Tout blogueur a des notes dont il souhaiterait qu’elles soient lues, plus lues que les autres qu’il a l’habitude de publier.

Admettons que, pour moi, celle-ci fasse partie de ces posts importants que je donne à la lecture d’autrui.
Las, la date de sa diffusion (la veille d’un dimanche et au début de la période des vacances scolaires) l’empêchera.
Tant pis ! Tôt ou tard, quelqu’un finira bien par tomber sur elle…
 
Si elle compte autant, c’est que j’ai le sentiment que c’est la dernière de celles que je puis consacrer à Marden.
A moins que je ne sombre dans une dépression totale à mon corps défendant pour n’avoir su « faire le deuil » et que le psy ait - au final - raison (mais si tel était le cas, je ne serais plus en mesure de tenir un blog et vous le verriez sans avoir besoin d’explication autre), je n’entends pas me répandre ici éternellement en textes, poèmes ou complaintes de regrets.
Ceci n’est pas pour moi source d’inspiration mais chose stérile: j’ai largement passé l’âge de me prendre pour Lamartine lorsqu’il écrivait « Le Lac ».
 
Ce qui m’a intéressée sur ce triptyque de pages était de réfléchir, de voir ma réflexion évoluer, mûrir, de soir en soir, et de poser en ligne le fruit de ces pensées.
Ces réflexions ne vont pas s’arrêter en moi. Elles se poursuivront certainement pendant nombre d’années à venir mais je ne pense pas qu’elles pourront amener à quelque chose de réellement différent de ce que j’ai exprimé ces trois soirs-ci.
 
« Catharsis » ou mes analyses sur la fin de notre amour et notre rupture s’achève donc - sous sa forme publique - cette nuit.
 
 
 
On peut penser de Lacan ce que l’on veut. 
Astre de la psychanalyse ou intellectuel incompréhensible et totalement dépassé aujourd’hui.
On lui prête en tout cas cette phrase fameuse :
« L'amour consiste à offrir quelque chose qu'on n'a pas à quelqu'un qui n'en veut pas. ».
 
On peut penser de Jacques Salomé ce que l’on veut.
Psychologue de bon sens, bavard creux mais insatiable et ayant joui d’une trop grande attention des medias.
Il a cependant publié, parmi des dizaines d’autres, un bel ouvrage de nouvelles (chez Albin Michel en 2003) qui s’intitulait « Je croyais qu’il suffisait de t’aimer… ».
 
Si, pour tellement dissemblables qu’ils soient, associer ces deux personnages ici pourra paraître une hérésie, leurs deux phrases éveillent mon intérêt.
Celle de Lacan, obscure, semble définitivement marquer l’impossibilité d’aimer.
Je ne peux y adhérer.
Celle de Salomé, plus ouverte, donne pour seule piste que l’amour que l’on éprouve, soi, pour quelqu’un ne suffit pas forcément à fonder un amour indéfiniment viable avec cette personne.
Elle me paraît juste.
 
J’avoue avoir cru en effet, qu’il suffisait d’aimer Marden avec toute la force de mon amour pour que notre couple soit sans fin.
Ceci signifie que je n’ai pas assez tenu compte de son amour à lui et de ses possibles évolutions ou, pire encore, de sa personne et de ses possibles évolutions.
La chose vaut pour lui aussi.
Durant six années, de mai 2002 à mars 2008, nous nous sommes aimés comme au premier jour - chacun avec sa forme d’amour mais celles-ci étaient quasiment sinon complètement « jumelles » - et cela a « suffi ».
Nous étions ce que l’on appelle « un couple fusionnel ».
 
En mars 2008 est apparue une fêlure.
A ma grande stupéfaction, Marden avait peu à peu changé sans que je m’en aperçoive pour que cette fêlure soit aussi brutale, aussi inattendue et me blesse aussi profondément.
 
Marden arrivait alors à une période particulière de sa vie, de celles que l’on peut nommer de transition.
Avec mon amour « inchangé », je ne pensais qu’à l’épauler.
Sûre de ne rien pouvoir résoudre, je croyais toutefois que mon amour apportait une base de sérénité qui allait « suffire » à passer l’instant critique.
C’était bien plus qu’un « instant critique », c’était l’une de ces évolutions qui peuvent entraîner au bord du gouffre.
Non seulement l’individu qui passe par cet instant critique mais aussi la relation qu’il entretient avec l’autre.
Et l’autre, c’était moi.
Le gouffre apparu devant nous en cette phase m’a épouvantée
Et c’est encore de mon amour qui devait « suffire » que je l’ai combattu.
 
Il aurait fallu certainement alors remettre en question ma façon d’aimer, mon amour, ou du moins ma croyance en sa toute-puissance.
Je n’ai malheureusement vu qu’une chose : le refus de toute élucidation de la crise de la part de Marden et mon amour commençant à être rejeté.
 
Et si, en ce temps, Marden m’aimait encore comme j’en suis certaine, lui n’a pas vu le doute et la désolation prendre place en moi, me faisant « autre », tout aussi « autre » que lui était devenu.
Dès lors, de sa part non plus, il ne « suffisait » plus d’aimer.
 
