L COMME LUXURE 2 ( L'OMBRE A LA MOTO ) ...

 

Cette scène de théâtre, purement fictionnelle (n’y cherchez pas d’autobiographie ni de ressemblance avec quelque mort ou vivant qui serait alors purement fortuite), je la portais en moi depuis quelques temps.

Un désir de donner la parole à l’envers de mon miroir, le personnage du Dominant. Elle existait sous une ébauche de nouvelle mais hélas et comme toujours, je me heurtais très vite à l’idée de pouvoir qui sous-tend ce « rôle » quoi que l’on veuille bien en dire, quoi que l’on souhaite en croire. Ce texte-ci ne fait pas exception à la règle… Même si, pour la première fois peut-être, dans les dernières phrases de la voix-off, je pense être parvenue à exprimer un peu de ce que je voulais donner à entendre ou à lire….

 

C’est la publication d’une photo de Falo, sur son blog, au début de février qui m’a permis de trouver l’inspiration de la forme sous laquelle je fais paraître ce texte ici ce soir. Falo m’a autorisée à emprunter sa photo pour illustrer mon post, et je tiens à le remercier chaleureusement, d’autant plus que je suis allée même jusqu’à « voler » son titre : « L’ombre à la moto »…

 

Comme dans « La voix humaine » de Cocteau, il n’y a qu’une personne présente sur scène (une femme) et en voix-off, celle d’un homme.

Là s’arrête la ressemblance avec Cocteau dont le talent n’a rien à voir avec ces humbles lignes….

 

 

 

L’ OMBRE A LA MOTO.

 

«  Il existe un péché plus destructeur et plus enivrant que la luxure : c’est la passion du pouvoir. »

 

J.C. HARVEY.

 

La scène s’éclaire lentement, la récitante est déjà en place; sur le fond de la scène, un écran avec la photo ci-dessus projetée.

 

 

 

LA RECITANTE ( Elle est assise près d’une petite table sur laquelle est posée une lampe allumée,  elle tient des feuillets à la main, comme une liasse de photocopies..) :

 

Il ne s’agit pas de croire ou de ne pas croire aux fantômes. J’ai envie de sourire si vous m’imaginez, moi, y croire une seule seconde…

Non, il s’agit d’une ombre, une vraie. Une ombre, vous dis-je, de celle que l’on voit se projeter sur les murs, sur les paysages, pour peu qu’il y ait un brin de soleil, le soir qui tombe ou l’éclairage d’un réverbère…Une ombre qui se projette à l’infini. Sur un plan vertical, horizontal. Comme on veut.

Une ombre du passé ? Sans doute. Même si dans cette histoire, il n’y a pas vraiment  de passé  et non plus de présent, encore moins d’avenir.

 

Avoir été n’a aucun intérêt. Devenir est instable. Il n’y a qu’être qui compte.

Il aurait assez d’intelligence pour le savoir, assez de malignité pour le nier…

 

Son ombre sort parfois miraculeusement de l’asphalte à Paris. L’été quand il fait très chaud, elle suinte de la chaussée. L’hiver, quand un seul et unique flocon de neige tourbillonne juste assez vite pour que l’on croit avoir été victime d’une illusion. Mais l’ombre est là, venue des Golden Nineties.

Elle accompagne comme un double un de ces motards d’aujourd’hui, un de ces jeunes hommes dont la visière du casque dévoile la trentaine et les vrombissements du moteur à un feu rouge dénotent le désir encore intact d’investir la vie (quelle que soit la forme que prendra ce désir…)

Oui, c’est là que l’on peut trouver son ombre….

 

 

LA VOIX OFF :

 

La neige tombe dru. En une heure à peine, elle trouble le paysage, l’opacifie, l’offusque au point de faire croire au soir. Le soir, l’heure des ombres…

J’ai eu l’âge de ces motards. Sans doute alors quadruplais-je, quintuplais-je (et je me trompe peut-être encore quant à ma force d’alors en la minimisant) l’essence de leurs journées.

Ce ne fut pas qu’histoire de circonstances. Il fallait de la volonté, il fallait un esprit de conquête, un désir de pouvoir inextinguible pour bâtir comme je le fis alors en l’espace de quelques mois des ponts entre deux continents. Des ponts de labeur acharné, jour et nuit, jusqu’à n’avoir plus d’yeux, des ponts d’hommes auxquels je transmettais cette folie qui m’habitait, des ponts de création vers lesquels j’aime encore parfois me retourner. J’ai bâti des ponts de pouvoir.

