L COMME LITTERATURE : "LE LIEN" ( VANESSA DURIES ) ...

 

« Le lien » de Vanessa Duriès est paru en 1993 chez Franck Spengler.

Depuis cette date, il est le « must », l’ouvrage de référence de toute une génération en ce qui concerne non seulement la littérature SM mais le BDSM tout simplement.

 

Je n’aime pas ce livre et ne m’en cache pas. C’est à lui que je faisais allusion dans le « prologue » de ce « L comme littérature ».

Je n’en parle ici que parce qu’il est donc une « figure imposée » mais aussi parce qu’il me sert de contrepoint par rapport aux livres précédemment cités ou à venir.

 

A sa sortie, il fut servi par une très habile campagne médiatique (télé, magazines féminins les plus connus etc.)

Le décès tragique de l’auteur dans un accident de voiture l’année suivante a aussi contribué sans nul doute à donner à ce court récit une place dans « notre » Panthéon, place bien usurpée.

 

J’ai moi-même « rencontré » ce « Lien » dans une émission de télé. Si ma mémoire est bonne, ce devait être « Nulle part ailleurs ». Aujourd’hui, après quasiment quinze ans, il est facile d’imaginer que la prestation de Vanessa Duriès serait le clou « hot » d’une émission de Thierry Ardisson...

Juste histoire de situer le tableau.

 

Vanessa Duriès était une très jeune femme de 21 ans. Elle écrivit donc ce récit, puisqu’il est ainsi nommé, après tout au plus une année de « soumission » que je pourrais qualifier de « hard » auprès d’un maître que je peine, lui, à qualifier tout simplement.

 

Pourquoi je n’aime pas « Le lien » ? Tout d’abord parce que c’est très mal écrit, ce n’est même pas écrit du tout.

Mais puisqu’il faut l’imaginer comme un récit, peut-être dois-je taire mes réticences littéraires pour donner d’autres raisons.

 

Les voici.

Que raconte « Le lien » ? La rencontre entre une jeune fille étudiante en Lettres, qui se dit elle-même perturbée, et un homme plus âgé qui va l’initier au sado-masochisme sans qu’elle y soit forcée, tant cela ( et je confirme que ce dernier point est évident à la lecture) semblait être chez elle une évidence.

Passées les dix premières pages qui sont lisibles, on entre dans un catalogue, j’ai bien choisi le mot, de toutes les variantes de scènes SM possibles et imaginables, dont 95% sont basées sur des rapports avec des tiers.

 

Le maître trimballe donc sa Vanessa, à travers sa région et à travers la France, de Dominateurs hommes connus en couples Dominateurs célèbres chez lesquels elle va connaître une initiation en forme d’« histoire d’O » extrême certes, mais sans surprise aucune et dans des conditions toujours dégradantes dont je dois dire, pour être objective, qu’elle se réjouit.

 

Rien d’autre. Une succession de scènes hard plus quelques lignes ça et là, qui se veulent de réflexion, mais que le plus humble des sites BDSM sur le web approfondit cent fois plus et cent fois mieux.

Des scènes et des scènes qui se succèdent, aucune page sur le quotidien (qui pourtant devait bien s’inscrire entre les scènes en question) et des digressions bavardes de psycho-philosophie à trois francs six sous.

 

A ce stade cela pourrait encore me laisser indifférente mais le problème que pose ce livre, c’est qu’il a empoisonné le milieu SM.

Je m’explique.

 

Il est notoire que la plupart des Dominateurs n’ont pas de soumise et sont perpétuellement en chasse . Voici qu’avec ce récit, ils n’avaient même plus besoin de s’interroger ou de fantasmer : l’archétype de « La » soumise leur avait été vendu !

D’ailleurs, en  ce qui concerne les hommes, je reste convaincue que pour les « Maîtres sans soumises » (pendant symétrique des « chiennes sans collier »), « Le lien » a une fonction masturbatoire, ne serait ce que  celle de l’esprit.

 

J’évoquais mon époque « chat » il y a quelques jours. En moyenne, c’est à la cinquième question que l’on me demandait si j’avais lu « Le lien »  et ce que j’en pensais.

Eux , bien sûr, avaient adoré.

Je rendrai cette justice à M. de ne m’avoir jamais parlé de cet ouvrage en ce temps-là et si nous l’avons évoqué depuis, cela a été pour nous rendre compte que nous partagions le même point de vue quant à sa valeur.

 

« Le lien »  a donc véhiculé l’image détestable de la soumise corvéable, prêtable, interchangeable (et quelque part jetable, selon moi, si l’histoire avait duré), humiliée et heureuse de l’être.

Devenue une icône pour toutes et tous, Vanessa et son « Lien »  sont surtout devenus un modèle à suivre à la lettre : allez critiquer « Le lien » de par chez nous et on vous regardera comme une brebis galeuse et donc comme une non-soumise ( je n’utilise pas le mot « insoumise », bien trop beau et chargé de sens pour voisiner avec ces lamentables fadaises).

 

Le plus amusant est que dans ce récit,  « Le » maître a exactement l’attitude que voudraient avoir tous les pseudos-maîtres que je connais. Et que c’est une attitude nulle et non-avenue.

Que penser d’un quadra aux prises avec une fille de vingt ans qui n’a rien de plus pressé que de l’éprouver en la « confiant » à d’autres ?

