Simon Liberati - « L’ hyper Justine » - Editions Flammarion - juillet 2009.

Scan de couverture de « L’hyper Justine » - Simon Liberati - Editions Flammarion - juillet 2009.

 
 
Les livres présentés ici cette semaine ne sont pas tous fatalement des romans érotiques ni à fond BDSM.
Une touche seule qui s’approcherait de ces « qualités » me suffit parfois pour avoir l’envie de vous faire partager l’une de mes lectures.
A l’approche de Noël, voici donc pour quelques jours des livres (j’irai des romans aux « beaux livres ») à découvrir ou à faire découvrir.
De vrais cadeaux…
 
 
 
« L’hyper Justine » était mon  roman favori parmi les finalistes dans la course pour le Prix Sade 2009.
Sans succès.
 
Non que j’aie été mécontente de l'ouvrage qui a finalement remporté la couronne, « Cadence » de Stéphane Velut (aux Editions Christian Bourgois), avec son ambiance quelque part très « bellmerienne » (à rapporter à Hans Bellmer et non à votre belle-mère, évidemment)…
Il faut d’ailleurs absolument éviter d’offrir « Cadence » à votre belle-mère.
Si c’est un bon livre, il n'est pas destiné aux âmes sensibles.
C’est ainsi qu’il échappera à une page dans cette série puisque je poste en « tout public ».
Mais je vous le conseille si vous avez l’estomac bien accroché.
Et seulement après « L’hyper Justine », bien sûr.
 
Au départ « L’hyper Justine », dernier opus de Simon Liberati, n’avait rien pour me séduire.
A commencer par son auteur
Son premier titre publié, « Anthologie des apparitions », un texte fort bien écrit, avait été - il y a quelques années - au centre d’une polémique toute germanopratine : on avait chuchoté que c’était Alain Soral (et l’on sait combien j’aiaiaiaime Alain Soral…) qui était repassé derrière l’auteur débutant pour lui donner sa forme définitive.
Ensuite, Liberati est le grand ami et le poulain de Beigbeder éditeur (et l’on sait combien j’aiaiaiaime Beigbeder…).
Ils ont même été arrêtés ensemble pour avoir partagé un rail sur le même capot (et l’on sait combien j’aiaiaiaime les rails…), ce qui a valu à Liberati d’être le personnage du « Poète » dans le récent Renaudot obtenu par Beigbeder (pauvre Théophraste Renaudot!)..
En outre, à défaut du Prix Sade, « L’hyper Justine » a obtenu le Prix de Flore dont le « patron » n’est autre que…l’omniprésent Beigbeder.
Et pour couronner le tout, si l’on feuillette distraitement « L’hyper Justine », ce qui saute aux yeux à première vue est une foule de noms de marques et de gens célèbres, du « name-dropping » à tire-larigot…
 
Pourtant, « L’hyper Justine » est un livre à ne manquer sous aucun prétexte.
Allez comprendre, vous !
 
Donc...
 
Pierre al-Hamdi (dit Peter Orlowsky), quarantenaire, escroc notoire, petite gouape qui séduit les femmes afin de les détrousser après les avoir à demi assommées, roule dans Paris au volant d’une Rolls orange à la recherche de proies faciles.
Son esprit est ce soir-là hanté par la silhouette angélique d’une jeune anglaise, Justine, entrevue à un balcon.
Cela ne suffira pas à le rendre soudainement meilleur, d’autant plus que trouvant sur son chemin deux jeunes naïfs huppés, il se promet d’en faire ses prochaines victimes.
 
Mais ces branchés vont soudain lui apparaître bien plus intéressants que prévu : ils fréquentent une Papesse de l’art moderne, Thérèse Legros (de son vrai nom Marie Thérèse Adélaïde Atalante de Vermandois), collectionnant aussi bien les œuvres que les trophées humains (paumés/ées de toute sorte qu’elle emprisonne dans la toile de ses jeux sadomasochistes - impossible de parler de BDSM tant l’état mental de certains/es est au-delà de toute notion de « consentement éclairé ») dans son étrange demeure.
 
Si Pierre vit avec des souvenirs bien fixés dans son cortex cérébral, Thérèse, elle, est en proie à la maladie d’Alzheimer et lutte contre celle-ci par le biais d’impressionnantes cantilènes de listes de questions-pièges (dates, indices) qu’elle ne cesse de ressasser et qui font partie des meilleures pages du livre.
 
Or, il faut absolument que Pierre rencontre Thérèse.
Ce soir-même.
Et pas seulement pour retrouver sa Justine qui est une habituée du monde de Thérèse.
Dans les « bla bla » mondains des deux perruches qui lui font compagnie, il a appris que cette dernière, malgré son mal, est la productrice et - plus ou moins - la scénariste du prochain film de Sofia Coppola, « L’hyper Justine », long métrage inspiré de la Justine de Sade mais qui raconte surtout  la destinée d’un mannequin devenue call-girl de luxe puis mystérieusement assassinée dans un coup d’état au Yemen trente ans plus tôt.
Cette histoire, c’est celle de la mort de la mère de Pierre, une mort qu’il n’a jamais cessé de vouloir venger et dont il pressent que Thérèse a probablement été l’instigatrice.
 
Centré autour d’une unique soirée, ce roman de Simon Liberati se lit d’un trait comme sous l’effet de la fièvre, depuis l’apparition séraphique des premières pages jusqu’au coup de théâtre final (et pour un coup de théâtre, c’est bien un coup de théâtre !) : on le commence, on ne le lâche plus.
Vénéneux et sombre, sophistiqué et cruel, ce livre est composé de morceaux de bravoure qui nous laissent pantois.
Rencontres d’individus glauques ou somptueux, de personnalités déjà détruites par la drogue au seuil même de leur âge adulte ou de rebelles atypiques, tout cela pour aboutir à un éblouissant face à face entre l’ « ogresse » inoubliable et le « brutal » abandonnique qui ont pour point commun de consommer les autres « sans économie, sans réserve, sans espoir de durée ».
Un vrai roman « sadien » au sens où on l’entend.
 
Sous cette histoire qui semblera peut-être à quelques-uns/unes une histoire de peu, transparaît l’art de l’écrivain qui sait transcender ce « portrait de groupe avec faune et sans flore » en l'élevant vers quelque chose de bien plus vaste et qui nous atteint tous.
 
De son style nouveau et tout à fait personnel, Simon Liberati nous met en garde contre notre monde en déliquescence fait de la seule valeur de l’argent, de la seule vertu de l’apparence…
 
Et son avertissement, proféré sans moralisme inutile, porte loin et fort.
 
 
 
 
« Il écoutait la conversation des voisins, un couple ou plutôt un duo. Le jeune homme était manifestement homosexuel, quant à la fille, très blonde, très coiffée, élégante, on l’aurait dit tombée du balcon de tout à l’heure, mais tombée bien bas…Un oiseau sali. Vingt-cinq ans à tout casser. Moins peut-être.
 Pierre songea pour se guérir et se faire du mal que Justine, la fille du balcon, devait lui ressembler. Elles se ressemblent toutes. Vu de près, tout chez elles est toujours artificiel : les cheveux, les mots, les rires et les pleurs aussi. Les vêtements seuls tiennent la route. Du travail d’homme. ».
 
Simon Liberati - « L’hyper Justine » - Editions Flammarion - juillet 2009.