M COMME MAINTENANT ( LE KIMONO ROUGE - NOUVELLE ) ... 

 

        

«  Le kimono rouge » est une nouvelle en deux parties, inspirée comme le sont bien souvent mes textes par les images qui les illustrent. Ce texte n’est pas autobiographique ( pas le moindre kimono rouge, ni noir d'ailleurs, chez moi ) et c’est en outre une fiction. A ce titre, toute coïncidence avec des éléments de la vie de personnes réelles, décédées ou vivantes serait purement fortuite.

 

 

LE KIMONO ROUGE . ( Première partie)

 

 

Ce kimono rouge ne me quitte pas. Il me l’avait ramené, un jour, autrefois, d’un voyage au Japon. Il voyageait beaucoup et loin. Et mes origines lointaines étant asiatiques…

J’aime la douceur de sa soie, sa moelleuse enveloppe, je le passe encore parfois pour me regarder dans la glace.

Le reste du temps, il ne quitte pas mon armoire, il a accompagné tous mes déménagements, il fait partie de ma vie comme une âme, une mémoire de moi, un témoignage essentiel…

 

Le minitel paraît aujourd’hui bien désuet aux jeunes gens de maintenant. Il fut pourtant pour moi, il y a six ans de ça, une source de vie…

Qu’aurais-je été sans ces lignes que l’on tapait avec maladresse, ces messages qui étaient équivoques en eux-mêmes parce que si mal imprimés ?

J’étais venue là, un soir d’hiver dans le secret espoir de rencontrer quelqu’un, sans savoir encore que j’allais me rencontrer moi-même.

J’ai écrit à bien des gens, mes correspondances étaient décevantes et ce n’est que par le biais des forums, ces tranches de vie que je parvenais vraiment à m’exprimer. Je n’avais pourtant pas l’impression d’y écrire des choses importantes, je savais même, en lisant les autres que je n’écrivais pas bien. Il faut croire que le vrai filtrait de mes lignes puisqu’en quelques semaines, je devins l’une des « coqueluches » du serveur et que celle qui l’administrait mit tous ses moyens en œuvre pour mettre mes paroles en valeur.

 

C’est alors que je le connus, lui.

Il entra dans ma vie pour n’en plus jamais ressortir, même s’il est vrai qu’il en sortit souvent, pour revenir ensuite, pour repartir et revenir encore, même si aujourd’hui, nous sommes encore liés au sang sans que pourtant nous ne nous voyions plus guère ou tout au moins nous ne nous voyions plus comme autrefois.

 

Il n’empêche : j’ai le kimono rouge, j’ai des colliers qu’il m’offrit, en acier brossé, intraitables comme lui dans leur dureté de forme et d’emploi, et ce sont mes chaînes, mes chaînes à moi, indéfectibles…

Je peux respirer ailleurs, boire des eaux différentes, il suffit qu’il fasse un signe et toute ma soirée et toute ma nuit sont à lui…. Il vient, un amas de cordes de chanvre dans un sac et nous retrouvons nos habitudes d’antan… Nous ne parlons plus de ce qui pourrait jeter une ombre au tableau, je lui souris le plus doucement du monde et je lis dans ses yeux autre chose que de la convoitise aujourd’hui…Sans doute la folie de la passion nous a- t- elle quittés, sans doute le désir s’est-il un peu atténué mais le fait qu’il soit là encore, une fois  de temps à autre, me prouve que je suis bien le havre qu’il lui fallait…. Même si j’aurais souhaité être bien autre chose pour lui. Hélas,  on ne passe pas toujours par la vie des gens à la bonne heure et au bon moment.

 

Lorsque je l’ai connu, j’étais libre et neuve, je veux dire que j’étais libre et neuve pour cette histoire… Parce que pour le reste, j’avais déjà assez salement payé mon tribut à la vie…

Des enfants que j’élevais désormais seule et si peu d’argent. On ne peut pas dire que j’étais une bourgeoise en mal de sensations, ça non….

Il était riche, lui, mais sa richesse, il l’avait construite, de ses mains et surtout de son intelligence. Mais il connaissait ce que coûte chaque chose et chaque pas. C’est pour cela, je crois, que nous nous reconnûmes.

 

Lui aussi était une parole du minitel, une belle parole,  limpide et chargée de vérité et d’émotions. Une parole nue et crue. Une parole de vérité. Les gens ont toujours beaucoup de mal à comprendre combien il peut y avoir de vrai dans le virtuel parfois. Pour certains, il n’y a pas de jeu là, c’est seulement soi que l’on met en jeu et que l’on brûle si cela tourne mal.

Il était ainsi et moi aussi.

 

J’ai posé le kimono rouge sur le dos d’un fauteuil : je le regarde et je rêve.

De ce lointain hiver…

Puisque la vie m’avait soumise au pire, elle m’avait fait en même temps le cadeau de la révélation de ma soumission, de mon masochisme si vous préférez le lire ainsi.

