BDSM Littérature: "Les Filles du Déluge" recueil de textes d'Alexandre Gamberra publié aux Editions Tabou en mars 2010, photographie de couverture Jean-Pierre Rey.

Scan de couverture de « Les Filles du Déluge » - Alexandre Gamberra - Editions Tabou - mars 2010 - Photographie : Jean-Pierre Rey.

 
 
 
Lorsqu’il y a  dix-huit mois, Alexandre Gamberra a publié aux Editions Tabou son premier roman, « Un Amour Sans Merci » (à entendre « Un Amour SM »), je me souviens en avoir apprécié les trente dernières pages (celles où le dominateur s’aperçoit qu’il a été manipulé par sa soumise et sombre dans la dépression) et noté une écriture qui naissait, pointant sa lumière entre des pages qui, hélas - pour la plus grande partie - avaient un air de « déjà lu », c'est-à-dire qui ne pouvaient faire abstraction de l’habituel « catalogue imposé » de scènes érotiques que doit comporter tout roman à trame BDSM.
 
Si ce livre avait toutefois le mérite de vouloir donner une épaisseur psychologique à ses personnages, je préférai alors me taire plutôt que d’en donner une chronique mitigée.
Le jury du « Prix Sade » fut plus amène que moi qui le sélectionna cette année-là dans sa liste de « nominés ».
 
J’attendais pour ma part que Gamberra récidive.
Et il le fit, notamment avec un article époustouflant de vérité sur son parcours dans le BDSM qui parut sur le webzine « Rue69 ».
C’est cet article, débarrassé des commentaires oiseux qu’il entraîna alors, qui ouvre le recueil « Les Filles du Déluge » paru en mars de cette année, de nouveau aux Editions Tabou.
 
Et quel recueil !
En une quarantaine de textes brefs ou plus longs, d’un érotisme subtil pour ceux qui se réfèrent au domaine amoureux, Alexandre Gamberra nous livre une impressionnante galerie de récits relevant du domaine de la fiction, du réel ou de l’ « autofiction », tous sur le thème de l’introspection : un homme face à lui-même dans sa vérité totale mais aussi un homme face à ses rencontres féminines, toutes ces « filles du déluge » qui portent elles aussi leurs fêlures et leurs névroses.
 
Si parfois, à travers ces esquisses de l’éternel féminin, on sent percer un trait acide - désespéré plutôt - on retiendra, dans l’éloge de la « putain sublime » (et non de la « pute ») qui est l’objet de la quête incessante (érotique et sentimentale) de l’homme qui écrit, un véritable amour des femmes.
 
Au bout de tous ces rendez-vous du destin avec celles-ci, le narrateur - ou l’un des narrateurs si l’on se prête au jeu de trois protagonistes masculins identifiables au fil des textes -  aura enfin rejoint celle avec laquelle accomplir son chemin, la seule du livre à n’être pas un « être de fuite »…
 
Tous ces portraits, tant féminins que masculins, forment une mosaïque que le lecteur est libre de composer et de recomposer à loisir : « Les Filles du Déluge » est un labyrinthe que ne renierait pas Robbe-Grillet.
 
On s’y perd ou l’on s’y trouve.
Une chose est certaine : une fois refermé « Les Filles du Déluge », nous pouvons sans exception dire que nous avons tous en nous quelque chose de Gamberra.
 
Ne serait-ce que parce que dans ce recueil, il est loin d’être seulement question de BDSM.
L’existence dans sa dimension globale (humaine, sociale, artistique) y est abordée.
L’art, la solitude, l’engagement politique, les liens familiaux, amicaux, les bonheurs et les déceptions, les rencontres et les séparations, les interrogations devant le vieillir et l’idée de la mort, tout ce dont traite Gamberra nous parle.
 
Et quant au BDSM, si c’est bien un « dominateur » qui s’exprime dans « Les Filles du Déluge », il le fait en toute modestie, avec ses doutes incessants, et ne prétend jamais asséner de vérité universelle.
On notera même son ironie dans le texte qui a pour titre « L’Imbécile Cécité du Maître »…
 
L’auteur - sous pseudonyme probablement - est un universitaire (il le revendique clairement).
Cela se sent dans son style impeccable, son langage limpide et dans l’adroite composition de ce livre.
Si quelque chose de tout cela était apparent déjà dans « Un Amour Sans Merci », cette fois-ci, Gamberra est dans sa plénitude.
 
L’exercice du « recueil de textes » est l’un des plus difficiles qui soit, plus encore que celui du « recueil de nouvelles ».
On y passe sans cesse d’un simple tableau (ici, par exemple « Maison paternelle ») à un travail longuement mûri, proche de la  nouvelle (j’ai beaucoup aimé « La Femme de l’Aar »).
L’un comme l’autre doit avoir la même qualité.
 
Alexandre Gamberra se montre formidablement habile dans ces deux cas de figure et lorsque nous savons qu’il a - à l’heure qu’il est - un troisième ouvrage en préparation, nous ne pouvons qu’attendre celui-ci avec une vive impatience.
 
Un auteur donc qui est une révélation et un livre dans lequel nul ne pourra regretter être entré (une fois passée la porte de la couverture, ornée d’une photographie de l’artiste bordelais Jean-Pierre Rey, que j’admire depuis fort longtemps et qui mérite que je lui fasse enfin un clin d’œil ici par le truchement de cette note)…
 
 
 
« La journée, elle lui faisait découvrir sa ville. C’était un pays qu’il ne connaissait pas.
Certes, enfant, il l’avait en partie visité avec ses parents mais cela ne comptait pas, le souvenir qu’il en conservait était pénible et quelque peu brouillé. Aussi acceptait-il, sans réserve, sa guidance. A la nuit tombée, il reprenait les rênes et la dirigeait avec sûreté et détermination en un monde de stupre et de cri, de provocation et de défi. ».
 
 
Alexandre Gamberra - « Les Filles du Déluge » - Editions Tabou - mars 2010.