BDSM Rupture à L'Age de l'Amertume.

Photo « venue » du Web.

 
 
 
 
Il est quatre heures du matin et toi et moi sommes assis dans mon Audi.
Je te regarde de profil.
Presque rien de toi n’a changé en toutes ces années.
L’ovale un peu moins ferme, un peu moins dessiné peut-être mais pour le reste, c’est toujours ta manière de baisser les yeux et d’être infiniment douce.
 
Même après deux verres de whisky, je reste lucide et là, dans l’obscurité la plus absolue de ce parking, je cueille l'odeur de ta chair que ton parfum ne parvient pas à couvrir, la même qu’autrefois.
Tout au long de la soirée, tu t’es tue quant à toi, toi vraiment - et je pensais qu’il t’était difficile de renouer avec un vocabulaire d’intimité si longtemps après - mais soudain, tu me lances d’une voix très basse :
« Eric, je suis une femme détruite, il m’a plaquée pour une fille de 29 ans. ».
 
« Je ne comprends pas. Avec votre BDSM, vous aviez toutes les affinités sexuelles possibles.  ».
Mon affirmation résonne comme idiote et inopportune.
Elle ne paraît pas te déranger cependant.
« -Je ne crois pas, non. Et puis, de toute façon, même cela ne suffit pas. Mais c’est vrai qu’un temps, nous l’avons fait comme des Dieux. C’est lui qui ordonnait. Moi, je suivais. J’aimais ça, cette passivité feinte. C’est l’un des plaisirs les plus forts de la soumission. Ne pas avoir à demander. Seulement se laisser porter. Quand il me voulait, il y avait un signal entre nous. Un signal qui n’était donné ni par des mots ni par des gestes. Un signal totalement extérieur à nous. J’entrais dans la chambre et je trouvais les rideaux tirés. 
-Les rideaux tirés ?
-Oui.
-Je trouve ça glaçant. Ce n’est pas de la communication pour moi. ».
Je n’ai pas pu éviter de te livrer cette opinion.
« Non, ce n’est pas glaçant.  Pas quand on le vit. Et, en tout cas, ce n’est pas de cette glace-là que nous sommes morts. ».
Tu prononces ces mots en haussant les épaules.
 
Alors que tu lèves ta main pour venir la poser sur ma joue en une tendre et presque impalpable caresse d’amitié, je m’aperçois que tu n’as plus ta petite alliance.
Je ne dis rien car tu devances ma phrase.
« Je ne la porte plus. Je ne suis plus liée. Plus alliée. C’est la vie. ».
« Et plus aliénée peut-être aussi ? » ai-je osé te répondre en retenant tes doigts au vol et en déposant un baiser sur tes ongles.
Tu répètes « C’est la vie, c’est la vie qui le dira…mais je voudrais tellement aimer et être aimée à nouveau. ».
Puis tu pouffes de rire mais c’est un frisson de tristesse qui passe dans mon dos lorsque je t’entends déclarer sûre de toi : « A mon âge, plus aucune chance. Qui me regarderait encore ? ».
 
Oh ! Comme tu te trompes ! Mais je sais qu’à te tromper ainsi et à y croire aussi fort, c’est ce qui adviendra.
Et je perçois toute ta tragédie qui me dévore le cœur comme une pieuvre.
C’est comme si tu te fusillais toi-même au champ d’honneur.
Parce que tu es persuadée que plus personne ne te regardera, en effet, plus personne ne te regardera.
Puisque tu ne te regardes plus toi-même ou plutôt parce que tu ne te vois plus.
Et que rien, ni personne, ne peut te rendre les yeux qu’il te faudrait.
Qu’il te faudrait là, aujourd’hui et demain.
Des yeux qui ne seraient pas voilés par le renoncement.
 
Une voiture vient se garer et ses phares nous éclairent brutalement comme en plein jour.
Dans sa lumière, tu tournes ton visage vers moi d’un grand coup de ta chevelure.
« Ma bouche. Vois ma bouche. En deux ans, j’y ai creusé les plis de l’amertume. Vois comment je suis maintenant. Je n’aurais jamais dû les avoir génétiquement. Ni ma mère, ni mon père ne les ont à leur âge. Pas même ma grand-mère qui va faire ses quatre-vingt-seize ans. Mais moi, j’ai tellement souffert. Ça, c’est indélébile. ».
 
Je ne sais qu’ajouter. Je voudrais te dire que si tu souriais, on n’y verrait que du feu.
Mais te conseiller de sourire, ce serait une indécence, une indélicatesse à ton égard.
 
Pourtant, il y a tes petits seins bien hauts placés qui soulèvent ton chandail, conquérants, mais tu ne le sais pas.
Pourtant, il y a tes jambes fières.
Et comme j’ai toujours ta main dans la mienne, je remarque que de toutes les femmes de ton âge que je connais, tu es la seule à l’avoir très blanche, sans la moindre ride et sans non plus aucune de ces taches que l’on nomme des fleurs de cimetière.
 
Mais qu’y faire ? Que te dire ?
Tu t’es enterrée vive.
Et c’est glaçant, oui, que tu aies ainsi tiré les rideaux…