 

Je pense aujourd’hui que les autres, ceux et celles qui m’aimaient sur ce minitel faisaient tout pour me protéger contre moi-même, ils me trouvaient trop exaltée, ils avaient peur que je ne sois pas assez forte pour ce vers quoi je tendais et certaines me disaient même de faire attention à ne pas me méprendre, que le SM était un jeu et pas un lieu où venir exsuder on ne sait quelles culpabilités profondément enfouies en soi…

Ce sont ceux-là qui ne furent pas heureux que je le rencontre. Ils ou elles disaient le connaître, ils ou elles disaient que j’avais tout à perdre là et qu’il était de ceux qui poussent les autres au delà du possible, laissant toujours la porte ouverte au drame, parce que fier et vorace….Quelqu’un de destructeur en somme qui allait se retrouver face à quelqu’un de destructible….

Ils n’avaient pas tort mais ils n’avaient pas raison non plus.

Il a, c’est vrai beaucoup détruit en moi, mais il a beaucoup aussi révélé et , qu’on le veuille ou non, six années ont passé et nous sommes toujours là.

 

Il vint un soir, dans l’appartement que j’occupais alors, inspectant d’un œil de rapace chaque recoin. J’étais muette de timidité et d’angoisse, une boule de terreur écrasait ma poitrine.

Je ne pouvais pas articuler.

 

Il ne désirait pas de mots, c’est ce qu’il me dit en m’allongeant brutalement sur le parquet, il me tenait à pleines mains par les cheveux, il me traîna ainsi sur la largeur de toute la pièce pour finir par m’écraser violemment contre un mur et m’ordonner de me mettre à genoux. Il enleva mon cardigan, déchira mon léger chemisier, mes dessous et ne me laissa qu’avec un porte jarretelles brinqueballant et des bas qu’il avait maillés dans la tourmente…

 

Qu’ai-je fait de ma vie depuis sinon être ainsi et pour toujours figée en cet instant à genoux devant lui, dans l’attente des ordres à venir ?

Même s’ils ne fusent plus aujourd’hui, même si d’autres ombres ont traversé ma vie, je suis toujours l’agenouillée du premier soir, noyée dans ses cheveux et qui n’aurait osé le regarder en face pour un empire… Il ne s’agissait pas de respecter les règles, non… Il s’agissait de moi simplement, jamais mes yeux n’auraient eu la force de croiser les siens…

 

Je m’abandonnais, je m’abandonnais liquéfiée d’effroi, de douleur et de plaisir à cette énorme main qui tenait mon cou par l’arrière et qui m’empêchait de respirer….

 

Soudainement, il écrasa mon visage sur le sol, et il  se mit à cravacher mon dos avec un rythme soutenu.. Il n’avait rien respecté du crescendo auquel on aurait pu s’attendre et les coups tombaient drus, me fendant en deux à chaque fois, surtout quand il me retourna et que mes seins puis mon sexe subirent le même sort.

 

Je ne vous ferai aucune autre confidence sur ce que furent nos jeux à deux… Cela ne vous regarde pas….

Et il y a tant de choses que vous pouvez imaginer par vous-mêmes puisque tous savent pour l’avoir lu lui combien il aime l’excessif, les cages et les cachots, l’humiliation des corps et des esprits, les larmes et les cris, les supplications…. Combien il aime à dominer pour narguer la mort qui nous attend tous, puisque pour lui (et il en est pour moi de même) le vrai but de ces jeux, de ces amours-là, c’est de se sentir totalement vivants et indépendants de tout, et de tous.

 

J’ai écrit amour. Je le vois en me relisant. Oui, voici que déjà j’ai écrit amour. Un sourire est en moi qui ne vient peut-être pas jusqu’à mes lèvres tant il est doux, si secrètement doux. Je parlais de lui, de sa sauvagerie carnassière et j’ai écrit amour…Il faudrait pour me comprendre accepter que, pour certains parfois, la douleur exalte le plaisir et que le plaisir ainsi reçu engendre cet amour qui comble, qui emplit, qui vous soulève comme une vague immense et vous dépose sur le rivage qu’il choisit, atone, étonnée, hébétée, liée à jamais….

 

Je suis venue vers le fauteuil, je froisse un peu le kimono sous mes doigts pour l’entendre bruire, gémir peut être comme je gémissais alors…Le kimono rouge ne s’épanche qu’en un suave effluve de « Chamade » de Guerlain… Ah ! Pourquoi faut-il que les objets et les choses soient muets et qu’ils ne rendent rien de leur âme, de cette âme que nous leur avons insufflée en les faisant vivre avec nous ou sur nous… Ils auraient pourtant tant et tant à dire, à raconter… Eux ne risqueraient pas de mentir, eux ne risqueraient pas d’être saisis de pudeur, de remords ou de regrets… Je suis sûre que les objets et les choses seraient les narrateurs les plus objectifs de la plupart de nos histoires et surtout de nos histoires intimes…

 

Oui, j’ai écrit amour quelques lignes plus haut. Car j’ai aimé cet homme et qu’il m’a aimée….

 

 

 

( A SUIVRE )