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M COMME MANILLES 5 ( LA REINE ARAIGNE EN SON PALAIS --- CONTE ) ...

Il va de soi que ce texte fantastique est une pure fiction. J’ai voulu m’essayer au conte mais comme il y a bien longtemps que je ne crois plus aux fées, j’ai préféré créer de toutes pièces ce que Jacques Salomé appellerait un « conte à guérir, conte à grandir »…

 

 

Aux temps glorieux des Carnavals, il était de bon ton d’avoir plusieurs costumes d’apparat. On était invité de bal en bal et sous les masques et les loups, il ne fallait pas reconnaître qui était qui. C’était aussi le plus sûr moyen de précisément connaître à la fin la vérité des autres qui se cachait au fond du puits. Le bal le plus prisé était le bal de la Souveraineté.

C’est ainsi que la Douce s’en venait dans l’espace des monarques, tantôt vêtue de sa robe aux couleurs vives, imprimée des fleurs du jardin ou de l’autre, celle quasiment transparente, impalpable, ou encore de la troisième, faite de glace et d’éclats de miroir, sa robe de « reine des neiges » et enfin de la dernière, la mauve de velours frappé…

Elle dansait au bal et chantait parfois aussi de sa voix ténue pour qui voulait l’entendre. Cette voix, elle ne lui donnait libre cours que là où tout était permis : carnaval, espace de liberté, droit d’être enfin qui l’on était vraiment, défaits des cuirasses ou des carapaces des autres jours de l’an.

 

Lorsqu’ils  commencèrent à y mettre des barrières, elle ne les vit pas se monter : il fallut qu’un autre les lui désignât.

La salle de bal royale alors se montra sous son vrai jour, un bourbier fait de jeux de pouvoir, de jalousies entrecroisées, de mensonges et de faussetés. Ce qui se dévoilait entre les interstices des masques montrait le côté putride d’un monde qui était fait de guetteurs surveillant un ghetto. Et par dessus tout, il y avait la Reine Araigne qui tissait sa toile, qui appuyait son règne, prête à tout, hypocrite goule aux tentacules invisibles mais bien présents, réseau de veines et de capillaires nauséabonds. Elle aussi avait diverses parures : l’une était rouge sang et sous celle-ci, nul ne la reconnaissait…

Or, comme dans les pires contes, la Reine haïssait  la Douce et la Reine était Reine parce qu’il y  avait un Roi.

Alors vint le temps des batailles, des luttes intestines où Sa Majesté venimeuse se servit de ses mots tranchants comme de l’acier, mots aussi faux qu’elle l’était, elle… Mais elle était Reine couronnée par le Roi en leur cathédrale et tous l’écoutaient. Et tous la révéraient, bêlants moutons méprisables et méprisés de la Dame de Pique dont ils étaient pourtant les succubes infernaux.

Et une nuit fut celle des longs couteaux, des lames affûtées, des poignards bien pointus…

 

Là-bas où il existe encore, dans la dimension X, ce séjour se veut toujours gai et ludique même si depuis de lourds orages l’ont quelque peu entamé. Pourtant, beaucoup continuent à y faire semblant d’être toujours au royaume joyeux des bals masqués même si ce ne sont plus que des squelettes fantomatiques qui se promènent sous les capes, même si le venin a envahi presque tous les fluides qui courent dans leurs apparences humaines pour tromper et tromper encore ceux qui ne se sont pas encore laissés dévorer par la fleur carnivore et son époux vampire ….

 

Il y a longtemps que la Douce a ôté le poignard de son ventre. Il ne lui reste aujourd’hui qu’une cicatrice encore rouge qui flambe certains soirs du feu de l’enfer quand elle apprend que l’histoire là-bas se répète sans fin, sans fin, et que les souverains sont toujours à l’affût, toujours en chasse et qu’ils répandent toujours les mêmes poisons sortis en catimini de leurs bagues piégées dans les instants propices.

 

Mais à quoi bon lutter, elle n’est plus de leur monde et ceux ou celles qui revivent son chemin d’épines lui sont de longue date inconnus…