M COMME METONYMIE : DOREE ( NOUVELLE ) ...

 

« Dorée » est un texte de pure fiction. Il m’a été « dicté » par la photographie qui l’illustre et dont j’ignore l’auteur. Il n’est donc en rien autobiographique. De la même manière, toute ressemblance avec des situations vécues par des personnes vivantes ou décédées serait totalement fortuite.

 

 

Lorsqu’il m’avait fallu, à sa demande, ( je n’étais pas formaliste pour ces choses-là, moi ) lui choisir « un nom de soumise », c’est « Dorée » qui m’était venu immédiatement à l’esprit tant le mot lui convenait bien, à cause et de sa magnifique chevelure et de l’aura qui émanait d’elle.

 

Dorée était donc mienne parce qu’elle le voulait. Ma soeur, mon âme, ma soumise, ma complice, mon amour. Pas mon épouse puisque j’étais marié.

Il n’empêche. C’est avec Dorée que je vivais ma vie amoureuse depuis de longs mois. Dorée capricieuse et rebelle, Dorée aux petites dents de perle trompeuses qui savaient si bien mordre quand il le fallait. Dorée qui me nommait « Maître » et qui me poétisait ici, ailleurs, partout dans ses écrits et de sa voix flûtée qui se faisait charnelle pour réclamer une douleur ou un baiser, qui se faisait rauque dans ses gémissements les plus étouffés.

 

Dorée me jurait cet éternel amour, cette offrande infinie, cet abandon d’elle à perpétuité et j’avais beau avoir déjà beaucoup vécu et connu les routes du mensonge et de l’ombre, cette fois-ci, j’y croyais pour de bon.

Et ce titre de « Maître » qu’elle m’avait offert, comme une couronne ou un sceptre, j’étais assez sot pour m’en enorgueillir, ne fut-ce qu’entre moi et moi.

 

Elle était plus jeune que moi sans toutefois être « bien plus jeune ». J’avais donc cette expérience qu’elle n’avait pas et aussi ce recul, cette lassitude de ceux qui ont déjà guerroyé et vaincu.

Ce sont ces guerres que Dorée voulut connaître.

 

Elle qui était ma soumise voulut vivre l’autre versant à l’ombre… Comment lui refuser cela ?

C’était si classique comme attitude. Aussi l’amenai-je à se rapprocher de gens « comme nous ».

 

Elle était belle et jeune, Dorée. Elle était vive et brillante aussi. Il n’en fallut pas plus pour qu’elle devint en peu de temps la coqueluche des adeptes du noir que comptait notre région.

Bons adeptes, bons apôtres qui savaient si remarquablement prêcher le bien, « leur » bien…

 

C’est un couple que nous connûmes et nous formâmes ainsi quelques mois un quatuor. A rôles variables, interchangeables. Un carré, un quadrille. J’étais si fier de ma Dorée, de mon Adorée…

 

Peut-être trop fier . Je voulais sans cesse l’immortaliser et puisque j’étais doué pour la photo, je prenais place derrière l’objectif et enclenchait déclic après déclic.

Jeux de liens, jeux de cire, jeux de lanières. Dorée était somptueuse.

 

Les deux autres dont la femme était soumise lors de nos premiers contacts s’étaient, il est vrai, transformés bien vite en couple de dominateurs mais, je le répète, ce sont là choses fréquentes.

Le fait est que ce fut Dorée qui, dans sa tentative d’être « Maîtresse », se retrouva bien vite la soumise de trois « Maîtres ». Trois, c’est au moins un de trop et c’est moi qui fut le dindon de la farce. On ne voit pas toujours les choses venir derrière la lentille de la "camera oscura".

 

Je n’avais jamais beaucoup aimé la femme, mauvais ressenti. L’esprit lance parfois de ces alertes rouges que l’on devrait saisir. Je n’ai pas su.

 

 

Ce fut pourtant cette même femme qui vint m’apprendre un jour que Dorée était la maîtresse (au sens de l’adultère bourgeois) de son mari. Elle le fit par vengeance car je compris que la chose n’était pas une première pour elle. Tout me fut livré : les noms des hôtels, les jours et les heures.

En fait, la belle aventure dans le monde noir des enfers transgressifs avait fini tout simplement par une banale histoire de jambes en l’air.

Mais Dorée s’était, comme elle me l’expliqua, attachée à lui, même si elle assurait m’aimer toujours.

 

Je les ai maudits, Dorée, son amant, l’épouse complice par force et tous les autres que nous avions côtoyés dans cet univers de fantômes, faux maîtres, fausses soumises, maudits de leur duplicité, de leur paraître.

Loin des lyriques envolées du Jardin des Supplices, nous n’étions donc pas mieux que des chiens en rut.

J’ai bien écrit « nous ». Car après avoir déversé sur eux toute ma haine, force me fut de m’apercevoir à la réflexion que si j’étais cette fois-ci le tiers lésé, j’avais d’autres fois tenu d’autres rôles.

 

En perdant Dorée, j’ai perdu encore un peu de ma confiance en l’amour. C’est une chose bien triste.

Je sais pourtant que la vanité fut de mon côté : vanité d’avoir voulu posséder, être « Maître » de quelqu’un, alors que l’on ne maîtrise jamais rien de la vie et que si tant est même qu’on puisse en maîtriser un tout petit peu, alors c’est « maître de soi » qu’il faudrait aspirer à être.

 

J’ai laissé ma toute belle à son destin. Je ne doute pas un instant qu’il soit à son image, d’or, de flamboyances et de mouvement. De cet homme, je ne suis même plus jaloux. Je sais que d’autres amants et d’autres Maîtres et sans doute d’autres Maîtresses et d’autres soumises traverseront la vie de Dorée qui sait si bien la prendre à pleines dents et qui ne souhaite rien tant que de goûter à tous les fruits.

 

Pour ma art, j’ai repris l’ascenseur, celui qui ramène des Enfers vers la lumière sans retourner mon visage vers l’arrière. J’ai tout laissé en bas. Tresses de cuir, pinces métalliques, cordes de chanvre ne sont plus des objets dont j’aurai jamais besoin. Apporter de la douleur pour apporter de la douleur ne saurait en rien apaiser ma souffrance. Et j'ai définitivement passé l'âge des jeux, quels qu'ils soient.

 

Je n’ai gardé que l’appareil photo. C’est l’automne et dehors il fait si beau….