Laurent Terzieff dans "La Prisonnière" de Clouzot,1968.

 

J’entre, le pas mal assuré, dans cet âge où tous ceux que nous avons aimés, ceux qui furent nos légendes, nous quittent.
Le monde apparaît bien désert tout à coup et, du point de vue de l’inconscient, ceux qui étaient nos références et par là même nos barrières de protection contre notre propre mort nous abandonnent à une soudaine réalité, notre face à face avec celle-ci.
Oui, il y a aussi de cela dans la disparition de nos étoiles…
 
Laurent Terzieff comptait pour moi depuis fort longtemps.
En une époque où, lorsque « l’Ecole » amenait les lycéens au cinéma, c’était tout un événement et une porte ouverte sur la curiosité et la découverte (le cinéma en multiplexes, les DVD etc. n’existaient pas alors), il me surprit par sa beauté dans un vieux film en noir et blanc, « Les Tricheurs » de Marcel Carné (que FR3 rediffusera demain soir).
Un an, deux ans plus tard, entamant mon épopée transalpine, je le retrouvai dans l’ « Histoire » de ce cinéma-là et non associé avec les moindres : ses metteurs en scène furent Rossellini, Bolognini, Zurlini et surtout Pasolini dont il fut le Centaure dans « Médée ».
Pasolini pour lequel dans « Ostia » - une collaboration de réalisation avec Sergio Citti - il avait joué en 1970 la fin tragique d’un jeune homme sur la plage d’Ostie, cinq ans précisément avant que Pasolini lui-même ne connaisse une mort identique dans le même lieu.
En remontant le temps, je ne fus pas surprise de voir à nouveau Laurent Terzieff avoir été l’interprète de gens comme Bunuel dans « La Voie Lactée » ou de Clouzot dans  « La Prisonnière » *.
 
Ce n’est, en revanche, que passés mes vingt-cinq ans que je sus que cet acteur au visage d’ange noir n’était plus à chercher dans l’envers des pellicules anciennes mais faisait avant tout une carrière - et quelle carrière ! - au théâtre.
 
Jusqu’à la naissance de mon fils, j’eus la chance de pouvoir me rendre très souvent à Paris, de fréquenter beaucoup les théâtres, et d'aller admirer celui qui avait connu la gloire dès 1959 avec le rôle de Simon Agnel dans le « Tête d’Or » de Claudel.
 
Nous eûmes trois « rendez-vous » : le « Ce que voit Fox » de Saunders, l’« Henri IV » de Pirandello et le « Meurtre dans la cathédrale » de T.S Eliot.
Depuis, je n’ai jamais plus pu assister à une représentation de Pirandello de la même manière après avoir vu ce que l’immense Terzieff faisait « jaillir » d’ombre et de lumière de cet auteur-là, le plus grand selon moi.
 
Non seulement Terzieff était beau - et les années l'avaient rendu plus beau encore et presque immatériel - mais il irradiait : ascétique, émacié, avec sa diction parfaite, sa présence totale, il était le théâtre même dans sa magnificence et sa frugalité.
La quintessence du théâtre et sa noblesse.
 
Sans doute que rarement comédien fit un aussi heureux choix de vie.
Il était ce qu’il jouait et qu'il mettait souvent en scène lui-même.
Terzieff face à un public, c’était le temps suspendu.
 
Depuis vendredi, c’est un voile noir qui se suspend et se déploie sur le théâtre en France.
Que « La Voie Lactée » sache accueillir comme il le mérite l’homme d’exception qui s’en vient maintenant vers elle à petits pas…
 
 
 
 
 
 
* En choisissant cette photo - le merveilleux regard de Laurent Terzieff -  pour illustrer mon hommage, je n’ai pas « su » tout de suite que j’étais allée puiser parmi les images de « La Prisonnière » de Clouzot.
Ce blog étant ce qu’il est, je voudrais au passage signaler que si je ne devais garder qu’un seul et unique film dont je puisse dire qu’il traite du BDSM, ce serait celui-là…