L COMME LITTERATURE - LES PATIENTES - HUGO TRAUER ( OU L'AFFAIRE HUGO TRAUER )...

 

Après un malentendu duré quelques jours avec les Editions Blanche ( confusion entre deux sites, celui-ci où je publiais quelques extraits de ce livre et un autre qui en publiait un chapitre), je sais depuis une quinzaine de jours avoir l’autorisation de l’éditeur à publier ce post. L’ayant effacé entre temps, j’ai laissé faire…

Et puis, relisant des passages de cet ouvrage il y a deux jours, je me suis dit que ce serait dommage, car si en ce début de printemps la littérature BDSM offre deux livres à lire, ce sont bien les « Carnets d’une soumise de province » de Caroline Lamarche chez Gallimard et celui-ci…

Que justice lui soit ainsi rendue et que ceux qui n’avaient pas lu ce texte lors de sa première parution ( 18/02) sachent qu’ils ont ici un livre réellement digne d’intérêt et pas seulement pour « l’enquête » que je mène autour de lui….

 

 

Voici que j’arrive à mon dernier texte consacré à la littérature… Mais en a-t-on jamais fini avec elle ?

La preuve, c’est qu’à l’origine, je ne comptais pas parler de ce livre…

Or, il y a autour de lui et de sa genèse un tel parfum de mystère que je ne peux  résister.

 

Alors, commençons et essayons de distinguer deux parties : le livre et « l’affaire »….

 

Dès la fin Décembre, il commence à se murmurer ici et là que les éditions Blanche préparent pour janvier la publication du livre-confession d’un psychanalyste connu sur ses « patientes » masochistes…

 

J’achète donc en janvier « Les patientes » de Hugo Trauer, préfacé par Jean-Paul Brighelli (mon universitaire-critique de Sade favori).

La couverture du livre noir indique comme auteur Hugo Trauer. Le sous-titre des « Patientes » est  « carnets secrets d’un psychanalyste », préfacé par Jean-Paul Brighelli.

En revanche la quatrième de couv’ ,elle, indique « roman ». Mais je ne le remarque pas d’emblée.

 

Je lis donc « Les patientes » comme on me dit de le lire :un témoignage, des carnets secrets dont Brighelli serait entré en possession à la mort de Hugo Trauer (on nous indique qu’il s’agirait du pseudo d’un psy très connu) qui l’aurait chargé par testament de les publier…

 

Le texte fonctionne par chapitres, un par « patiente »… Des histoires très dures, un moment je pense aux romans de Florence Dugas de part certaines similitudes de vocabulaire ( notamment l’usage de l’adjectif « inentamé »)  ou de certains ressentis évoqués…

Seulement là, je ne pense pas être dans un roman et je reste la tripe nouée à chaque page…

De plus, vieux coup de bambou pour moi: si être masochiste c’est ça, cette culpabilité évidente sur un ou plusieurs événements du passé que l’on vient expier face à des sauvages sans âme, alors je me suis lourdement trompée quant à moi-même et ce que je vis est sûrement tout sauf du masochisme.

Car dans les « Patientes » de Trauer, il n’y a jamais aucune lumière au bout des tunnels, seulement une souffrance intime , une douleur infinie, du vénéneux mais aussi même parfois du très nauséabond.

Pas une seule anecdote, pas un seul cas ne nous entraîne côté soleil. Quant à l’amour il est totalement absent de ce livre. Le masochisme dont il est fait état ressemblerait plutôt donc à celui d’une Marie L., dont je parlais ici hier soir.

 

Ceci-dit, le livre est flamboyant de bout en bout jusqu’à un final où Rachel, la consoeur de Trauer qui lui a adressé la plupart des cas décrits vient elle-même s’allonger sur le divan pour être la dernière « Patiente » et narrer une histoire digne de « Portier de nuit »..…

A quatre pages de la fin, j’ai à nouveau un moment de doute, ce « machin » m’apparaît comme diantrement bien construit littérairement, pour des carnets de psychanalyste…

Construit comme un roman.

 

Vous l’avez sans doute deviné : c’est là qu’arrive l’inattendu.. A la dernière page du livre une note de Brighelli :

 

« Dans une forme légèrement différente, et sous le titre « Le Protocole de La Fère », ce dernier chapitre a paru en 2000 aux Editions Blanche dans un recueil de nouvelles intitulé «  2000 ans d’amour ». Il était signé Florence Dugas, à qui l’on doit quelques ouvrages érotiques qui ont fait date. Et le soupçon me vient, en constatant ces faits, que cette Dugas n’était peut-être, elle aussi , que le double, le prête-nom, - l’autre visage de Hugo Trauer. »

 

Et, enfin lucide, je tourne et retourne le livre et c’est là que je découvre sur la quatrième de couv’ : ROMAN !

