M COMME MA JAPO-NIAISERIE  ( ROMAN PHOTO ) 2 ...

                 

 

ROMAN PHOTO 2.

 

 

Comme elle est pâle, Shiori.

Je mourrai, j’en suis certain, avec dans mes yeux l’image de deux femmes : la mienne et Shiori…

Elles avaient en commun cette splendeur de peau si rare qui est celle exacte de la neige immaculée.

Et j’ai aimé les deux. Et les deux m’ont aimé. Et elles auront été les seuls amours de ma vie.

 

Shiori est confortablement assise face à moi dans le salon, elle rit maintenant, elle babille ; Elle me raconte la ville, ses amies, ses emplettes quotidiennes de femme riche, un mari qui travaille trop et elle me parle aussi de ces enfants à venir, auxquels il faut maintenant songer…

Elle me sourit avec tendresse pour me dire que dans le peu de choses qu’elle ramènera en ville ce soir, et qui est tout ce qui restera de son passé il y le portrait que j’ai fait d’elle il y a cinq ans.

 

Je ne lui ai pas répondu. J’ai laissé passer un instant et puis brusquement presque, je lui ai parlé des cordes. Elle n’a pas paru surprise, elle est seulement devenue un peu plus grave pour me dire que non, jamais plus cela n’était arrivé.

 

J’ai possédé l’art du kinbaku très tôt, je m’y suis exercé jeune homme dans les maisons secrètes des villages voisins avec les femmes qui se vendent. On venait me voir faire de loin. Certains parmi les tenanciers faisaient même payer l’entrée pour ça.

 

Lorsque j’ai épousé Miku, je n’ai plus employé mes cordes de chanvre qu’avec elle. Encorder une femme, c’est de l’art, comme le dessin, et j’avais compris que l’art n’est qu’une forme de l’amour.

Pendant des années, Miku a prêté son corps superbe à toutes mes fantaisies, elle était d’une souplesse inimaginable, j’ai dû enrouler assez de kilomètres de chanvre autour d’elle pour aller d’ici à la mer…

Et j’ai accompli des dessins merveilleux que certains venaient même de la frontière voisine pour me les acheter à prix d’or. Ce sont ces dessins bien plus que mes tableaux qui nous auront permis de vivre confortablement et d’assurer à notre fils ces études qui l’ont tellement éloigné de nous que quelque part, je reste persuadé que c’est de ce chagrin que Miku est morte si vite.

 

Huit années avaient passé lorsque j’ai ressorti mes cordes pour la fille du Grand Hasegawa.

Je ne l’ai jamais dessinée, je me contentais de la regarder : elle était à chaque fois mon nouveau chef d’œuvre vivant et éphémère…

 

Shiori me regardait songeuse à travers la voilette de son petit chapeau de dame élégante… Je lui ai demandé si elle accepterait une fois encore, une dernière fois.

Elle a dit oui, pas plus. Je lui ai expliqué que ce n’était pas possible dans mon atelier qu’Ayaso était en train de nettoyer et lui ai proposé d’aller en dehors du village dans les bureaux de l’usine désaffectée.

J’en ai les clés. Celui qui l’a dirigée quelques temps me les a laissées un peu comme dans l’espoir d’un hypothétique retour.

Mais rien ne fonctionne longtemps par ici. Lorsque cette usine de composants électroniques s’est installée elle a donné pendant quelques temps du travail aux jeunes d’ici. Puis la marque l’a fermée et comme les autres avant eux, comme les autres après eux, ils ont du quitter le village et partir travailler ailleurs.

 

Elle s’est levée, pour me suivre, encore un peu plus pâle…

 

Avant de quitter la maison, dans le garage, j’ai sorti une première corde, simplement pour que Shiori se souvienne, pour que tout son corps se retrouve le temps du voyage. Je l’ai simplement ceinte vêtue au niveau des bras et  du buste.

Elle s’est aplatie ainsi à l’arrière de la voiture et nous n’avons échangé que peu de paroles tandis que nous roulions.

C’est elle qui retrouvait les mots d’avant, comme une mélopée, elle se plaignait d’être serrée et d’avoir chaud, pour l’instant d’après s’affirmer glacée, et enfin miauler doucement comme un chaton en disant qu’elle se sentait bien, si bien, que les cordes étaient son pays, son seul pays à elle, le pays de son âme. Moi, je ne prononçais que des mots tendres, des textes de haikus traditionnels qui se voulaient des mots d’amour pour elle, elle, mon elle éternelle, de manière à peine voilée

 

Nous sommes enfin arrivés.

 

( à suivre)