L COMME LITTERATURE :  "L'IMAGE"  - JEAN DE BERG ( CATHERINE ROBBE - GRILLET )....

 

Difficile de reprendre le cours de cette énumération après avoir évoqué Sade hier soir…Mais, bon, d’une manière ou d’une autre, il sera tout de même question ici de  gens bien : les Robbe-Grillet (monsieur et madame) et d’un livre que j’aime…

 

« L’image », je l’ai rencontrée de bien curieuse façon…

 

A dix-sept ans, encore. Comme pour Sade.

J’habitais alors un petit village près de Toulon et chaque année le Festival du Jeune Cinéma se déroulait alors à Hyères…

 

Cette année-là, le « Grand » invité témoin en fut Alain-Robbe-Grillet… Je pus donc y voir projetés pour la première fois à mes yeux « Le jeu avec le feu » et « Glissements progressifs du plaisir ».

Tout le monde sait que les relations sado-masochistes hantent le cinéma de Robbe-Grillet.

 

Hyères est une toute petite ville. Entre deux projections, on y rencontrait les « people » dans les cafés du coin…

Robbe-Grillet, géant barbu et impressionnant y était accompagné d’un tout petit bout de femme, toute vêtue de bleu marine qui devait avoir passé déjà  la quarantaine mais qui gardait un air de collégienne stricte. C’était Catherine, son épouse…

 

Toute timide, je m’en fus un après midi demander au monsieur de me dédicacer mon livre de poche « L’année dernière à Marienbad ». Un brin de conversation charmante s’engagea et je demandai à madame si elle n’avait jamais été tentée par la caméra ou la plume. Si ma mémoire est bonne, c’est lui qui me répondit que Catherine avait écrit un livre sous le pseudonyme de Jean de Berg ( qui, comme vous le pensez bien avait été attribué à l’époux, de très cultivés adeptes BDSM le croient encore aujourd’hui…)

 

Vous vous doutez bien que je fonçai en faire l’acquisition, dans une édition de « J’ai lu » aujourd’hui épuisée… Il faut de nos jours chercher chez les bouquinistes pour en trouver un exemplaire en poche ou dans la version originale aux Editions de Minuit…

 

C’est un bien beau livre que « L’image »…

D’abord, c’est un vrai roman, bien écrit… Madame avait été à bonne école.

Et puis, ce roman met en place une relation sulfureuse BDSM, il faut le dire, entre trois personnages et fonctionne donc comme un triptyque en miroirs croisés.

Là, madame n’avait pas eu besoin d’école… Après avoir été et l’épouse et la soumise de son mari, Catherine Robbe-Grillet est encore aujourd’hui une dominatrice très sélective…

Elle devait d’ailleurs récidiver sur le mode littéraire dans le début des années 80 avec « Cérémonies de femmes », magnifique opus là aussi, mais signé cette fois au féminin, Jeanne de Berg ( de très cultivés adeptes BDSM l’ignorent encore aujourd’hui… ).

 

Pourquoi « L’image » est-il un beau roman ?… Sourire…

Parce qu’il est bien écrit, parce qu’il y a de vrais personnages, psychologiquement construits, parce que toutes les situations évoquées sont à la fois possibles et fictionnelles, parce que les actes et les sentiments y sont sublimés dans les mots et les gestes…

 

Jean revoit Claire après des années. Claire a une amie très jeune, Anne, qui se révèle très vite être sa petite soumise . Jean l’apprend de Claire au cours d’une promenade à Bagatelle mais aussi pas à pas au travers d’un jeu sulfureux de photos qu’elle lui montre et dont l’une (L’image) ne correspond pas à la série…

Claire « prête » la petite Anne à Jean mais ce prêt n’est déjà qu’une façon de se dévoiler sans mot dire.. Et c’est Claire qui viendra au dernier rendez-vous….

 

Dit comme ça, cela paraît bien peu…

Mais allez résumer un livre, quel qu’il soit ! Tiens, « Madame Bovary » ! Je vous souhaite bien du plaisir…

 

Moi à dix-sept ans, en lisant, j’ai été Anne et Claire et ce livre-là, oui, a beaucoup compté dans la révélation de ma « féminité particulière ».Il n’a depuis cessé de m’accompagner. Et je l’aime encore aujourd’hui sans lui trouver une seule ombre entre les pages. Il date pourtant de 1956 !!!!

 

De lui, je vais vous offrir deux choses : un extrait de sa préface originale signé Pauline Réage, qui y développait une réflexion passionnante et aussi, comme d’habitude, quelques lignes d’une scène que j’aime tout particulièrement.

Bonne lecture.

 

« …L’amant, dès qu’il possède quelque subtilité, s’aperçoit vite de sa méprise : il est le maître, c’est vrai, mais il ne l’est vraiment que si sa compagne le veut ! Jamais les rapports de maître à esclave n’ont illustré si bien les échanges de la dialectique. Jamais   la complicité n’a été aussi nécessaire entre la victime et le bourreau. Même enchaînée, à genoux, suppliante, c’est elle en fin de compte qui commande.

Et elle le sait bien. Son pouvoir grandit en fonction de son apparente déchéance. D’un simple regard elle peut tout interrompre, tout faire tomber en poussière d’un seul coup. »

       

Pauline Réage – Préface à « L’image » de Jean de Berg – Editions de Minuit – 1956 –

 

 

« C’est joli, vous ne trouvez pas ? » me dit-elle avec une moue.

 

Au-dessous de l’arcade centrale que formait la lingerie de dentelle, la rose maintenue contre la chair, du côté gauche, sa tête s’inclinant vers le bas, débordait à la fois sur le tissu noir et sur la fourrure blonde triangulaire, dont elle masquait largement un des coins supérieurs. L’ourlet d’un pétale atteignait même la naissance de la cuisse. Au-dessous encore, et à droite contre la pointe inférieure du triangle, où la toison s’achevait en un plumet très fin, et le ruban noir de la jarretelle, la goutte de sang s’apprêtait à couler sur la peau de nacre.

J’ai répondu que c’était en effet une réussite, quoiqu’un peu trop chargée de symboles, peut-être, dans le meilleur goût de la tradition surréaliste et romantique.

Claire a souri. Sa figure s’était détendue tout à fait. Sous prétexte d’en parfaire encore quelque détail, elle s’est penchée sur son œuvre. Mais elle s’est mise à caresser la rose, comme l’avait fait précédemment la jeune fille, effleurant le bout des pétales et plongeant ensuite un doigt dans le cœur.

Elle a cessé tout de suite. Il semblait que ce fût un jeu seulement. Elle a caressé aussi un peu, du revers de l’index, la courte toison bouclée.

« C’est dommage, dit-elle, que nous n’ayons pas emporté d’appareil : il y avait un joli cliché en couleur à prendre. »

Elle s’est courbée un peu plus et a léché, avec douceur, la goutte rouge qui menaçait de tomber et de tacher le bas.

Des voix s’approchaient dans le chemin, entre les bosquets de thuya. Claire a relevé le visage, pour regarder son amie, avec des yeux inconnus, pleins de tendresse. Les deux jeunes femmes se sont souri longuement. »

 

                « L’image » - Jean de Berg - Editions de Minuit -1956 -