M COMME MAINTENANT ( LE KIMONO ROUGE - NOUVELLE - 2 -) ...

 

«  Le kimono rouge » est une nouvelle en deux parties, inspirée comme le sont bien souvent mes textes par les images qui les illustrent. Ce texte n’est pas autobiographique ( pas de kimono rouge, ni noir d’ailleurs, chez moi ) et c’est en  outre une fiction. A ce titre, toute coïncidence avec des éléments de la vie de personnes réelles, décédées ou vivantes, serait purement fortuite.

 

LE KIMONO ROUGE. ( Seconde partie)

 

 

Je l’ai aimé. Il m’a aimée. Et tout ce temps-là, j’ai accompli une mue qui m’a rendue vivante.

Par lui, je fus fond de l’air, je fus pluie, je fus humus, terre, racine et tronc, je fus branche et feuille et fruit.

 

Je parle au passé et il est pourtant vain de me demander s’il reste quelque chose de tout cela : je suis arbre et quoi qu’il advienne, c’est une vie d’arbre solidement planté en terre que je vivrai. Ce n’est donc pas de moi qu’il faut attendre un seul mot gris sur celui qui donna vie à cet arbre.

 

Il n’aimait pas que moi. C’est si évident, si classique. Malgré tous nos débordements, malgré ce qu’il exigeait de moi sans répit, tant et tant et tant de preuves de son pouvoir sur moi, il n’aimait pas que moi. Et il était tout aussi exigeant ailleurs.

Je savais, et cela depuis le début, ce qu’il en était…. Je les avais connus ensemble.

 

Il prit vite plaisir à nous réunir. Je n’avais rien à objecter puisque d’une part j’aimais tout ce qu’il aimait comme une partie de lui et d’autre part, la bisexualité ne m’effrayait pas, on m’avait assez dit, j’avais assez lu que toutes les femmes le sont.

 

Lorsque je changeai d’appartement, ce fut elle qui vint m’aider à faire la décoration et je la revois, rieuse dans sa blondeur dérangée et couverte de poussière s’activer à tendre un rouleau récalcitrant de papier peint.

Je me souviens de ses ongles très longs, tranchants comme des scalpels quand elle le voulait et du feu de ses lèvres… Je sais encore combien elle pouvait être féroce.

Je le revois aussi, lui, spectateur placide en apparence, mais aussi guetteur au bord du ring, le regard trouble, puis tout à coup aussi précis que celui d’un entomologiste…

 

Pour eux deux, je ne saurais jamais quel rôle j’eus exactement… Quel était le pacte de loups, le pacte de fous qui les unissait face aux autres ? No sé.

 

Avant de continuer, il me faut dire qu’il serait faux de nier que je n’aie pas eu un instant le désir ou le fol espoir qu’un jour, il ne soit qu’à moi. Que l’appartenance que je lui offrais ne soit pas réciproque.

Mais j’ai bien dit un instant, un très bref instant… D’une part parce que je me suis jamais assez aimée pour ça et d’autre part parce que je n’étais ni aveugle ni sourde : je les voyais ensemble tous les deux, ce qu’ils étaient , il n’y a rien à rajouter là et j’entendais aussi les coups de fil qu’il passait à d’autres que moi, d’autres qu’elle aussi…. Je savais que je ne serais jamais la première. Et j’allais même, dans mon oubli de moi, jusqu’à revendiquer d’être l’ultime. La dernière des dernières.

 

 

Il se prit d’envie de m’envoyer vers d’autres hommes, des inconnus que je devais rejoindre  dans des hôtels, au jour et à l’heure qu’il fixait, tantôt vêtue en hétaïre, tantôt en collégienne .

C’est elle qui était chargée de contrôler le but de ma mission et je passais sous ses yeux, le rouge au front pour réclamer les clés à un portier au regard condescendant….

C’est comme un polaroid se fanant peu à peu qui me resterait de ces instants : elle, assise dans un fauteuil recouvert de velours cramoisi, ses bas toujours impeccablement tendus, luisants dans la pénombre à demi-voilée de ce type d’endroit très chic….Je pense qu’elle savait alors déjà où l’histoire nous conduirait et comment….

 

Un jour, il me pria de l’accompagner dans l’un de ses voyages…. Pas très loin, pas même à une  heure d’avion, une capitale francophone où nous passâmes une soirée à déguster avec les doigts des moules et des frites. Lui et moi. Moi et Lui, comme n’importe qui dans cette ville-là…

Il m’amena ensuite chez un amateur de lourds sarcophages blindés où je fus enfermée pendant ce qui me parut des heures, puis en guise de remerciements, il m’offrit à l’ami, me laissant l’argent pour le rejoindre ensuite en taxi. Quand j’arrivai à l’hôtel, il avait suspendu, du mieux qu’on pouvait le faire en cet endroit, une blonde du cru, aux mamelles énormes et il m’ordonna d’observer leur « séance ».

Je ne sais pourquoi, fut-ce à cause des cheveux ou fut-ce à cause des rondeurs, mais pendant tout ce temps je ne cessai de penser à elle, restée à Paris. Présage.

Ensuite, une fois la dame tarifée partie, il me prit avec une violence inhabituelle et me laissa longtemps pantelante.

 

 

C’est là que les choses se délabrèrent. Il n’avait pas parlé de ce voyage. Ce fut moi qui en payai les pots cassés.

La suite est une douloureuse histoire de ruptures, de réconciliations, d’explications, de menaces, de départs et de retours….

Elle lui demanda de rompre, il le fit. Je crus en mourir….Je crus que l’arbre était arraché d’une terre trop meuble et qu’il perdait sa sève… Je mésestimais la force des arbres.

Puis il revint et tout recommença comme avant. C’est de cette seconde époque que date le kimono rouge.

