Giovanni Arpino - « Une âme perdue » - Editions Belfond - juin 2009.

Scan de couverture de « Une âme perdue » - Giovanni Arpino - Editions Belfond - juin 2009.

 
 
 
Les livres présentés ici cette semaine ne sont pas tous fatalement des romans érotiques ni à fond BDSM.
Une touche seule qui s’approcherait de ces « qualités » me suffit parfois pour avoir l’envie de vous faire partager l’une de mes lectures.
A l’approche de Noël, voici donc pour quelques jours des livres (j’irai des romans aux « beaux livres ») à découvrir ou à faire découvrir.
De vrais cadeaux…
 
 
A la mémoire de l'irremplaçable Vittorio Gassman qui fut un fabuleux « Ingénieur-Professeur » dans le film « Ames perdues » de Dino Risi...
 
 
 
Les auteurs italiens demeurent étrangement méconnus en France.
Bien sûr, si je vous cite Moravia, Calvino ou Umberto Eco, vous aurez tous/tes lu quelque chose d’eux.
Si je nomme Pavese ou Pasolini, vous en aurez au moins entendu parler.
Mais si je sors Bassani, Soldati ou Arpino, seuls quelques cinéphiles avertis se souviendront - pour l’un ou l’autre - d’une adaptation de leurs romans par le 7ème art.
Curieux destin pour ces trois derniers qui furent eux-mêmes scénaristes avant que de marquer comme écrivains le 20ème siècle transalpin.
 
Giovanni Arpino donc.
Chroniqueur sportif, brillante plume de Cinecittà et plus tard romancier.
Si vous devez vous rappeler son nom, je parie que ce sera grâce à Dino Risi qui mit magistralement en scène son roman « Il buio e il miele » sous le titre de « Parfum de femme », film culte où il donnait à Vittorio Gassman l’un de ses plus beaux rôles.
Ou, datant de quelques années plus tard, le moins connu « Ames perdues » (au pluriel) du même Risi, toujours avec Gassman (et Catherine Deneuve) vous « dira quelque chose »…
 
Au singulier, « Une âme perdue » (« Un’anima persa ») date de 1966 et c’est l’un des plus beaux livres de la littérature italienne de la fin du 20ème.
Bizarrement, c’est seulement depuis le mois de juin de cette année qu’il est traduit en France aux Editions Belfond et connaît chez nous son heure de succès en devenant « le choix des libraires » à bon escient pour une fois...
 
Il s’agit de ce que l’on appelle ordinairement un roman d’initiation et, si sa manie érotique des liens sera la cause de la perte de l’un de ses protagonistes, « Une âme perdue » ne peut en aucun cas être considéré comme un ouvrage de référence BDSM.
 
Tino est orphelin et sort de son pensionnat pour la première fois.
Il a dix-sept ans et vient pour quelque temps séjourner à Turin chez sa tante Galla et son oncle Serafino afin d’y passer les épreuves du bac.
Il imagine l’Université devant lui comme la suite logique d’un parcours.
Une voie royale.
Il n’est pas mal né et Galla, justement, doit lui remettre son héritage sitôt l’examen obtenu.
Un jeune homme sans histoire, issu et ancré dans la bourgeoise provinciale italienne la plus commune.
Cette bourgeoisie cossue qui présente toujours une façade aussi lisse que celle des « palazzi » où elle demeure.
 
Celui où Tino fait son entrée est en apparence semblable aux autres.
Vaste et paisible, il abrite le couple de ses oncle et tante ainsi qu’une vieille domestique toute dévouée.
L’été est à son comble, la chaleur étouffante, étudier est difficile.
Tino se bourre d’amphétamines et dort mal, croit entendre des bruits au dessus de sa chambre.
Si Galla est exquise, Serafino - l’Ingénieur (en Italie, on désigne les personnes par leur titre) - est un homme hautain, souvent absent.
Un étrange malaise plane.
 
