BDSM et Thriller: "Sexy New York" (L'Océan de la Stérilité Tome II) de Romain Slocombe - Editions Fayard Noir - Mars 2010.

Scan de couverture de « Sexy New York » de Romain Slocombe - Editions Fayard Noir - mars 2010 (photo © Romain Slocombe).

 
 
 
Voici donc le dernier de mes « BDSM Books » de cette saison.
C’est aussi le meilleur !
 
 
 
« Le roman de notre été » est forcément un thriller.
Canicule et vacances obligent, l’on désire avoir sous les yeux quelque chose qui nous « tienne en haleine » et qui nous « dépayse le cerveau » de nos soucis, de notre quotidien.
Mais ce thriller doit être bon, sinon excellent.
Cela fut le cas de « Tokyo » de Mo Hayder et de « Out » de Natsuo Kirino il y a quelques années..
C’est le cas, peut-être même plus encore, avec « Sexy New York » de Romain Slocombe, publié aux Editions Fayard Noir en mars 2010.
 
De tous les livres que j’ai présentés ici dans cette « série », si vous ne devez vous en procurer qu’un, que ce soit celui-ci.
Je vous le propose en « bouquet final » à l’heure où vous êtes en train de songer déjà au chapeau de paille et à la crème solaire, en bref à la valise que vous allez boucler ce week-end.
 
 « Sexy New York » est le second tome de la trilogie « L’Océan de la Stérilité », initiée l’an passé avec le très fort « Lolita Complex ».
Le protagoniste en est le photographe anglais fétichiste des femmes en uniforme Gilbert Woodbrooke (qui fut déjà le héros des quatre volumes de la tétralogie » La Crucifixion en Jaune »), un Woodbrooke toujours aussi dragueur incorrigible, gaffeur impénitent et « fauché » permanent.
 
Cette fois-ci, nous sommes le 1er septembre 2001 et c’est son cousin qui lui met le couteau sous la gorge en lui réclamant le dû d’un vieil emprunt.
 
Woodbrooke qui n’a en vue qu’une exposition « underground » à New York, au vernissage de laquelle sa présence n’est même pas prévue, va devoir sauter sur l’occasion  - alors qu’il apparaît dans une émission télévisée sur l’art - lorsqu’ un producteur, Howard Harrold, lui proposera une somme confortable pour s’envoler avec lui vers les USA afin de tourner un documentaire sur le grand photographe Richard Kelp, présent lui aussi sur le même plateau pour son dernier opus, « Sexy New York », réalisé autour de deux superbes modèles.
 
Alors qu’il passe chez son avocate - une femme indispensable à un personnage aussi désargenté et sempiternellement poursuivi pour dettes - celle-ci lui demande de profiter de son séjour new-yorkais pour prendre quelques nouvelles de sa jeune sœur, originaire comme elle du Bangladesh,  qui ne donne plus signe de vie depuis quelques semaines. 
 
Comme toujours chez Romain Slocombe, nous assistons à une composition sur plusieurs niveaux, avec des plans en apparence sans rapport qui s’emmêlent et ne se démêleront qu’à la fin lorsque le lecteur découvrira que tous avaient un point commun.
 
Je vous ai déjà livré deux d'entre eux.
En voici quelques autres.
Dans l’avion, Woodbrooke découvre que le producteur Harrold est bien plus fasciné par l’histoire du meurtre de Betty Short (« Le Dahlia Noir» de James Ellroy) que par Richard Kelp.
Sur place, il s’avèrera que c’est pour un double documentaire qu’on l’a engagé, ce qui déçoit beaucoup Woodborooke, transi devant la plastique de l'une des modèles de Richard Kelp...
 
Harrold  s’est imprégné des écrits de l’ex-policier Steve Hodel (son livre « L’affaire du Dahlia Noir » est publié en France chez « Points Seuil ») et est persuadé qu’Hodel qui accuse son propre père, l’énigmatique Docteur George Hodel - lequel fut sous enquête durant les mois qui suivirent le crime - d’être l’auteur de celui-ci ainsi que de plusieurs autres, a écrit la vérité.
 
