ARCACHON - LA VILLA DU TROCADERO - 1912

 

M COMME MALICE ( CHER PERSONNAGE - NOUVELLE - HOMMAGE A LUIGI PIRANDELLO) ...

 

Ceci est une nouvelle et donc une fiction. Celui qui y reconnaîtrait qui que ce soit, mort ou vivant, serait totalement dans l’erreur et se trouverait devant une coïncidence purement fortuite. L’unique référence va à Luigi Pirandello et à sa géniale idée du « rapport entre l’auteur et son personnage », idée que je malmène ici, grandement il est vrai, par la faiblesse de mon intrigue. Mais j’ai tant et tant étudié son œuvre, ses « Masques Nus » que je pense lui avoir rendu justice ailleurs, en d’autres temps et en d’autres manières…. Je suis sûre que ses mânes me pardonneront cette aimable pochade…

 

Agrigente, Mars 1924

 

Cher Personnage,

 

J’ai été bien surprise au courrier de ce jour de recevoir ce pli de vous, d’autant qu’il m’arrive posté du 16 certes  mais du 16 d’il y a deux mois déjà…Etrange affaire ! Ces courriers postaux sont amenés à connaître, je l’espère, bien des progrès dans les décennies à venir !!!

 

Il est rare, je l’avoue, qu’un personnage prenne ainsi la liberté de m’écrire mais il est tout aussi vrai que cela ne m’étonne pas de vous. N’est-ce pas moi qui vous ai fait lunatique, autoritaire et démoniaque ?

Ce pli, à dire la vérité, ne contient presque rien, juste une photo couleur sépia. Mais c’est bien vous, tel que je vous ai voulu : les quelques mots qui y sont joints en attestent, vous m’avez lue et vous savez comment vous êtes, noyé dans mon encre.

 

Or ça, qu’entendez-vous me dire enfin au travers de cette image ? Me reprocheriez-vous de ne point vous avoir assez décrit ou de ne pas vous avoir rendu justice en cela ?

Mais n’oubliez-vous pas un peu trop vite que vous êtes MON personnage et que ce pour quoi vous me servez ne s’embarrasse pas vraiment de description ? Vous êtes LE Dominateur, celui auquel je prête ou même je donne, dans mes fictions le rôle de porter mes réflexions sur cette « condition ».

A moi, auteur soumise, il me faut bien un envers de miroir fictif : c’est vous. 

Et donc, votre physique n’importe pas vraiment dans mes histoires.

Dites-vous bien en tout cas qu’il n’est pas facile d’écrire, même à demi-mot sur ces « choses » que l’on porte en soi… Même si Gabriele D’Annunzio a largement ouvert la porte sur le roman sensuel depuis quelques années, évoquer des situations à part n’est pas évident et on ne peut le faire que par la métaphore, c’est donc elle que je file….

 

J’ai bien regardé votre photo : j’y ai vu que l’air du large vous va bien…Faites vous du « vélo » comme on nomme depuis peu la bicyclette ? Ah ! Il faudra bien que je me décide un jour à raconter votre enfance…

Je me suis demandé où vous posez pour ce cliché : est-ce à Arcachon, avez-vous une somptueuse villa dans la Ville d’Hiver comme c’est très en vogue à notre époque ? N’oubliez pas que vous le pouvez : je vous ai fait riche !

Vous n’êtes pas mon type, pas du tout. Je n’allais tout de même pas créer pour mes petites nouvelles un « bel homme » idéal : celui qui partage mes jours en eût été plus que surpris, alors je vous ai fabriqué vous… Un peu trop enrobé, souriant en façade, les cheveux poivre et sel que vous n’aviez pas à trente ans,  trop jovial en apparence pour n’être pas cette main de fer qui envahit toutes mes fictions….

 

Hé ! bien , non, Cher Personnage, décidément, vous n’auriez pas du m’envoyer cette image.

Elle me déçoit Et elle ne me rendra pas plus clémente envers vous, je veux dire que je ne deviendrai pas plus une plume visuelle, je n’éprouve décidément pas le désir de décrire ni les gens ni les paysages lorsque j’écris…

 

Et puis, quelle idée de joindre cette adresse poste restante ! Quelle correspondance désirez-vous entamer ?

J’ai beau n’être bonne qu’à manier la plume, je n’en suis pas à ce point de névrose

 

Je lis, vous savez, avec la plus grande attention ces livres difficiles que fait paraître l’un après l’autre ce fameux Docteur Sigmund Freud de Vienne dont on parle tant.

 

Que vous dire encore ?

Ne m’écrivez plus mais merci de me lire aussi souvent que vous le faites.

Merci, merci,  bien sûr….

 

Je vous quitte, Cher Personnage. Une promenade m’attend parmi mes orangers siciliens.

 

 

Cordialement,

 

Luigia Pirandella  (encore un nouveau pseudo ?)