L COMME LUXURE ...   

 

 

« La luxure, conçue en dehors de tout concept moral et comme élément de dynamisme de la vie, est une force.

La luxure est une force parce que jamais elle ne conduit à l'affadissement du définitif.
Faisons de la luxure une œuvre d’art et du plaisir une raison de vivre. »

 

     in « Les vertus du vice »- anthologie de Gilles Verlant - Albin-Michel.

 

 

 

Je me suis attendue très longtemps. Entre penser les choses, les intégrer pour soi et ensuite se donner les moyens de les réaliser, j’ai perdu bien du temps.

Peut-être cela provient-il du fait que j’étais une lectrice. La littérature a ceci de dangereux qu’elle donne à vivre par procuration. Enfin, du moins lui reconnaîtrai-je de m’avoir aidé à bâtir mes fondations.

Je n’ai pas été une précoce. La soumission, le plaisir dans la soumission ont été pour moi tout d’abord une petite ariette triste qui s’égrenait au fil des ans, triste parce que vécue dans la solitude. Encore heureux qu’existent les plaisirs solitaires….

C’est par les mots des autres que je me suis construite, non plus des mots bien arrangés et en ordre de marche « comme dans les livres », mais les mots concrets de ceux-là qui « vivaient » les choses que je « pensais ».

La « Licorne » à qui j’ai dédié mon post « Lux » fut l’une des fées qui me firent grandir. Et puisqu’il s’agit ici de mon « Début », je peux sans peine lui renouveler pour ce texte aussi ma dédicace de l’autre soir….

 

Les mots de ces autres étaient parfois des mots savants, techniques même, c’étaient quelquefois des mots très crus, c’étaient le plus souvent des mots de réflexion. Il fut un temps, un endroit qui avait ce pouvoir de les engendrer, peut-être tout simplement parce qu’il était lui-même alors un lieu en construction.

C’est là que je suis devenue une « liseuse », c’est là que j’ai écrit pour la première fois, sans savoir que je venais d’apprendre à voler.

Je n’aurai donc été une femme accomplie que tard. Pourquoi ne pas le dire ici ce soir ?

 

 

Je T’ai attendu très longtemps. Il faut dire que j’ai pris des chemins de traverse et que je me suis mirée plus souvent qu’à mon tour dans le miroir aux alouettes. Alouettes sans tête comme le nom de ce mets de par chez nous.

Ecervelée sans doute, ivre de découvrir sûrement. Mais le serveur est toujours là, à la fin du repas pour se rappeler à notre bon souvenir et apporter l’addition des festins de pierre : j’ai réglé celle-ci plus souvent qu’à mon tour aussi.

Te connaître m’aura évité de m’aigrir. De finir par ne plus y croire.

 

Je l’ai écrit souvent, Tu m’as apprivoisée. On apprivoise les esprits, les cœurs et les corps. Je n’ai jamais aimé le mot « dressage »…

Sur le siège entre nous, lorsque nous nous sommes rencontrés, Tu as posé un fouet. Je l’ai regardé de biais, en me contorsionnant un peu pour ne pas paraître l’observer tout à fait.

J’avais peur et je sentais mon excitation naître, monter, grandir encore, liée toute à cette peur.

J’ai fini, joli « début », inondée entre mes cuisses tremblantes, trémulations qu’un pantalon, tenue choisie fort mal à propos, avait bien du mal à masquer.

 

Mais j’en étais encore à ne pas vouloir accepter les signes distinctifs et à refuser ceux surtout de la féminité exacerbée. Il n’ y avait là rien d’une éducation rigide venue de l’enfance puisque tel n’avait jamais été le cas mais plutôt ce hiatus entre mon moi adulte combatif du quotidien et une image de femelle qui, je le croyais alors, le contredirait, le nierait.

 

Ce fut tout le contraire. Les dessous « chics », les bas, les talons que Tu me suggéras petit à petit ne firent qu’introduire en moi une nouvelle dimension. Je finis par me voir belle. Belle dans tes yeux, belle aux miens aussi. Et voluptueuse, charnelle.

 

Il m’est impossible d’expliquer pourquoi la soumission décuple la beauté d’une femme mais c’est pourtant un fait. Foin des crèmes miracles , les soumises sont toujours infiniment belles. Peut-être est-ce du aux poses gracieuses qui sont bien souvent celles des contraintes, peut-être aux tenues qui mettent si bien le corps en valeur et l’érotisent à l’extrême… Je ne suis pas absolument sûre de cela car j’ai vu au cours de soirées de « vraies »  soumises non actives ce soir-là, mais seulement spectatrices et vêtues sobrement d’un noir très simple : elles rayonnaient comme à l’accoutumée.

 

J’ai donc, en me sentant investie moi aussi de cette beauté, commencé alors à habiter mon corps. A le sentir, à en connaître les instincts, les fantasmes, les pulsions…

Assez fort pour que, mu comme par un aimant et sans un mot , Tu les lises en moi , et que Tu m’amènes vers eux.