Le pouvoir comme une aventure… Moi, c’est ainsi que je le vivais…

Etre le premier dans la forêt vierge, le premier à triompher de la jungle.

J’ai aussi bâti des ponts d’or… Le pouvoir, n’en déplaise à quelques imbéciles heureux, a aussi cette forme…

 

J’aurais souhaité commencer par parler d’autre chose. De l’amour par exemple, mais lui aussi n’est-il pas  affaire de pouvoir ?

Et puis, ce lointain bruit de moteur en fusion qui parvient jusqu’ici me ramène vers mes motos, les premières… Et ces dix années tout entières remontent….

 

 

LA RECITANTE :

 

C’est de cette époque que date la seule photo de lui qui me soit connue. Que pourrais-je en dire ? Qu’il a l’air jovial et qu’il montre une tendance à l’embonpoint ?

Mais qu’est-ce qu’une photo ? De la lumière ? Non. Tout juste une autre forme d’ombre…

J’ai su plus tard que sa bonhomie n’était qu’apparente et quant à l’embonpoint, peut-être en effet, qu’aujourd’hui, dix ans plus tard…

 

«  Ego Domino ».

Ne fut-ce pas ce pseudo qui me permit d’accéder à ses premiers textes ?

Car de quoi d’autre s’agit-il ici pour moi que de vouloir faire resurgir d’on ne sait quels limbes les mots dits, les mots maudits, les mots écrits, les mots éperdus, les mots finalement perdus ?

Il écrivait. Des textes qui parlaient d’amour, de sacré, de possession, de violence et de cruauté. Des histoires qui plaçaient la liberté comme bien majeur.

Je me suis souvent étonnée que jamais un Dominateur n’ait publié un texte important, un texte de référence. Des lettres, un recueil, un roman qui marquent l’époque. Enfin, bref, que la parole du Dominateur soit absente de ce que l’on peut appeler la « littérature » BDSM….

Les textes d’ « Ego Domino » auraient pu être ceux-là… Ils répondaient sans nul doute avec sincérité à cette forme d’introspection en surface qui donne les phrases les plus authentiques.

On ne les lira jamais. Tout simplement parce qu’il n’a pas achevé de les écrire.

Il a seulement fini d’écrire AINSI. Bien des choses sont venues s’en mêler. Des histoires de pouvoir. Bien des choses sont venues s’emmêler. L’emmêler lui, à travers les différents « casques » qu’il voulut arborer sur sa moto. Et pour être l’un, il ne pouvait plus avoir la plume de l’autre, non plus que pour être le troisième, ni le quatrième….

A trop vouloir être partout, on finit par n’être plus nulle part.

A trop vouloir être tout, on finit par n’être plus son essentiel.

Petit à petit, dans les fils de la toile, je perds les mots de l’homme jeune sur sa moto et la neige atténue, recouvre et fait disparaître à jamais les mots d’ « Ego Domino »….

 

 

LA VOIX OFF :

 

Le pouvoir.

Une ivresse. Une force. Une source de jouvence.

Regardez la vieillesse des hommes de pouvoir, qu’il soit financier ou politique.

Pensez à l’automne d’un Agnelli, aux dernières années d’un Mitterrand et ne me dites pas que le pouvoir ne laisse pas dans le regard la lueur amusée du jeune homme brillant que l’on fut…

Et n’est-ce pas pour cela que nous sommes si nombreux à nous battre pour lui…

 

Trente ans. J’avais trente ans. Des histoires d’amour entrecroisées, des fils inextricables… Et des motos.

Et je dominais, oui, je dominais. La courbe des routes, leur sinuosité… Je me lançais sur les circuits, sur les pistes en vainqueur.

Tout simplement même, je dominais certains soirs le Périphérique comme d’autres remportent un Grand Prix…

Les motos, leur carénage, leur fuselage n’étaient que la forme ultime de ces cuisses de femmes, de ces hanches aimées avec sauvagerie mais aimées avec fougue et désespoir aussi. Car dominer, que ce soit un corps, la vitesse ou une affaire, c’est toujours aussi payer de sa personne. Ce qui compte n’est pas ce que l’on a devant soi, ce vers quoi les routes semblent nous amener mais bien ce qui est derrière nous. La vraie puissance n’est pas dans la cylindrée, n’est pas dans la dureté, la vraie domination n’est pas dans la coupe que l’on remporte mais bien dans le calice que l’on laisse le plus loin possible derrière soi.

