L COMME LITTERATURE (2) : HISTOIRE D'O - PAULINE REAGE ( DOMINIQUE AURY ) ... 

Pour Toi mon Amour, ce texte-fleuve qui parle de nous sans jamais en parler...

 

J’ai déjà raconté ici ou là sur ce blog comment j’ai « rencontré » l’ « Histoire d’O » de Dominique Aury (qui déclara en 1995 seulement de manière officielle être la fameuse Pauline Réage , mystérieuse « autrice » du livre brûlant).

 

La liste de livres à lire à seize ans pour l’exposé de philo sur la passion, parmi lesquels « Belle du seigneur » et celui-ci, qui ne fut pour moi que la confirmation par le multiple du déjà éprouvé à la lecture de la « Motocyclette »…

 

Ce qu’il y a d’extraordinaire, avec l’ « Histoire d’O », c’est de savoir que c’est un roman, une fiction, c’est à dire que ça n’existe pas..

Que des allumés de première en aient ensuite fait leur emblème et leur terrain de jeu est une autre histoire. Qui n’est pas l’ « Histoire d’O » en tout cas…

 

Ce qu’il y a d’extraordinaire avec « Histoire d’O », c’est la date de sa parution, 1954, une date où la littérature SM n’est absolument pas en vogue….

Quelques années plus tard, passé le temps des procès et des anathèmes, on commença à voir fleurir des ersatz, des clones d’ « Histoire d’O » en pagaille. Cela n’a d’ailleurs plus cessé depuis.

Dans sa postface à « Retour à Roissy », la suite (qu’il faut ignorer) d’ « Histoire d ‘O », Mandiargues écrit :

« Nullement à la mode, comme j’ai dit, il y a quinze ans, l’ « Histoire d’O » a créé une mode qui sévit assez détestablement aujourd’hui et qui nous vaut de voir paraître tous les mois quatre ou cinq romans prétendus « érotiques », aussi pauvres de style que d’imagination. L’érotisme en littérature ne se justifie que s’il est exceptionnel, tel qu’il fut par le fait de Réage… » 

 

Ce qu’il y a d’extraordinaire avec « Histoire d’O », c’est qu’elle enfante le roman SM et l’étrangle du même coup définivement…. Bien peu depuis ont pu apporter une once de renouveau au genre.

Car « Histoire d’O » donne à lire avec une précision minutieuse et quasiment exhaustive, l’ensemble des règles du SM, toutes les « scènes BDSM » y sont passées en revue dans un style concis mais d’une grande richesse…

De plus l’auteur qui ouvre son livre par un double début le clôt par une double fin…

Au lecteur de choisir !

Jeu de rôle inconscient. C’est en ce sens que j’écris qu’il faut ignorer la pseudo-suite « Retour à Roissy » dont Pauline Réage dit elle-même qu’il est la « dégradation et non la suite » d’ « Histoire d’O »… Ceci-dit, cette « suite » vaut au moins par le texte avec lequel l’auteur l’introduit et qui est intitulé «  Une fille amoureuse ». Je vais y revenir.

 

Au lecteur de choisir sa fin donc.

Et c’est une bonne chose.

Car « O », c’est de l’ O-nirisme…. Des figures de style, tant érotiques que littéraires…

Des chimères. Pour les nuits de nos nuits. Pas pour du quotidien en tranches pré-emballées…

 

Il y avait à Roissy trois grilles. »

         « Histoire d’O »-Pauline Réage-Jean-Jacques Pauvert-

 

Il y a tout autant de grilles de lecture pour « Histoire d’O »…

Il suffit de savoir que le masque de la chouette de la grande scène de la fin tire sa source (dixit Mandiargues encore !) d’un masque réellement porté par Léonor Fini dans une fête parisienne où Dominique-Pauline et son amant Jean Paulhan sont présents, pour comprendre « qui » écrit « Histoire d’O », la démarche à la fois mutine et personnelle d’une «  fille amoureuse » vivant dans le milieu artistico-littéraire le plus pointu de son époque, l’essai réussi et jamais renouvelé par la même fille de cette écriture ciselée à la virgule près et ensuite, ensuite seulement la naissance de la pierre angulaire de la « littérature SM »…

 

Cette « Fille amoureuse » que j’évoquais plus haut n’est autre que la Genèse de l’écriture d’ « Histoire d’O »…

Un roman de femme amoureuse passionnément, pas forcément SM d’ailleurs dans la réalité des choses, disons-le.