Nos afflictions, nos problèmes, nous nous sommes mis alors à les vivre chacun de notre côté.
 
Du mien, j’ai été heureusement assistée par Idalie, farouche partisane de l’apaisement (Idalie ne souhaiterait certainement pas commenter ce point mais elle est, de toute manière, d’ores et déjà partie en vacances).
Du côté de Marden, hélas, émergèrent alors les « salopards » (non BDSM) auxquels je faisais allusion dans ma note précédente, qui s’en donnèrent à cœur joie pour que les choses s’enveniment.
 
Et elles s’envenimèrent.
Un jour, je fus bien obligée de constater que, non seulement, il ne suffisait pas d’aimer mais que mon amour même pouvait devenir une source d’irritation qui mettait encore plus à mal notre rapport.
Plus je me faisais proche et rassurante, plus j’étais immédiatement éloignée et écartée et au lieu d’apporter de la sécurité, c’est moi qui devenais le symptôme du mal-être de l’homme que j’aimais.
Ainsi suis-je passée dans le cœur et l’esprit de Marden du rôle de la femme aimée (et j’irai jusqu’à dire idolâtrée à l’époque de nos débuts) à celui de bouc émissaire.
 
Il étouffait dans sa vie pour maintes raisons mais c’était plus facile de dire que c’était moi qui le faisais suffoquer.
Il sentait son univers s’étriquer mais c’était plus facile de penser que c’était moi qui le rétrécissais.
La solution paraissait donc unique : se « débarrasser » de moi.
 
J’avais toujours tort.
Tort d’être là quand il ne le fallait pas. Tort de ne pas être là quand il l’aurait fallu.
Tort de me vouloir affectueuse lorsque ce n’était pas de mise. Tort d’être triste quand il aurait voulu que je sourie.
Il commença alors à être fort désagréable, criant plus souvent qu’il ne parlait.
Il me contredisait sur tout, même lorsqu’il était évident que c’était par seule mauvaise foi.
Notre relation tourna à l’invective constante, aussi bien en privé qu’en public, et mes nerfs et mon cœur en furent mis à mal.
 
Parfois pourtant, l’espace d’un moment, il redevenait attentif, m’offrant soudain un cadeau, me préparant une surprise.
Cela ne durait jamais malheureusement. L’heure suivante, nous revenions à la case précédente.
 
J’en ai souffert des mois et des mois, m’acharnant malgré tout, aveugle au fait que la seule chose qu’il désirait dorénavant de moi, c’était que je m’en aille.
Persuadé qu’il était que, sans moi, tout irait soudainement mieux et que les portes qui se fermaient pour lui - et avec lesquelles je n’avais pourtant strictement rien à voir -s’ouvriraient toutes grandes.
Le bouc émissaire une fois hors de sa vue, une nouvelle vie pourrait commencer dans laquelle - peut-être - il allait trouver la satisfaction à ses attentes subitement apparues, pour aussi confuses et antinomiques qu’elles soient selon le moment.
 
Je ne suis pas partie, il a fini par le faire lui.
Et de la manière la plus humiliante, celle qui me « fige » dans sa « négation » pour toujours.
 
Pour ma part, je revendique cette faute, ce « Je croyais qu’il suffisait de t’aimer… », cette naïveté à penser que mon seul amour avait de la force pour deux.
Mais non ! C’était l’erreur majeure : l’amour, le vrai amour , l’amour qui vit et évolue est fait de deux amours, celui de l’un et celui de l’autre qui se complètent alors en un grand feu de joie inextinguible.
 
Tandis que moi, au lieu de prendre note de notre échec en marche, j’ai jusqu’au bout cherché à lui faire prendre conscience de son indifférence que je ne « voulais » pas reconnaître comme définitivement installée.
 
Par exemple, au matin de notre avant-dernière nuit ensemble, je lui ai demandé - une fois rhabillée - dans laquelle de mes nuisettes j’avais dormi : il ne le savait pas, bien sûr, puisqu’il ne me regardait plus.
Mais je conçois aujourd’hui qu’avec une question pareille, au lieu de lui faire prendre conscience de ma transparence à ses yeux, je la catalysais un peu plus.
Et toutefois, les toutes dernières photos qu’il a prises de moi, la nuit précédant notre rupture, sont des photos pleines d’amour.
Ou alors, c’est très bien imité…
 
Je pense que jusqu’à la dernière minute, son cœur aura balancé entre les deux possibilités : me laisser chuter dans le vide ou me garder auprès de lui.
C’est la première qui l’a emporté ce dimanche-là. Cela aurait pu tout aussi bien être la seconde.
 
Mais aujourd’hui, je crois aussi qu’un dimanche ou l’autre…
Bref, que nous n’aurions fait que reculer pour mieux sauter.
Dans ce grand fracas de reproches réciproques, l’amour était, oui, devenu inaudible.
 
Il ne suffit donc jamais d’aimer. Il faut accompagner l’autre dans ses changements. Et comme l’autre doit aussi vous accompagner dans vos changements - ou accepter vos non-changements - la gageure est ardue.
 