 

Gagner, dominer. Le pouvoir, l’argent, l’amour et le sexe sont-ils jamais autre chose que ces jouets qui nous ont été refusés jadis ? Une revanche. La plus mauvaise des raisons à se donner pour exister mais aussi la plus banale sans doute.

 

 

LA RECITANTE :

 

Que dirais-je qu’il est devenu en dix ans ?

Du pouvoir encore et toujours. Du pouvoir visible pour tous en plein jour.

Mais aussi une forme de pouvoir occulte et pernicieuse connue de certains seulement qui ont pour habitude de se protéger derrière des armures noires à la nuit venue….

Une forme de pouvoir claustrophobe, méfiante à l’extrême, surprenante de la part de celui qui haussait vers l’azur les couleurs claquantes de la liberté à trente ans.

 

Il est vrai qu’à le lire, c’est tout un itinéraire que l’on trace, un itinéraire à la mesure humaine. Plein de contradictions. Comme celles de tout homme. Il aura, en fin de compte, revêtu toutes les « déguisements » de notre époque, au fil de ses diverses signatures, tour à tour libéral puis quasiment alter-mondialiste, réaliste et tranchant pour sombrer aussitôt dans le spirituel tout droit calqué sur les religions ou psychothérapies en vogue….

Un itinéraire d’enfant gâté, comme dirait Lelouch ? Je n’en suis pas même certaine… Surtout que celui-ci fut tout sauf un enfant gâté et je le dis au sens propre….

Il a du pouvoir aujourd’hui comme hier. Le seul qu’il ait perdu en route, c’est celui des mots.

 

Il n’y a plus de jeune homme à la moto.

Il ne reste que l’ombre à la moto.

Il le sait. Et c’est là la raison de sa férocité. Envers les autres. Pour ne pas l’être envers lui-même.

 

Depuis peu, il écrit à nouveau…

Non plus les textes d’ « Ego Domino »… Mais les mots que l’on trouve sous les touches du clavier de tout Dominateur…. Du banal, du sans saveur, sans valeur, sans intérêt….

Ses textes d’aujourd’hui sont semblables à dix mille autres textes… Semblables à ceux de tous ses pairs.

Ses pairs ?

Splendeur, impair et passe.

 

Je ne suis pas même certaine que les mots que je lui prête aient été un jour écrits….. Que cette ombre à la moto  soit autre chose qu’un reflet de cette nuit d’hiver… Qu’il ne s’agisse pas bel et bien en définitive d’une histoire de fantômes… De masques….

Il neige et c’est Mardi Gras….

 

(Elle se lève et sort de scène).

 

La scène sombre dans le noir, ne restent que l’écran éclairé et la photo projetée tandis que l’on entend :

 

 

LA VOIX OFF :

 

Il neige et je regarde les toits se recouvrir de blanc. J’imagine et je publie des histoires érotiques un peu « hard » qui font sourire ma femme tendrement. Qui plaisent aux gens, qui ne dérangent nullement. Que je n’aime pas. Qui ne sont pas moi.

 

Il neige.

J’inventerais des ponts entre les empires et je dévorerais la chair des filles. J’aimerais à mourir, je possèderais des villes… Sur ma moto, j’irais plus vite que le vent.

Si j’avais, si j’avais encore trente ans….

Si je n’avais pas déjà tout vécu avant.

Si j’avais été capable de pas devenir un mur de glace, de résister au temps qui passe.

 

Il neige.

Je voulais posséder des fortunes de créativité, je voulais posséder des trésors charnels, dominer le monde et l’amour humain…

Dominer des femmes, ce n’est pas, comme presque tous le croient, obtenir leur asservissement. C’est s’assurer de leur amour. Cela peut prendre toutes les formes, physiques, mentales que l’on veut mais le but est toujours le même. Il ne s’agit pas de dompter des chairs de saindoux mais de prendre en charge des âmes vindicatives et rebelles et de les amener à se transcender. Ce n’est pas un travail sur les corps, sur les peaux mais sur l’esprit de celles qui vous reconnaissent, celles-là mêmes seules qui ont le pouvoir de vous faire Seigneur. De faire que vous ne soyez pas, que vous ne soyez jamais, une ombre, votre ombre…

 

J’avais mon pouvoir et celui qu’elles me conféraient.

J’avais donc LE pouvoir et j’avais les mots…

 

Je voudrais retrouver ces mots…

C’étaient les miens.

Les miens. Rien que les miens.