Une ode d’amour et une sorte de jeu-pari entre Dominique Aury et Jean Paulhan (voir note en bas de page), une petite provoc’ entre amoureux :

 

« ..Moi aussi, je pourrais écrire de ces histoires qui vous plaisent.

Vous croyez ? répondit-il… »

«Une fille amoureuse »-Pauline Réage-Jean-Jacques Pauvert-

 

Dans cet acte d’écriture, il y a un amour infini qui va se transformer métaphoriquement dans la relation amoureuse « ET » SM (donc forcément exacerbée) d’abandon total qu’O vit avec son amant…

C’est cette métaphore que mes seize ans surent saisir, épris qu’ils étaient d’une volonté farouche d’absolu dans l’amour et qui décelèrent dans ces pages la route qui plus tard, bien plus tard, les y conduirait… Vers l‘amour absolu, vers l’amour SM certes, mais pas vers une pâle et fausse mise en scène de cette œuvre comme certains s’agitent beaucoup à nous faire croire vivre « live » et 24/24 dans leurs chaumières ( euh, non, pardon, dans leurs donjons !)

 

Et tout le roman est ainsi, tourbillonnant sans cesse entre la métaphore et la rhétorique dont le corps d’O, tracé au « cordeau » par les lanières qui la cinglent et viennent la parfaire, devient peu à peu le support d’écriture, la page vierge où Pauline Réage inscrit phrase après phrase la litanie de son petit chef d’œuvre… Décrié souvent par ceux qui se prétendent « grands » dans le monde BDSM d’aujourd’hui et qui n’hésitent pas à affirmer qu’ « O » ( tout comme Sade d’ailleurs) les fait bâiller…

Rien d’étonnant…. Il ne faut pas « être SM » pour aimer l’ « Histoire d’O », il suffit simplement d’aimer la littérature (et, convenons-en d’avoir tout de même, encore de nos jours, l’esprit un peu ouvert)…

Car malgré tout, dans ce système de signes ou le signifiant jouxte le signifié, il y a le nœud, le fil conducteur de l’œuvre, l’ « histoire » qui est à prendre ou à laisser : on entre ou on n’entre pas dans l’univers d’ « O » et y entrer c’est accepter un passeport pour l’inconnu… et franchir avec lui l’une au moins des trois grilles de Roissy….

 

« Les mules claquaient sur les carrelages rouges des couloirs, où des portes se succédaient, discrètes et propres, avec des serrures minuscules, comme dans les portes des grands hôtels. »

                « Histoire d’O »-Pauline Réage-Jean-Jacques Pauvert-

 

Il faut vouloir suivre O dans ces dédales, ces labyrinthes où est déjà inscrit en puissance le labyrinthe de Marienbad de Robbe-Grillet, à venir talentueusement quelques années  seulement plus tard…

Cachots alternent avec chambres  et appartements luxueux, des convives qui ne sont que des ombres se joignent aux « cérémonies », il faut oser entrer chez O pour lui emboîter le pas… Il faut oser la suivre dans son chemin de croix bienheureux, à l’égal de ces tableaux de saintes radieuses devant le martyre qu’on voit représentées dans presque toutes les petites églises d’Italie…

Les extases d’O, jusqu’à la dernière (vous aurez deviné la fin que moi, liseuse, je choisis entre les deux qu’on me propose) sont semblables à ces extases là….

 

 

La postérité d’ « Histoire d’O » s’est donc sentie prise du virus de l’imitation mais en a rajouté dans la bluette fadasse remettant par ailleurs le couvert à l’identique mais sans talent sur les scènes « érotiques » qui, elles, étaient inimitables… D’où la cargaison de navets annuels, d’où aussi ma raison perso de n’écrire jamais explicitement sur le BDSM….

 

Car, hélas, presque tous les textes que je lis, publiés chez des éditeurs ou en ligne n’ont jamais su renouveler le genre.

Avec une logique informatique qui consisterait à placer les mots dans le désordre, à pêcher tel aspect de telle scène pour le mâtiner de telle autre, bon an mal an , pros comme amateurs ne font en cent quatre vingt pages ou en un demi-feuillet que réécrire un morceau d’ « Histoire d’O »…

Je sais des lieux où de « bonnes gens » brutalement saisies du virus de la plume ou du clavier publient sur ce qui fonctionne comme nos blogs des textes à épisodes qui se veulent du même bain de teinture que « L’Histoire d’O »…

Applaudis par leurs fidèles lecteurs qui ne possèdent soit plus aucun sens de la mesure, soit aucune culture littéraire, ils sombrent,  là où Réage sublimait, au bout d’une page dans le triste porno pour gare, usant et abusant de termes crus, là où Réage réussit à ne pas en employer un seul….