Bel exemple de médiocrité. Je vous laisse juges .

 

Quant on lit la critique du « Lien »,  on tombe invariablement sur la phrase « le récit d’une passion amoureuse dans le monde SM ».

Le mot « passion »  est juste dans ce qu’il peut avoir d’univoque, car si je suis certaine que cette jeune femme aima cet homme, la réciproque m’étonnerait fort.. Il n’ y pas une seule trace de l’amour de ce « maître » dans « Le lien ».

Lorsque cette ombre masculine est évoquée, elle ne se manifeste que par son orgueil et sa fierté, sentiments, vous en conviendrez, plutôt égoïstes.

 

Il se trouve que je connais fort bien la ville dans laquelle se déroule « Le lien ». J’en connais d’autant mieux « le noeud de vipères » (allusion littéraire très marquée et à clés) qu’y constitue le milieu SM.

Je n’ai jamais rencontré Vanessa et son « maître » mais ceux qui prétendaient l’avoir fait (et là, je suis, bien sûr obligée de me placer dans un certain doute, ne pouvant témoigner par moi-même) m’ont tous dit combien la soumise était charmante et combien le « maître » , à dix mille lieues de l’homme cultivé décrit dans ce récit, se révélait être un rustre total qui, notamment, après le succès du livre, monnaya, tel un manager, les interventions de « SA » soumise  sur telle revue,  à telle séance de signature ou dans tel talk-show.

De quoi avoir tout de même une sérieuse défiance donc quant à la véracité d’autres aspects du livre en question puisque le « maître » semble avoir été plus une « projection » idéale que le reflet de sa vérité humaine.  

Rien n’a changé, quinze ans ont passé et « Le lien »  demeure « le bréviaire SM »  français. Aussi bien, hélas, pour les femmes que pour les hommes.

Je l’avais lu dès sa sortie, mais je pense qu’on a du me proposer de me l’offrir au moins une dizaine de fois depuis.

Pour que je le médite, évidemment.

Merci bien et à votre bon coeur.

 

Quant au style et pour y revenir malgré tout, je dirais que, bien pire que les « succédanés » d’ « Histoire d’O » qui fleurissent depuis les années 50, « Le lien »  a encouragé ces derniers temps la naissance de la pire des littératures BDSM en librairie (quasiment toutes les parutions) et éveillé des vocations chez nos pratiquants qui peuplent désormais listes et forums de leurs œuvres porno-pédantes, qui lassent et désolent au bout de quatre lignes.

 

Exemple tiré d’un mélange de textes (productions masculines et féminines confondues) « multivitaminés » mais à la saveur « allégée » pour ne pas choquer les âmes sensibles :

  

« Oui, la soumise est une chiennasse qui en redemande, oui.  Oui, elle va aller sans culotte dans les toilettes de l’avion et y attendre les passagers qu’elle a aguichés, oui. Oui, elle se fera payer et traiter de « pute » et de « salope », oui. Oui, et ça va la faire jouir, oui, oui.Et oui, je suis la chienne béante et pantelante de mon Seigneur et Maître, oui, oui et oui. »

 

Ce qui ne les empêche pas de se congratuler sans cesse les uns les autres pour la justesse de ton de leurs textes.

Sauf que tout cela est devenu d’un rasoir à la fin.

 J’en bâillerais si cela ne me déprimait pas autant.

Or, que trouvions-nous dès la page 16 du « Lien » ?

« J’ai appris haut et fort à crier que je suis une putain, une chienne, quand un inconnu me prend sous les yeux de mon Maître. ». 

 

J’ai eu bien du mal à trouver quelques lignes à vous proposer mais, puisque je l’avais fait pour  les autres titres des précédents posts , voici un extrait du « Lien » :

 

« Le lendemain, nous retournâmes chez nos amis où m’attendaient de nouvelles épreuves. Vers la fin de l’après-midi, je fus préparée dans l’attente d’un couple : j’avais été avertie que Clotilde était dominatrice, et qu’elle serait accompagnée de son soumis attitré, Vincent. Il fut décidé que je ne les verrais pas et l’on m’entraîna dans la cave que je ne connaissais pas encore. Pierre avait choisi ma tenue : je portais des bas résille, une petite jupe à godet qui laissait entrevoir le bas de mon ventre et un chemisier noir transparent masquant à peine un corset noir en cuir serti de chaînes. »

 

Pour n’être cependant pas totalement injuste envers ce récit, je me dois d’ajouter qu’il comporte un chapitre intitulé « Ratages », qui trace un portrait de l’univers BDSM, très proche de la façon dont je le perçois moi aussi.

 

Donc, je vais citer quelques phrases de celui-ci et conclure que, ne serait-ce que pour ces pages , "Le lien" est un document à lire mais avec un esprit critique et averti...

 

«  Nous n’avons jamais cédé aux pressions des échangistes qui se cachent parfois tant bien que mal, sous de prétendues " invitations à caractère SM". (  )

Faux manoirs réduits à l’état de banales chambres à coucher, fausses soirées rituelles animées par de vieux célibataires privés de femme "coopérative" faux maîtres sans autorité, faux pervers sans fantasmes. La publicité mensongère est monnaie courante aux abords du sadomasochisme pur et dur »

 

      Vanessa Duriès - « Le lien » - Franck Spengler - 1993 .