Or, le Docteur Hodel était, à la même période, selon ce même livre de son fils, un ami très proche de Man Ray, le remarquable photographe.
Le producteur Harrold est convaincu que Man Ray, amateur des parties fines et cruelles qu’Hodel donnait dans son étrange demeure, participa à cet assassinat dont « la scène de crime » a des similitudes avec un tableau et une photo de l’artiste.
 
Dans des chapitres en italiques, nous suivons aussi les lettres qu’une certaine Alicia, Anglaise se trouvant aux Etats-Unis en 1949, adresse à son mari puis les « rapports » qu’elle rédige sur Man Ray dont elle a été incitée à faire la connaissance par le dénommé Melvin Goodman qui enquête sur lui dans l’ombre de la CIA, une CIA des années cinquante qui aimerait faire de cette célébrité européenne l’emblème de l’intégration artistique aux USA.
Il apparaîtra très vite qu’Alicia n’est autre que Alicia Woodbrooke, la propre mère du héros.
 
En fait, le suspense de ce roman (et rappelons que « roman » est ici égal à « fiction ») repose sur une grande question concernant l’art : un artiste peut-il sublimer toutes ses pulsions (mêmes criminelles) à travers ses productions ou - dans certaines circonstances - en arrive-t-il malgré tout à céder à celles-ci ?
 
En toile de fond, le Surréalisme, son goût des jeux d’échecs, son admiration affirmée pour Sade et l'adhésion de quelques-uns de ses membres aux pratiques sadomasochistes.
Et si la solution de l’énigme du « Dahlia Noir » se trouvait dans « Etant donnés », la dernière structure de Marcel Duchamp, celle qu’il mit plus de vingt ans (de 1944 à 1968) à construire et qui est aujourd’hui conservée au musée de Philadelphie ?
 
En autre toile de fond, celle qui concerne le présent de Woodbrooke.
Puisque nous sommes aux premiers jours de septembre 2001, nous serons amenés à nous intéresser à ce qui se trame dans les tours du World Trade Center
 
De toutes ces toiles, Romain Slocombe réussit à ne faire qu’une, une gigantesque toile d’araignée tissée durant un demi-siècle, dont une organisation détient peut-être tous les secrets…
 
On entre dans « Sexy New York » pour le lire d’une seule traite, on en sort secoué et très perplexe même si Romain Slocombe nous dit, en conclusion de sa liste de « sources », qu’il n’a formulé ici qu’ « une hypothèse de pure fiction ».
 
Un stupéfiant thriller politique et artistique extrêmement bien bâti et bien écrit, cela va de soi, comme à l’accoutumée chez cet auteur, qui va bien au-delà d’un simple roman noir et qui est l’œuvre d’un amoureux du Surréalisme.
 
Si quelques « clés » gagnent à être connues (certains personnages de second plan existent ou ont réellement existé et je ferai sans doute prochainement une note sur ceux-ci), elles ne sont absolument pas indispensables pour pénétrer dans l’enfer de « Sexy New York » avec délice…
 
 
 
 
« Je ne sais pas ce qu’est le vice, a répondu Man Ray. […]. Mon voisin, à Paris, était Maurice Heine, le biographe de Sade. Un homme très doux qui avait passé sa vie à étudier ce sujet. J’ai commencé à m’y intéresser, j’ai visité les châteaux de la famille de Sade dans le Vaucluse J’ai photographié les ruines du vieux château où il avait été élevé par son oncle…J’ai lu tous ses romans, j’en possède quelques éditions rares, qu’il m’a fallu laisser à Paris à cause de la guerre…Le plus important pour moi est « Aline et Valcourt », parce que ce sont toutes les questions politiques qui y sont traitées, et très peu la pornographie. Dans ce livre, Sade parle même de faire les Etats-Unis d’Europe ! Apollinaire a dit de Sade : « C‘est l’homme le plus libre ! »… ».
 
Romain Slocombe - « Sexy New York » - Editions Fayard Noir - mars 2010.