Pierre Bourgeade - « Eloge des Fétichistes » - Editions Tristram - août 2009. Photo de Pierre Molinier.

Scan de la couverture de « Eloge des Fétichistes » - Pierre Bourgeade - Editions Tristram - août 2009. (La photo utilisée, on l’aura reconnue, est de Pierre Molinier).

 
 
Les livres présentés ici cette semaine ne sont pas tous fatalement des romans érotiques ni à fond BDSM.
Une touche seule qui s’approcherait de ces « qualités » me suffit parfois pour avoir l’envie de vous faire partager l’une de mes lectures.
A l’approche de Noël, voici donc pour quelques jours des livres (j’irai des romans aux « beaux livres ») à découvrir ou à faire découvrir.
De vrais cadeaux…
 
 
Fin août 2009, à quelques mois de la disparition de Pierre Bourgeade paraissaient aux Editions Tristram deux œuvres posthumes.
 
« Le Diable » tout d’abord, un beau roman situé en Italie durant les Années de Plomb où se croisent trois personnages dissemblables qui se retrouveront cependant unis en un même destin scellé par le sort.
On pourrait, en pensant à eux, citer la phrase de Bouddha que Melville plaça en exergue de son film « Le Cercle Rouge » : « Quand des hommes même s'ils s'ignorent, doivent se retrouver un jour, tout peut arriver à chacun d'entre eux, et ils peuvent suivre des chemins divergents, au jour dit, inexorablement, ils seront réunis dans le cercle rouge. »
 
Et puis cet « Eloge des Fétichistes », livre puissant et déroutant.
Puissant parce qu’à mi-chemin entre l’essai et la confession sur l’intérêt jamais démenti de Pierre Bourgeade pour le fétichisme (et l’univers BDSM), tant du point de vue sexuel qu’esthétique ou artistique.
Déroutant pour moi quant à son titre.
Je m’explique.
 
Les Italiens définissent le fétichisme comme le fait d’ « aimer une partie en lieu et place du tout ».
Or, comme dans cet ouvrage, il est souvent question de BDSM, ou même de SM, je me demande comment cette sexualité peut être cataloguée parmi le(s) fétichisme(s).
Dans le « catalogue » qui ouvre le livre (« Fétichisme des talons hauts », « Fétichisme des uniformes », « Fétichisme des voix » etc.), on trouve - page 16 - le récit d’une brève scène intitulée « Fétichisme des soumises » et des deux personnages qui y sont présentés, un Maître et une soumise bien ancrés dans le BDSM, je ne vois pas qui serait « fétichiste » (et de quoi) si l’on s’en tient à l’interprétation italienne du mot qui a toujours été la mienne…
 
Loin de moi l’idée de nier le fétichisme en ses diverses manifestations, juste une surprise à voir la soumission (ou la domination) se retrouver dans cette liste.
Ces deux derniers pourraient cependant y figurer à une seule condition, celle où l’on prendrait en considération que l’on déplace le désir érotique du corps de la personne vivante vers son seul « rôle » (maître ou soumise) et les pratiques qui en découlent.
A ce titre, il y aurait bien un fétichisme - pour ceux et celles qui le vivraient ainsi - du BDSM.
C’est alors seulement ma propre réaction liée à mon vécu qui me fait être dans l’erreur tant je ne me sens fétichiste de rien, « n’aimant  jamais une partie en lieu et place d’un tout », le tout seul ayant un sens, une vertu érotique à mes yeux.
Ainsi, sans même parler des « rôles » mais de quelque chose que j’évoque souvent ici, ni le bondage, ni ses cordes ne peuvent être objets de satisfaction sexuelle pour moi s’ils ne s’inscrivent pas dans une dynamique qui implique mille autres choses ou ressentis, des dizaines d’autres pratiques et surtout des sentiments partagés.  
 
Mais il ne faut pas s’attarder à un détail infime qui nous ferait bouder un immense plaisir.
Celui de retrouver Pierre Bourgeade vivant entre ces lignes au style impeccable, un Pierre Bourgeade presque testamentaire, un homme en tout cas qui n’a plus rien à cacher.
 
Le livre est donc constitué de courtes notes, de passages plus longs aussi, de nouvelles qui étaient déjà parues auparavant (l’ensemble étant soit autobiographique soit relevant du domaine de « l’autofiction ») et pour finir, d’une dernière partie où Pierre Bourgeade nous offre une anthologie des plus belles pages « fétichistes » de la littérature.
 
« Se mettre à nu », comme les personnages du « Bobok » de Dostoievski - l’avoue Bourgeade à la dernière ligne  « à l’âge que j’ai avec ce livre » - est, on l’aura compris, un voyage très intime qu’il nous est proposé de suivre. 
Ce n’est pas une traversée que tous/tes sont aptes à accomplir (je ne dirai jamais que cet « Eloge des fétichistes » est à mettre entre toutes les mains) mais pour ceux/celles qui en constitueront le public averti, c’est une promenade intérieure qui en vaut la peine.
Pour connaître plus de Pierre Bourgeade car ses vies secrètes ici dévoilées transparaissaient déjà en filigrane dans beaucoup de ses autres livres et ne les expliquent que mieux mais aussi pour connaître quelque chose de nous-mêmes, de ce que nous gardons dissimulé en nous ou non, selon où nous en sommes de notre propre parcours, BDSM ou…fétichiste.
 
Pour ma part, j’en retiendrai trois choses fortes :
-  les soirées sadomasochistes et leur rituel chez le « Comte Zaroff » (plus proches des « Cérémonies » de Jeanne de Berg que des comédies mondaines de « Maître Patrick »).
-  la relation ami-amant avec la masochiste « Marie » dont l’écrivain avoue ne pas toujours comprendre les outrances
- et enfin la question qui plane sur tout le livre, livre qui explore l'ensemble des « formes » littéraires : le plus grand, le vrai « fétichisme » de Pierre Bourgeade ne fut-il pas, en fin de compte, celui de l’écriture ?
 
Un bien beau point d'interrogation que nous laisse là Pierre Bourgeade en guise de malicieux adieu...
 
 
  
«… Me tournant le dos, elle alla vivement vers le lit et s’y glissa. Des fesses à la nuque, son dos très blanc était marqué de nombreuses traces rouges - certaines sombres, d’autres encore à vif - mais du moins elle ne saignait pas.
 Je m’enclenchai contre elle, qui me tournait le dos, prenant soin de laisser l’épaisseur du drap entre nous.
 Elle avait replié sa main droite contre sa joue, mais à l’envers, le dos de sa main si étroite contre la joue, la paume ouverte vers l’extérieur, et fermé les yeux. C’est la première fois que je lui entendais dire ces mots : « Ça a été le parcours du combattant ! » et, la serrant contre moi, je me demandais quelle sorte de parcours ça pouvait être. Sa respiration était régulière, elle s’était endormie en dix secondes et je m’endormis aussi.
 Peu après, elle soupira. J’avais rêvé, je mis un certain temps à me rappeler où j’étais. Elle soupira de nouveau et tendit doucement ses fesses vers moi. Je lui caressai la nuque, les cheveux.
 « Vous êtes réveillé ? demanda-t-elle sans bouger.
 -Oui.
 -Attachez-moi. ».
 
Pierre Bourgeade - « Eloge des Fétichistes » - Editions Tristram - août 2009.