 

Chemin faisant du collier à la laisse, j’ai joui de plus en plus, physiquement mais aussi dans ma tête, de mon appartenance. Elle est devenue non plus une partie de moi, mais moi toute entière. Elle ne m’a pas changée comme je le craignais, elle m’a transformée. En mieux.

Bâillonnée d’un foulard tout d’abord jusqu’à ce récent bâillon qui occupe ma bouche d’un sexe factice et qui est aussi beau vu de l’extérieur avec sa forme rectangulaire ( j’ai horreur des bâillons-boule qui défigurent) qu’il est bon à l’intérieur par ce plaisir qu’il me fait ressentir. Bouche cousue mais pas vide qui me fait reproduire, salive et langue à l’oeuvre , sans volonté délibérée mais par instinct primaire les mouvements de ce que l’on peut sans peine imaginer. Et qui me mettent dans tous mes états. Fière que Tu me saches ainsi, en train de m’ouvrir spasmodiquement, d’appeler, muette mais de toutes mes forces ce que Tu ne voudras bien m’offrir que plus tard. Car nous n’en sommes là qu’aux prémices.

 

Un masque parfois pour me rendre aveugle au jour et voyante à l’infini de ma propre fusion interne.

Tu ne m’imposes rien, Tu ne martèles pas tes ordres d’une voix redoutable. Tu m’amènes à moi.

Je ne te nomme jamais « Maître » parce que Tu sais que cela ne nous apporterait rien, je ne suis pas une bavarde en ces instants et que Tu as ce sens inné de percevoir ce qui doit être fait et ce qui n’est pas souhaitable. Ce nom de «Maître », je sais que d’autres te l’ont crié avant. Je n’ai pas besoin de le dire tant il est évident, tant je T’ai reconnu comme tel et une fois pour toutes.

Sais-tu qu’il m’arrive dans nos ballets étranges de sentir tous nos gestes aller en harmonie et qu’il me vient cette sensation saugrenue peut-être, mais indéniable, que Tes mains sont taillées pour mes seins, mes hanches et mon ventre pour supporter le poids exact et la forme de Ton corps ?

 

Etre agenouillée me rend forte, marcher à quatre pattes me rend fière et il m’arrive de jouir ainsi un nombre insensé de fois à la suite. Je Te vois me voir, je me vois me voir, je me vois Te voir. Kaléidoscope qui m’embrume et je pars à l’intérieur de moi, pour un voyage étrange, non pas égoïste puisque même dans cette lascivité poussée à son summum et qui me déconnecte de tout pour de longs instants, je sens que Tu es là, je sais intuitivement dans mon brouillard personnel que Tu seras là à l’arrivée pour m’aider à reprendre pied.

 

La douleur a les mêmes effets. Que ceux qui me lisent ne me vouent pas aux gémonies si j’affirme qu’elle est le paroxysme du plaisir. Je n’entends pas déposer cette phrase comme une vérité générale : je ne parle ici que de moi. De moi qui n’ai rien d’une espèce étrange, de moi qui suis seulement parvenue à être « sexuellement » moi par cette route escarpée.

Et il ne faut pas avoir honte d’être soi. Jamais. Et pas plus sexuellement qu’autrement . Comme il ne faut pas avoir honte de parler de sa « sexualité »   et de la mettre en mots . Il ne s’agit pas de convaincre quiconque du bien fondé de certaines pratiques, il s’agit de me raconter et le fait de le donner publiquement à lire et d’avoir quelques lecteurs permet seulement de ne pas truquer, car même les béotiens sentent ce qui sonne faux. Ecrire ici, ce n’est pas une volonté de choquer mais bien au contraire un garde-fou par rapport à mes propres pudeurs, celui qui me fait chaque jour progresser dans l’un des buts qui donnèrent vie à ce blog : me reconnaître, me connaître, me nommer, et écrire ces mots de « masochiste », de « soumise », non pour heurter mais comme une catharsis personnelle.

 

La douleur est tout d’abord désir et pourtant à ce stade là, quand tout commence, elle n’est que douleur, puis, à la faveur peut-être des fameuses endorphines, elle va intensifier l’aspect désir et le transformer en plaisir. Puis, ce plaisir passé, elle va redevenir douleur. C’est là qu’il faut arrêter. Tu sais toujours quand il faut arrêter.

 

Puis le désir revient et réclame à nouveau la douleur et la douleur fait mal et devient plaisir et le plaisir retombe et redevient douleur, et la scène se reproduit jusqu’à être l’un comme l’autre épuisés de fatigue.

Car le plaisir est grand. Immense. Et varié. Et variable.

Jouir sous le rythme d’un martinet fait de cuir brut ou de fines chaînettes n’a rien à voir avec jouir de la brûlure de la cire en gouttelettes lancinantes qui se répandent très vite ou très lentement selon ce que Tu décides dans Ta scénographie.

Jouir d’être menottée et liée dans une cage, atteinte seulement à l’aveuglette par un martinet de daim lourd est encore autre chose…

Le fouet est une telle étape de la cérémonie qu’il me ferait hurler comme une louve pour T’appeler en moi même si le moment est à venir encore .