Du roman « initiatique » qu’ils voudraient imiter, ils ne tirent que la caricature d’un « journal de dressage » ; là où la femme était palimpseste, eux la font chienne, parce qu’hélas c’est aussi cela, la littérature SM amateur.. et ceux-là n’ont pas même l’excuse d’avoir à faire du tirage, de produire….

 

Quant à ceux (ou celles) qui doivent assurer chez l’éditeur, ils (elles) y rajoutent une once de bluette, ou (ô horreur depuis quelques années !) d’explications psychanalytiques, créneau  il est vrai laissé totalement vacant par Pauline Réage….

Quant aux velours flamboyants des tenues d’O , ils ont laissé la place dans les dernières productions à des vêtements de marques de luxe clairement citées de page en page… A croire que le sponsor est tapi là derrière. Horripilant à l’extrême.

 

Il y a eu tout de même, je vous rassure, quelques toutes petites livraisons d’huîtres perlières depuis 1954…

 

Mais de celles-là, nous reparlerons un autre soir…

 

« Rêve ou cauchemar, décors de prison, robes de gala, personnages masqués, tout l’éloignait de sa propre vie, et jusqu’à l’incertitude de la durée. Elle se sentait là-bas comme on est dans la nuit, au cœur d’un rêve que l’on reconnaît, et qui recommence : sûre qu’il existe, et sûre qu’il va prendre fin, et on voudrait qu’il prît fin parce qu’on craint de ne le pouvoir soutenir, et qu’il continuât pour en connaître le dénouement. »

                        « Histoire d’O »- Pauline Réage- Jean-Jacques Pauvert

 

« Histoire d’O », c’est ça exactement, le rêve absolu du SM…. Mais un rêve.

Qu’on se le dise : l’endroit que Mandiargues nomme « Roissy-en-France » n’existe pas, sinon au fond de nos phantasmes (avec ph)….

Vouloir le recréer sans cesse est pour certains une bien médiocre illusion.

Se vouloir O, se proclamer Sir Stephen, c’est digne des Bidochons du BDSM qui n’ont pas saisi la portée emblématique de l’ouvrage et qui, pauvres d’eux, prétendraient le « re-mettre » en scène dans leurs  appartements feutrés…. Sans avoir compris le vrai sens de cette ode à la passion et à la liberté (aussi paradoxal que cela paraisse), sans avoir compris que Pauline Réage ne nous a offert l’ « Histoire d’O » que pour nos rêves, un peu comme ce que Sade avait été pour elle :

 

« …Il m’a fait comprendre que nous sommes tous des geôliers et tous en prison, en ce sens qu’il y a toujours en nous quelqu’un que nous-mêmes nous enchaînons ; que nous enfermons, que nous faisons taire. Par un curieux choc en retour, il arrive que la prison ouvre à la liberté. Les murs de pierre d’une cellule, la solitude, mais aussi la nuit, la solitude encore, la tiédeur des draps, le silence, délivrent cet inconnu à qui nous refusons le jour . Il nous échappe et s’ échappe sans fin, à travers les murs, à travers les âges et les interdits. Il passe de l’un à l’autre, d’une époque, d’un pays à l’autre, il prend un nom ou l’autre . Ceux qui parlent pour lui ne sont que des traducteurs, à qui, sans que l’on sache pourquoi(pourquoi ceux-là, pourquoi ce jour-là), il a été permis, un instant, de saisir quelques fils de cet immémorial réseau des songes défendus.

Aussi bien, pourquoi pas moi ? »

« Une fille amoureuse »-Pauline Réage-Jean-Jacques Pauvert-

 

 

NOTE : Le livre d’ailleurs fut très longtemps attribué à Jean Paulhan, jusqu’à ce que Dominique Aury ne se dévoile enfin, après le décès de ses parents.

Curieux, cette manie qu’ont les gens, lorsqu’un texte de femme les dérange un tant soit peu, de vouloir à tout prix qu’un homme en soit l’auteur. Pour en avoir fait les frais moi-même tout récemment, je peux vous assurer que la chose demeure inéluctable, hélas…

 

PS : Pour mieux appréhender par vous-mêmes, je vous donnerai  du texte d’ « Histoire d’O », dans les soirs à venir, quelques extraits et représentations graphiques plus parlants….