BDSM et littérature: "Le dernier crâne de M. de Sade", roman posthume de Jacques Chessex publié en janvier 2010 aux Editions Grasset.

Scan de couverture de « Le dernier crâne de M. de Sade » - roman-  Jacques Chessex - Editions Grasset - janvier 2010.

 
 
 
 
Certes, Sade n’a rien à voir avec le BDSM (fut-il seulement « sadique » ?) et le roman que je vous propose ce soir traite à deux niveaux d’un thème qui en est lui aussi fort lointain, celui de la peur de la mort telle que peut l’éprouver un écrivain.
Mais je ne saurais l’oublier ici pour sa qualité exemplaire de style et sa faconde narrative.
 
Les circonstances de sa publication sont tout à fait troublantes.
 
Le 2 décembre 1814, après une « vie de prisons », le Marquis de Sade, âgé de 74 ans, s’éteint à l’asile de Charenton où il vient de passer onze années,  considéré comme « fou ».
 
Le 9 octobre 2009, le grand écrivain suisse (deux fois Prix Goncourt) Jacques Chessex trépasse d’un malaise cardiaque à l’âge de 75 ans, lors d’une conférence qu’il donne sur l’une de ses œuvres reprise en pièce de théâtre alors qu’il vient d’être questionné très abruptement par un spectateur sur son soutien à Roman Polanski.
 
En janvier 2010, sortira - posthume - son œuvre ultime, « Le dernier crâne de M.de Sade » de façon tout à fait « normale » en France mais sous cellophane et avec la mention « réservé aux adultes » en Suisse.
 
Ce roman relate en deux parties quasiment égales les six derniers mois de Sade puis la légende qui courut autour des moulages de son crâne qui porteraient malheur à quiconque les détiendrait depuis 1818, date à laquelle le Docteur Ramon, faisant fi de la promesse faite à Sade de ne jamais pratiquer d’autopsie sur son cadavre, se laisse aller, lors d’une réfection du cimetière de Charenton, à détacher son crâne du reste de ses ossements afin de l’étudier.
 
Le hasard (mais y a-t-il jamais un hasard ?) veut donc que la dernière livraison de Jacques Chessex, prolifique romancier, poète et peintre ait donc été cette méditation sur la mort.
Car « Le dernier crâne de M. de Sade » n’est rien d’autre.
 
De ces mois que l’on passe avec Sade en bout de course, plus débauché et blasphémateur que jamais tant il sent la fin arriver, un Sade qui se livre à des décomptes minutieux de ses oeuvres perdues, détruites ou encore présentes auprès de lui, tout comme à des recensements aussi pointilleux de ses dépravations tarifées avec la jeune Madeleine, on retiendra une même attention au moindre détail dans l’écriture de Chessex, comme s’il voulait dessiner de ses mots son personnage.
 
Et Sade moribond n’est pas beau à voir ni à lire.
Mais quel homme le serait ?
D’ailleurs, cet homme connu pour être abominable - Sade le scélérat, Sade le renégat - ne représente-t-il pas le Diable  pour beaucoup de ceux qui l’approchent en ces semaines ?
Et si - comme tout le monde mais surtout comme l’écrivain qu’il est avant toute chose- il avait tout simplement lui aussi peur de la mort ?
 
Dans ce récit d’abjections ponctuées de jurons impies, on relève surtout la personnalité flambante et flambée de l’emblématique auteur du 18ème, toujours trahi par tous les régimes et tous ses proches mais « géant » jusqu’à son dernier souffle, refusant toute dissection de son corps et toute croix sur sa tombe, fidèle en cela à sa vie de libre penseur.
 
Pour cette première partie, la foisonnante plume de Jacques Chessex s’est appuyée au plus près de la réalité et a utilisé sans les déformer les travaux des meilleurs historiens de Sade dont notamment Gilbert Lely et Maurice Lever.
 
Pour la seconde partie, en revanche, s’il part de faits avérés par Lely (une croix fut placée sur la tombe de Sade malgré sa volonté, le Docteur Ramon le trahit lui aussi « post mortem », s’emparant bien de son crâne et si celui-ci finalement disparut, l’on sait qu’il en existe plusieurs moulages - l’un d’entre eux est au Musée Flaubert de Rouen), il passe vite à une épopée entre narration fantastique et fable philosophique, brodant - non sans humour souvent - sur la légende de la malédiction mortelle (vengeance ad libitum de Sade ?) qui frappa tous ceux qui possédèrent à un moment donné l’un de ces moulages.
 
La fascination pour ce crâne, cette « vanité », amène Chessex à une réflexion en filigrane sur la mort.
Il est éloquent que le narrateur de ce roman soit un écrivain qui en vient à détenir le « dernier crâne de M.de Sade », s’en éprendre puis s’en débarrasser - car il s’est mis à craindre « la faucheuse » - avant que cette relique ne lui apparaisse à nouveau, dans les mains d’une jeune femme qui promène au bord du lac Léman, un matin de la première semaine de novembre 2009.
 
Une semaine que Jacques Chessex n’aura jamais vue, lui qui était précisément décédé un mois plus tôt….
 
Un livre puissant  - comme le sont tous les romans de Jacques Chessex - et dérangeant (c’est en ce sens qu’il est à ne pas mettre entre toutes les mains).
Sa première partie - celle qui pourrait choquer -, l’érotisme outrancier de Sade à Charenton,  n’est que l’illustration de la chair qui hurle et déborde, qui s’essaie à un suprême galop frénétique à l’heure ou elle doit affronter - d’une façon ou d’une autre - l’idée de notre finitude.
 
C’est ce que Chessex nous montre comme l’avait fait d’une autre manière au cinéma, Bertolucci lorsqu’il mit en scène « Le Dernier Tango à Paris »...
 
 
 
« […] Le patient est prostré, muet, l’œil bleu bordé de rouge sanguinolent reste dardé au plafond ; il semble qu’il ne voit même plus le médecin qui s’angoisse et tente de faire avaler au moribond quelques gorgées de tisane de thym des Alpilles. Ô pays de M. de Sade. Air qui brûle. Tranchant du gouffre. Chaînes déchiquetées sur les pentes sèches. Vallées suspendues au vol des rapaces sous le bleu de la foudre ! Mais le souffle du patient s’épaissit encore, il s’étrangle. […]. ».
 
Jacques Chessex - « Le dernier crâne de M. de Sade » - Editions Grasset - janvier 2010.