La canne rend les contractions de mon ventre si évidentes et mes mouvements de balancier si suggestifs que, même Toi (me permets-Tu de le dire ?), Tu coupes court aux gestes précis et déposes l’instrument pour entrer dans mes limbes et occuper la place que seul Tu as su faire Tienne ainsi .

 

Car ils sont normaux les pratiquants BDSM, ils font aussi (sourire) l’amour comme tout le monde, avec quelques positions, quelques variantes de prédilection que je vous laisse deviner tant il est vrai que les globes des fesses, les rotondités du cul sont l’un des aspects esthétiques les plus prisés par les uns, les plus érotisés par les … unes dans notre « sombre continent » .

 

Une fessée justement, une fessée toute simple parvient parfois à déclencher un plaisir faramineux. Tout est question de syncopes, de rythmes là encore, qui gagnent de la fesse au sexe, du sexe au plus secret du ventre jusqu’à mon plaisir et, pour Toi,  celui de savourer l’effet produit et de ne plus résister non plus dans ces cas-là….

 

Ce plaisir se transforme ensuite en moi au long des heures et des jours : on ne « joue », bien évidemment, pas ainsi quotidiennement. Personne.

Mais dans les temps qui suivent, demeurent des endolorissements, des courbatures un peu partout, des seins, un sexe sensibles au moindre frottement qui me rappellent à chaque contact ce feu du plaisir et qui bien souvent le renouvellent, là, au beau milieu d’une rue, dans une salle, inopinément, par pur mécanisme physique ou si je suis seule et que je l’écoute sourdre de moi, de cette façon cérébrale qui est sans doute le propre de nos « pratiques ».

Ainsi demeuré-je soumise et vibrante de plaisir , même au cœur de la foule, même loin de Toi…

Et puisque Tu m’interroges souvent à ce sujet, je suppose que cette idée ne Te laisse pas, Toi non plus, de marbre….

 

 

Pourquoi luxure comme titre ?  

Pour l’exergue du début. « Parce qu ‘elle évite l’affadissement du définitif », « parce qu’elle fait (d’elle même ) une œuvre d’art et du plaisir une raison de vivre » parce qu’elle est, c’est vrai, je crois l’avoir montré, « une force » pour les deux , celui qui « officie » et celle qui « subit »…

 

Nous n’en aurons jamais fini d’avoir faim l’un de l’autre, de nos imaginations fécondes, de nos sensations profondes. Sensualité. Sexualité cérébrale et physique.

Cérébrale parce que basée sur ce postulat de départ : je T’ai remis les clés de moi, je ne m’appartiens plus, j’ai un collier et une chaînette de cheville au quotidien, j’ai une « condition » revendiquée librement. Nous nous sommes mutuellement choisis comme Maître et soumise. Le fait de ne plus m’appartenir implique aussi que le quotidien et ses vicissitudes, les emmerdeurs de tout poil et de toute fonction n’ont plus de poids sur moi. Je T’appartiens et suis donc totalement légère depuis lors. De là, l’image clé de ces « cordes et de ces entraves qui libèrent »….

 

J’aurais été différente, je veux dire une femme différente, c’est à dire une soumise différente que je sais que Tu aurais été Toi aussi totalement différent. Si j’avais été de celles qui jouissent dans les humiliations, les soirées plurielles,  Tu m’aurais amenée vers cela .

Il y avait en Toi dès le départ toutes les ouvertures possibles du monde et cette faculté de porter l’autre vers sa maison, celle de ses désirs et seulement de ses désirs.

 

Nous serions-nous alors plus ou moins aimés ou bien également, qui le saura jamais ? Qu’aurions-nous fait alors de nos jalousies respectives ? Cette question aussi demeure posée à l’infini.

 

Bien sûr que j’ai énormément changé et franchi bien des limites, que je te lappe en chatte comme je n’aurais pas même imaginé le faire un jour aux premiers posts de ce blog qui n’a que quelques mois, pas même une année. Mais cette progression qui est le but de toute soumise, cette idée permanente de repousser les limites qui est celui de tout Dominateur se font sans hâte et dans le dialogue (même muet), qui traîne autour du ressenti visible chez nous comme chez bien d’autres aussi. Précisons une fois encore que nous n’avons rien d’exceptionnel. De différent, peut-être, par rapport à d’autres couples BDSM (qui sont libres de vivre leur relation ainsi, aucune nuance péjorative ici), il y a juste le fait que nous nous aimons.

 

Il n’y a aucune contradiction en cela mais c’est bien  la luxure, volupté incomparable, qui est notre seul guide.

Elle nous aidera dans nos prochains plaisirs. Moi qui hurle ma jouissance lorsque je vis des contraintes de sculpture de cordes lors de Tes bondages, je désire,  tout comme Toi , aller maintenant vers des suspensions. Je trouve cela très esthétique à la vue, je peux déjà imaginer un peu : la sensation du bondage exponentiellement multipliée et mon plaisir de même…

Et puis, Te l’avouerai-je, il y a la peur des hauteurs qui me titille, et Tu sais que lorsque j’ai peur, le résultat final est un feu d’artifice…..