Ce n’est que peu à peu que Tino découvrira le secret qui ravage la maisonnée : au grenier vit, reclus, le frère jumeau de l’Ingénieur, scientifique de renom (le « Professeur ») devenu brutalement fou et que l’on a dû se résoudre à enfermer là-haut, dans un réduit où il vit parmi les immondices en filmant les insectes qui passent à sa portée.
La servante âgée amènera même sans malice le jeune homme observer le « monstre » à travers l’œilleton de la porte cachée, le traumatisant face à ce spectacle horrifique.
 
Ce n’est pas la seule découverte que Tino aura à faire en l’espace de ces six journées qui constituent « Une âme perdue ».
Parti un midi à la recherche de son oncle dans l’entreprise où celui-ci travaille, ce sera pour y constater que celui-ci en a démissionné depuis des années.
Nous voici à l’heure des aveux.
 
Commence une longue nuit de promenade fantomatique dans un Turin dépeuplé où l’Ingénieur entraîne son neveu à sa suite de tripot en tripot en compagnie du « Duc », son meilleur ami (on croit voir passer entre ces deux-là une once d’homosexualité latente ou consommée qui « expliquerait » tout mais la piste est fausse et nous ne sommes pas au bout de nos surprises) : l’Ingénieur joue chaque soir, il perd chaque soir et, non content d’avoir dilapidé sa propre fortune et celle de son épouse, il a aussi laissé s’envoler en fumée l’héritage de Tino.
Tout cela, il l’excuse par un état dépressif dû à la santé de son frère et à la permanence de ce dernier dans leur maison où lui seul s’occupe du malade mental et a le droit d’entrer dans la pièce sous les combles.
 
Alors, c’est donc la géhenne qui règne derrière la belle façade, celle des mensonges et des hypocrisies, celle des solitudes et des faux-semblants ?
Tout serait fissuré là où l’on croyait voir régner le luxe et la tranquillité ?
C’est en fait encore bien pire que cela et Tino l’apprendra comme une leçon de vie impossible à oublier, passant définitivement de l’adolescence insouciante et crédule à l’âge de la lucidité implacable.
Nous arrivons au bout de la nuit, vers la fin du roman aussi.
Bientôt les cordes - si peu BDSM - vont se resserrer et lier à jamais dramatiquement les destinées de tous les protagonistes.
La porte de la vérité se prend sans détour mais aussi sans retour possible.
 
Roman du labyrinthe de la nature humaine (la maison et ses étages, Turin et ses ruelles, les ombres inconnues qui se profilent pour disparaître soudain dans la noirceur de la nuit, symbolique de la noirceur du récit), « Une âme perdue ». nous laisse sur la question essentielle que pose son titre : qui, en définitive, de Tino, de Tante Galla, de l’Ingénieur ou du Professeur est l’âme qui n’échappera jamais plus à la déréliction et à la folie ?
 
Et si c’était la nôtre, celle du lecteur, pour avoir pénétré dans l’antre de l’écrivain qui, nous impliquant à chaque page dans cette descente aux Enfers, a fait de nous un personnage inattendu, involontaire, mais bien plus pervers que tous les autres, celui du voyeur ?
 
 
 
 
« Il s’immobilisa pour m’observer, et je remarquai ses petites dents serrées. Sa barbe naissante lui donnait l’air encore plus maigre, malade, mais accentuait aussi son comportement obstiné. Se remettant en mouvement il poursuivit :
« Les jeunes croient que les adultes forment une bande de pontifes intrigants. Ils les détestent, les envient, pensent : si nous étions à leur place…
Toi aussi, je le sais. Oh, ne réponds pas, je le sais, un point c’est tout. Mais prends-moi comme exemple : suis-je peut-être un homme ? Non, je fais partie de ceux qui n’apprennent jamais à grandir, pas même en l’espace de cent ans, comme Peter Pan , les nains, les frères siamois, comme les phénomènes de la nature…
Et quand la nature conçoit un phénomène, elle l’exécute à la perfection jusqu’au dernier et plus atroce engrenage… ».
 
Giovanni Arpino - « Une âme perdue » (parution originale 1966) - Traduction française Editions Belfond - juin 2009.