 

Oui, mais alors , roman de qui ?

 

Alors, je vais me risquer à émettre une hypothèse. J’ai bien dit une hypothèse, il ne s’agit pas d’une certitude, et encore moins de « diffamer » quelqu’un , encore moins quelqu’un que j’apprécie….

 

Donc, commençons par « Trauer » : « Trauer und melancolie » est un ouvrage de Freud, « trauer » signifiant « deuil »  dans la langue de Sigmund…

Lacan a tenu une conférence célèbre sur cet ouvrage de Freud.

Brighelli dans ses analyses de la narration sadienne ( je l’ai cité ici) fait souvent référence à Lacan….

 

 

Le topo de départ ensuite: Brighelli exécuteur testamentaire remaniant les carnets de Trauer.

Brighelli est l’auteur d’un roman intitulé « Pur porc », situé en Corse, dont la trame narrative tourne autour d’un « nègre » engagé par un commissaire de police insulaire pour consigner par écrit  ses mémoires sur la tentative manquée d’assassinat d’un préfet…

Du « nègre » de la fiction  à « l’exécuteur testamentaire » de la pseudo-fiction , il n’y a qu’un pas que je me laisserais bien aller à franchir….

 

Enfin, Brighelli est un universitaire ( spécialiste en littérature) très connu dans le monde enseignant et auteur de toute une collection consacrée au « style » de « Untel » ou de « Telautre »…

Je pense savoir, d’instinct, reconnaître un style : celui d’un auteur ou celui d’un « genre ».

Or, j’ai toujours eu le sentiment, en lisant Florence Dugas qu’il y avait quelque chose d’un peu trop tiré au cordeau dans sa prose…

 

D’où mon hypothèse :

« Les patientes » sont un roman de Jean-Paul Brighelli (alias Hugo Trauer et surtout alias Florence Dugas).

 

« Les patientes » est un beau roman envoûtant, c’est ainsi qu’il faut le lire et non comme un traité de psychanalyse. D’ailleurs, là, le livre ne tient pas la route, les réflexions que se fait Trauer notamment sur certains diagnostics doublés d’un jugement de valeur ne se dérouleraient pas ainsi dans la réalité du « divan »… De la même manière le « quotidien » d’un analyste ne serait pas consigné dans des « carnets » cliniques comme il est décrit ici…

 

Si, comme je le pense Brighelli=Dugas= Trauer, maintenant qu’il a épuisé tous les pseudos possibles, j’espère que le remarquable critique de la narrative sadienne qu’il est, va, dans les mois ou les années à venir, nous donner un texte de son cru propre, roman ou analyse, concernant le BDSM….

 

En attendant, « Les patientes » sont en librairie et  je ne peux que conseiller de le lire, malgré l’évocation trop fréquente de cas d’abus ( la dérive masochiste féminine exploitée par des brutes sans nom, pouvant aller jusqu’au meurtre ou au suicide ) qu’on a en effet vus dans quelques faits divers  mais que l’ouvrage met exagérément en relief ( d’un point de vue quantité de cas) par rapport à ce qu’est le SM « en vrai », hors des romans…

 

Je vous propose un bref extrait des « Patientes », choisi non dans les passages douloureux de l’ouvrage mais quelques lignes qui posent une question éternelle du BDSM : le fameux «  Qui domine qui ? »

 

«  J’ai à plusieurs reprises évoqué les contrats que les masochistes passent avec leurs Maîtres ou Maîtresses. Peu importe à vrai dire ce qui y est écrit : le plus fascinant, c’est que tout soit écrit. L’amour, de manière générale, fonctionne sur des implicites. L’amour physique aussi : des amants se cherchent, expérimentent, refusent telle chose tel jour, pour l’accepter le lendemain. Quant à la langue que parlent les amants, elle est hachée, peu verbalisée, susceptible de modifications incessantes, au gré des sentiments…

Rien de tout cela chez mes patientes. Les protocoles élaborés les enserrent comme des gaines. Et ce sont elles qui se le sont rédigé,  la plupart du temps –même si les plus adroites ont le bon sens de faire croire à l’heureux imbécile qui se croit un pouvoir sur elles qu’il est l’instigateur du code. »

 

                  Hugo Trauer - Les patientes - Editions Blanche – 2004 –

 

 

PS : Il me paraît évident que l’hypothèse que j’émets au sujet de l’auteur « réel » des « Patientes » est réfutable, comme toute hypothèse. Aussi, si Jean-Paul Brighelli ou son éditeur venaient par hasard à prendre connaissance de celle-ci et souhaitaient l’infirmer, la fonctionnalité réponse de ce blog leur est totalement ouverte.