Par trois fois, sur l’espace de trois semaines, alors que j’implorais Marden de me prendre la main, de me tenir la taille comme autrefois quand nous marchions dans les rues, il me fit avec colère et mépris la même réponse : « Mais tu ne vois pas que tu te comportes comme une merdeuse de quinze ans ! ».
Un peu plus de sept ans avant, sur le « chat » BDSM où nous nous étions rencontrés, je « sauvegardais » chacun de nos messages (j’aurais de quoi en faire un livre ).
Sur l’un d’entre eux, il n’y a qu’une phrase : « Merci de m’avoir rendu mes quinze ans ! ».
 
Tout de nous s’était donc envolé et je ne l’avais pas vu prendre les airs.
Il est évident que je ne pouvais pas le voir puisque je me berçais dans mon « Je croyais qu’il suffisait de t’aimer… ».
 
Ni Marden, ni moi ne sommes coupables ou responsables.
Mais ni Marden, ni moi n’avons été capables de cheminer en nous montrant dignes de l’immense cadeau que la vie nous avait offert : un véritable grand amour.
Torts partagés comme je l’ai déjà écrit : fifty/fifty.
 
En me quittant comme il m’a quittée, avec légèreté, insouciance et - comment ne pas le dire - une certaine forme d’enthousiasme, Marden n’a revendiqué au fond qu’une volonté : celle de m’effacer, celle de m’oublier au plus tôt.
Gommer sept ans et plus d’une vie est un acte hautement symbolique.
Je m’aperçois aujourd’hui qu’on peut le lire comme un désir de s’en retourner à « ses fondations » de sept ans en arrière mais aussi, si l’on pousse un peu plus loin, d’avoir « idéalement » … sept ans de moins !
Et, franchement, je crois que cette « idée idéale » a dû peser son poids dans sa décision finale !
 
Je lui souhaite - quels que flous, quels que contradictoires souvent, quels qu’inexprimés surtout (puisque j’ignore pour ma part presque tout d’eux) qu’ils aient été - de réaliser et de « se réaliser » dans les projets qui l’ont amené à choisir mon oubli.
 
En mettant un terme à notre rapport de la sorte, Marden ne m’a rien laissé.
 
J’accepte notre fin.
Je l’assume même complètement désormais.
 
Il me faut maintenant me reconstruire.
Dans ma vie, dans ma vie de femme et dans ma vie BDSM aussi (car contrairement à ce que j’avais pu écrire sur une page de cet espace un jour, non, je ne « mourrai pas vanille » après lui) puisque le BDSM est bel et bien ma sexualité.
 
Soumise sans collier désormais, je me dois, si je ne veux pas être « informe », si je ne veux pas être indigne de cette femme que je fus et, par là même,  de cette autre femme que je serai demain ou après-demain, de me bâtir, moi, non sur l’oubli mais en revanche sur la mémoire.
 
Cette mémoire de nous qu’il a refusé, c’est moi qui la conserve, moi qui serai une autre, semblable et différente, non d’avoir oublié mais - bien au contraire - de me souvenir.
 
Aussi était-il d’une importance phénoménale que ce soit moi qui détienne, qui sois la dépositaire de « nos objets ».
Ils sont mes talismans.
Ils sont mon « héritage » - non de Marden - mais de moi-même.
Ils sont les témoins parlants de la « Première Epoque » de ce blog qui, finalement, n’est autre que moi et ma parole, les écrits de ma féminité durant sept ans.
 
Celles et ceux qui connaissent le texte de l’ « Ondine » de Giraudoux et de son avant-dernière scène comprendront fort bien pourquoi.
 
Lorsque Ondine est appelée à s’en revenir à sa vie de sirène, elle fait descendre au fond des flots les meubles, les lustres et la pendule qui peuplaient sa chambre avec Hans, sachant que sa mémoire va être effacée par le Roi des Ondins.
Même si pour elle aussi, la phrase « Je croyais qu’il suffisait de t’aimer.. » a montré toutes ses limites, elle veut continuer sa nage et sa vie dans le monde des eaux en étant une ondine « bourgeoise », dernière trace de la femme qu’elle fut auprès de Hans,  et sait qu’ainsi, de façon mécanique, elle se mouvra dans les ondes en faisant des gestes qui ne seront que d'elle.
C’est ce qui la différenciera des autres. C’est ce qui lui donnera sa dignité d’avoir été une « sirène pas comme les autres » pour avoir aimé et été aimée d’un humain :
 
« Elles m’appelleront l’humaine. Parce que je ne plongerai plus la tête la première…
Mais que je descendrai des escaliers dans les eaux.
Parce que je feuilletterai des livres dans les eaux. Parce que j’ouvrirai des fenêtres dans les eaux.
Tout déjà se prépare… ».
 
Jean Giraudoux - « Ondine » - Acte III - Scène VI - 1938.
 
 
Tout déjà se prépare.
C’est vrai.
 
Pour Marden - sous le sceau de l’oubli qu’il a choisi -, pour moi - sous le signe de ma mémoire qui me permet d’avancer vers le futur -, je formule un seul vœu : celui d’être bientôt aussi heureux séparés que nous avons pu l’être ensemble pendant de si longues années…