M COMME MELANGE POUR UN COCKTAIL ESTIVAL ( OU NOTES PARESSEUSES 6 : LA BADINE ( NOUVELLE ) ...

 

LA BADINE  ( NOUVELLE ).

 

Ils avaient déjeuné dans un de ces restaurants qui fonctionnent en chaînes et qui émaillent presque toutes les villes de l’hexagone.

Il préférait ainsi, cela lui paraissait plus anonyme, il n’avait pas envie de croiser tel ou telle de ses connaissances qui fréquentaient d’autres auberges plus luxueuses en compagnie de cette femme.

Ce devait être si ses comptes étaient bons la sixième fois qu’il la voyait : c’était une femme menue et plus toute jeune déjà, extrêmement exubérante.

Il l’avait rencontrée sur un site Internet comme il en avait rencontrées bien d’autres et depuis des années.

Le problème avec elle, c’était son sourire, toujours ironique, et sa tendance à parler sans cesse. Poser des questions sur tout et rien, par exemple. Il ne savait pas quoi répondre.

Il ne lisait pas, allait peu au cinéma et n’appréciait que la télévision, pour laquelle il était bon public, ce qui la faisait rire.

Elle était visiblement très libre, enfin très large d’esprit ce qui dans un premier temps avait facilité les choses mais aujourd’hui, voici qu’elle l’indisposait avec son esprit acerbe et sa façon de regarder le monde et ses événements…

 

Le monde, on ne le change pas. Heureusement. Le monde, il y avait construit facilement sa place bien dorée et il n’aurait plus manqué que n’importe qui mette en doute les fondements du système. D’ailleurs, il n’avait jamais eu cette folle idée même lorsqu’il était étudiant, il y a des lustres de cela, et que les gens comme elle étaient ceux qu’il fuyait.

Au hasard d’une conversation, elle avait évoqué des pétitions, des actions syndicalistes.

Mais pourquoi parlait-elle donc de tout cela ? Ils n’étaient pourtant, c’était clair, pas là pour ça.

Et puis toutes ces questions ; bon sang, quelle curiosité déplacée. Il ne voyait pas des femmes d’Internet pour leur raconter sa vie ou pour écouter la leur.

 

Dans la voiture, elle cherchait sur SON autoradio une station qui lui convienne à ELLE et en plus elle chantait ou lui demandait ce qu’il pensait de tel ou tel air… Que d’histoires pour rien !

Enfin, elle avait heureusement compris qu’il ne souhaitait pas qu’elle se parfume afin de ne pas laisser de traces olfactives dans son véhicule et depuis la première fois, elle ne lui avait plus fait subir son lourd parfum qui aurait tôt ou tard éveillé les soupçons de Brigitte.

 

La journée était belle, on était en plein printemps. Le soleil menait sa danse tambour battant et c’était au moins la quatrième fois qu’elle le faisait remarquer.

Aussi, lorsqu’ils eurent déjeuné, en sortant du restaurant, voici qu’elle lui proposa de rouler et d’aller se promener dans la campagne environnante. Il fut furieux mais n’osa pas lui proposer l’hôtel des fois précédentes…

 

Après une bonne demie-heure, voici qu’elle lui désigna « un petit chemin creux », ce sont les mots qu’elle employa, qui laissait de la place pour s’arrêter.

Elle sortit la première et partit de l’avant, en sifflotant. Une femme qui siffle, tiens, il ne manquait plus que ça…

Il y avait tout de même, il faut le reconnaître, une certaine harmonie dans sa petite silhouette. Cette fille-là, dans sa robe blanche ceinturée par un fil tressé de la même couleur devait bien savoir qu’elle n’était pas un spectacle désagréable à regarder, surtout parmi tout ce vert.

Quant à siffler !

 

Il aurait bien voulu tout de même faire quelque chose de plaisant avec elle, de plaisant pour lui au moins, après tout, les autres fois, cela n’avait pas manqué.

Il hâta un peu le pas pour parvenir à sa hauteur. Elle lui sourit. Son sourire le mettait toujours mal à l’aise… Il ne savait pas y répondre et avait le sentiment que si celui de cette femme devenait ironique, c’était précisément à cause de ce masque figé qu’il lui opposait.

Et elle recommença à babiller un je ne sais quoi sur un livre de Philippe Delerm sur les chemins rustiques. Saurait-elle un jour se taire ? Ou au moins, être pertinente dans ses propos ?

 

Le soleil jouait à cache-cache entre les feuillages.

Il la prit par la taille, la poussa vers un taillis, défit sa robe, ôta son slip et ses chaussures et entreprit de la lier à un arbre par la ceinture qui faisait ressortir sa taille il y a un instant encore.

Elle se plaignit tout d’abord des branchages et des herbes qui griffaient ou chatouillaient ses jambes et des insectes qui déjà venaient en ronde la picoter.

Il saisit un fin rameau qu’il n’eut aucun mal à détacher, en enleva les feuilles et les quelques rares aspérités. Cela faisait une badine tout à fait convenable.

Déjà, sous les premiers coups qui fendaient l’air d’un bruit léger, ses fesses commençaient à se zébrer de rose. Elle ne disait plus rien.

Enfin !

 

Elle bougeait un peu, tournoyait, ondulait sur ses jambes sous le rythme qui s’emballait. Elle gémissait gentiment, il y eut même un moment où il entendit son rire. Etrange femme.

La badine improvisée continuait son ballet.

Il rêvait de cette puissance enfin prise sur elle, là, dans cette forêt. L’après-midi ne serait donc pas totalement perdue. Ni les frais du restau.

 

Ce fut à ce moment-là qu’elle tourna soudain son visage vers lui, qu’elle fixa la badine, le regarda à nouveau et lui sourit tendrement.

Il fut si désemparé de la tendresse qui se lisait sur ces lèvres étrangères qu’il suspendit un instant son geste. Elle eut comme un regard qui exprimait de la pitié et se retourna pour qu’il put reprendre son rythme.

Elle continuait à gémir mais cette fois, c’était un peu trop, comme si elle avait volontairement forcé la dose. Il sentit qu’il n’atteindrait pas son plaisir et fut très dépité.

 

Dans la voiture, en rentrant, elle ne mit pas de musique. Elle ne parla qu’une fois et ce fut pour lui dire « Savez-vous que vous ne m’avez jamais demandé mon prénom ? »

Il savait. Il savait aussi comment elle lui avait arraché le sien une fois.

Il bougonna : « Mais votre prénom n’a aucune importance, allons. ».

 

Il la laissa, comme les autres fois, au lieu convenu. Elle seule avait son numéro de téléphone, celui du travail. Il n’avait jamais jugé utile de savoir s’il pouvait connaître le sien. Un numéro de noté, c’est toujours un danger potentiel.

 

Il ne comprit pas pourquoi elle ne le rappela jamais.