BDSM Chaînes qui se dénouent.

Photo « venue » du Web.

 
Sur la plupart des sites BDSM où je suis inscrite existent des « banques d’images ».
Celles-ci y sont classées par thème : domination, soumission etc., art parfois même...
Malheureusement, le nom de leur auteur est toujours omis. Et si je reconnais quelquefois un photographe, la plupart du temps, je sèche sur ma « pêche »…
Car certains de ces clichés me plaisent, m’inspirent.
Ainsi, ai-je été émue de ces chaînes qui se dénouent autour des mains qu’elles ont retenues.
Je n’ai pas vu en elles le symbole d’une liberté retrouvée mais celui d’un abandon.
J’ai commencé à écrire un poème et c’est un conte qui est venu.
Lorsque j’y ai placé le dernier point, je me suis aperçue qu’il était infiniment triste. Bien plus triste que je ne le voulais au départ.
Un vrai conte d'hiver. Froid comme la résignation.
Il m’a paru important alors de faire précéder cette fiction d’un texte qui soit un hymne à l’Eros.
En conséquence, le « Rrose Sélavy » d’hier est le pendant côté soleil d’ « Isée de Yse », dont le nom m’a sans doute inconsciemment été soufflé par Claudel et l’obscurité que porte en elle l’Ysé de son « Partage de Midi »…  
 
 
 
C’est très insidieusement que les chaînes que portait Isée de Yse commencèrent à se relâcher.
Longtemps, elle n’y prêta pas même attention.
 
Il convient tout d’abord de bien comprendre qu’Isée de Yse ne vivait pas dans un obscur cachot, loin de tout regard et que ses chaînes n’étaient faites que de l’acier de son désir, chaînes sollicitées, recherchées, demandées avant que d’être reçues cérémonieusement jadis, dans des temps déjà immémoriaux, chaînes convoitées de l’esprit et du corps, entraves symboliques de l’appartenance…
 
On pourra penser qu’Isée de Yse était une femme bien étrange pour avoir cultivé de semblables fantasmes, pour avoir accepté de vivre une pareille sensualité plutôt que de la fuir, l’ensevelir sous des épaisseurs et des strates de silence et - qui sait - de honte.
 
Isée de Yse préféra suivre sa voie songeant que, ne possédant qu’une vie, mieux valait vivre celle-ci le plus en harmonie avec elle-même.
 
Lorsqu’elle rencontra son geôlier, c’est tout naturellement qu’elle remit entre ses mains son enveloppe charnelle, l’antre de ses pensées et tout son cœur aimant.
Et c’est parce qu’elle l’aimait qu’Isée de Yse aima ses chaînes et considéra qu’elle s’était réalisée, qu’elle avait accompli ce qui lui était le plus cher : être femme à sa façon sous le regard des étoiles.
 
Bien des cycles se succédèrent à la voûte céleste se transformant en mois puis en années et Isée de Yse prit de l’assurance tout en s’attendrissant, fut à la fois guerrière et paisible, forte et fragile, douce et piquante.
 
Sous ses chaînes, au fil du temps, le corps d’Isée de Yse eut les couleurs des saisons : blancheur de marbre, bleu du ciel, rouge écarlate, jaune languissant : le geôlier s’en servait comme d’un palimpseste avec l’encre qu’il choisissait selon son humeur du moment.
 
Le texte changeait souvent.
Et la chair d’Isée de Yse, en sa féminité désirée, triomphante, était resplendissante.
Isée de Yse savourait la prison mentale qu’elle avait élue, les stigmates qu’elle avait voulus, l’écritoire qu’elle était devenue. Elle aimait surtout que son corps, comme son cœur, servent.    
 
Isée de Yse s’aperçut que ses chaînes ne lui tenaient plus à la peau quand elle constata que ses mains étaient des oiseaux.
Deux poignées de plumes tièdes qu’elle posait souvent sur sa chair pour en éprouver les formes, pour se caresser, pour se sentir vivante. Cela ne lui était pas arrivé depuis que le geôlier était dans sa vie.
Elle compta les lunes et parvint à en additionner trente et une.
 
Trente et une qui ne l’avaient vue d’aucune couleur. Pas même blanche.
Seulement d’une candeur qui rejoignait la transparence.
Ces derniers ans écoulés avaient eu l’effet d’une gomme, effaçant les contours, les pourtours, les détours, les creux, les lisses, les pleins et les déliés, les courbes raffinées, les lignes élancées, effaçant tout de ce qui avait été la glorieuse femelle désirable en Isée de Yse.
Isée de Yse sut alors que depuis tout ce temps, il ne l’avait pas touchée, ni pour l’émouvoir ni pour lui porter douleur.
 
Et comment demander coups ou caresses à celui qui n’avait plus rien à écrire sur le grimoire d’amour qui lui avait été donné en toute pérennité ?
 
Ses chaînes bâillaient de tous côtés, dégoulinaient le long de ses épaules, glissaient jusqu'à ses doigts, abandonnaient ses hanches, ses cuisses, gagnaient ses pieds.
Le geôlier ne voyait rien, ne les entendait même pas lorsqu’elles s’affaissaient au sol en de lourds tintements.
Le regardant, perdu dans des pensées matérialistes qui n’étaient que de lui, Isée de Yse comprit qu’il était aussi perdu pour elle.
 
Elle sentit soudain comme un grand froid, soupira et mit des bûches dans l’âtre.
L’hiver sans fin était venu - pensa-t-elle…