Nous eûmes même un autre week-end en clandestins, quelque part en Hollande…

Je ferme les yeux et me voici, comme si j’y étais, à nouveau tenue en laisse, chienne rampante, dans un club select d’Amsterdam et plus tard à l’hôtel, sommée de retourner en bas au bar pour « lever » un quelconque masculin et le ramener dans notre chambre, tandis qu’il observait la scène, d’un air faussement blasé mais où brillait , tapie, une lueur complice…

Je croyais que ce regard scellait à jamais notre contrat. C’était faire bien peu de cas du leur.

 

Cette dernière escapade sonna notre glas définitif.

Que mit-elle dans la balance ?

Toujours est-il que quelques jours plus tard, il me présenta R.

Selon ses dires, R. était ma moitié d’orange : il me ressemblait comme deux gouttes d’eau…

C’était bien le cas et c’est ce qui d’ailleurs fit que je ne revis jamais ce R.

Où était-il allé chercher, lui qui avait pour ces choses-là toute l’intuition du monde, que l’on pourrait désirer trouver dans ces amours de possession une quelconque gémellité ? Etait-il lui même mon semblable, ne nous étions nous pas reniflés, attirés, unis pour nos différences ?

Le temps passant, mes réflexions m’éclairent… Ce raisonnement-là, seule une femme avait pu le tenir, c’est elle, qui, pour se débarrasser de moi l’avait convaincu de me jeter ce R. comme un os à ronger.

 

Après cela, nous nous revîmes encore un peu, parfois. Il y eut des coups de fil, beaucoup de moi, qui ne savais vivre sans sa voix sinon sa présence, très peu de lui et toujours aux petites heures du matin, souvent sans un mot, juste la sonorité d’un souffle avant  de raccrocher.

 

Je le rencontre encore quelquefois. Je n’ose pas écrire « je le revois » car ce serait faux.

Quelque chose s’est irrémédiablement brisé.

Il est l’homme que j’ai aimé, que j’aimerai toujours. Il est l’homme qui m’a aimé et qui ne m’aime plus.

Et puis, il a beaucoup changé, j’ai comme une impression qu’il ne met plus la même intensité dans les choses… Il « joue » beaucoup, comme on dit, mais plus sur des aspects techniques que sur la philosophie de jadis…. Toujours carnassier certes mais aujourd’hui, plus de ceux qui comptent leurs proies que de ceux qui sont fiers de la rareté et de la qualité de celles-ci…

 

Moi aussi, je suis différente. Il y a quelqu’un qui passe par ma vie aujourd’hui. Quelqu’un qui sait. Quelqu’un qui a compris pourquoi ou plutôt par qui je suis un arbre et qui ne dit mot.

Qui laisse le kimono rouge dans l’armoire sans me demander d’en faire le sacrifice que d’ailleurs, je ne ferais pas….

 

Lorsque nous nous croisons, eux et nous, nous échangeons quelques banalités très courtoises sur le monde, nos bonnes mines et nos récents voyages. Pas plus. Il badine et je suis mutine.

Il arrive que, dans les jours qui suivent, je reçoive un appel de lui, nous nous voyons….

Parfois pour parler seulement, d’autres fois pour plus. Je vous l’ai dit, il nous arrive encore de déployer les cordes de jadis même si les nœuds qu’il y fait ne revêtent plus le sens symbolique qui était le leur autrefois.

Nous savons bien tous les deux qu’un ressort est cassé quelque part ….

 

Pourtant s’il est ce qu’il est, moi, je suis ce que je lui dois. Et je n’en finis pas de payer cela. Maintenant. Face à moi-même. Même sans lui.

C’est une autre forme de l’amour, une forme triste qui se décline seulement sur le mode du souvenir mais si un seul homme devait avoir compté pour moi, ce fut lui et uniquement lui.

Il n’a rien dérobé de moi, bien au contraire il m’a emplie, il a su me faire passer des gués que je n’aurais jamais franchi, il m’a insufflé cette force qui se cachait en moi mais que j’ignorais. Il a su deviner cet arbre que j’étais et lui donner l’espace pour grandir. Lui consacrer juste assez de saisons pour qu’il prenne tout son essor.

Et puis, c’est vrai, il est parti. Pour de bon puisque le lui que je croise aujourd’hui n’est plus mon lui, celui qui fut pour moi le terreau nourricier.

Ce qui m’a été enlevé ce ne sont que des illusions de bluette comme nous en avons tous et ce n’est pas lui qui l’a fait, c’est la vie.

Pourquoi faut-il qu’il y ait une fin aux histoires, une porte aux cachots et tout là-bas au loin, toujours, même pour les geôliers, la tentation de la lumière ?

 

Je me suis mise nue et j’ai passé le kimono rouge… Je me regarde dans le miroir. J’ai toujours les mêmes cheveux longs et drus, je n’ai pas pris de rides encore. Six ans…

Curieux comme les pires défis finissent par ne laisser aucune trace… Un tatouage et quelques piercings qui pourraient avoir été faits par effet de mode. Mais de lui, de ses fouets et cravaches rien. Rien de ces liens qu’il serrait jusqu’à ce que mes doigts bleuissent, jusqu’à ce que crois qu’ils s’étaient séparés de mon corps. De ses pinces qui broyaient la pointe de mes seins et me faisaient hurler quand il les plaçait, quand il les ôtait …

Rien. Rien.

Il est vrai que la peau en définitive n’est pas un très bon parchemin pour les défuntes histoires.

Les vraies marques sont bien plus profondes. Elles se trouvent à l’intérieur.

Moi, la femme au kimono rouge, moi, l’arbre, mes cicatrices d’amour, je les garde au fond de mon cœur.