penser lui aussi, sortis du dilemme pirandellien.

Mais la scène ne fait que commencer.

 

Et surtout, et c’est ce qu’elle se demande le plus, c’est ce qu’il adviendra après la scène. Puisqu’il n’a pas voulu d’amorce, il n’a pas été possible de même évoquer la suite immédiate.

Quant à imaginer la « vraie » suite , c’est à dire l’avenir,  pas plus cette fois que les autres, elle ne se risquerait à y penser. La chaleur de l’appartement n’est que due à du combustible.

 

Elle se dit qu’il n’est pas de ceux qui invitent à rester. Il lui appellera probablement un taxi. Tant mieux. Il fait vraiment très froid et un froid si humide avec la Seine à deux pas de là…

 

 

(VERSION 2 DEMAIN)