L COMME LEGENDE 1 ( EXERCICE DE STYLE )...

 

Et au milieu coulait une rivière…

Une belle rivière qui avait nom et force.

 

Les habitants qui vivaient au bord de chacune de ses berges n’avaient pas le même mode de vie.

Du côté le plus ensoleillé de la rivière, vivait une multitude de gens, vêtus de tissus colorés, ils aimaient écouter de la musique très haut, chanter, danser et dès les premiers beaux jours, ils se baignaient nus dans l’eau. Ils s’accouplaient gaiement entre eux sans trop y accorder d'importance, ils partageaient leurs compagnes et compagnons et cette façon d'être  n’avait pas pour eux valeur de philosophie de l’existence. Ils étaient simplement ainsi : ce qu’ils vivaient ne tirait jamais à conséquence… C’étaient des jouisseurs, des profiteurs du temps qui passe.

S’ils avaient du écrire au fronton de leurs maisons une devise, le « Carpe Diem » aurait été de mise….

 

 

De l’autre côté de la rivière, le plus ombrageux, tout près de la forêt, vivait un peuple bien moins nombreux : on leur avait donné ce petit territoire sur mesure pour eux et ils s’y sentaient bien…L’ombre leur convenait. Ils allaient, un peu austères et presque toujours vêtus de noir. Il faut dire que vivre de ce côté-là de la rivière requérait, oui, une philosophie un peu particulière.

Les femmes marchaient droites, fières comme l’acier, aussi dures que lui et pourtant il n’était rien d’aussi doux que ces belles distantes. C’étaient des femmes  esclaves, volontaires et paisibles. Elles étaient à la fois des objets de plaisir pour leurs amants mais aussi des sujets actifs avec une personnalité aiguë et leurs Maîtres et Seigneurs, justement, c’est elles qui les choisissaient.

C’est aussi pour cela que ce petit peuple aimait rester entre soi et soi, parce qu’être compris des autres était difficile et que ces tendres soumises attiraient vers elles controverses et malentendus. Concupiscence aussi : de toutes les autres régions, ceux qui ne comprenaient rien à la philosophie qui régnait en ces lieux les confondaient souvent avec de simples corps sans âme, à la disposition de tous. C’est ainsi qu’elles et leurs compagnons étaient à l’abri de tous les envieux et des mésaventures possibles sur leur petit plan sableux au bord de la rivière, bien à l’abri des arbres si hauts…

 

Il arrivait pourtant que, bien que plus nombreux et non point dépourvus de partenaires, les hommes qui vivaient côté soleil de la rivière, rongés de gourmandise, n’en viennent à convoiter plus fortement encore que les autres hommes, peut-être à cause de l’effet du au voisinage, ces femmes si ténébreusement désirables  qui vivaient là, en face. Ils traversaient alors de nuit la rivière en canot en prenant soin de se vêtir de noir pour venir faire un tour en tentant de se faire « passer pour »…

 

Certains, fort peu nombreux, adoptaient le mode de vie monacal et ne repartaient plus mais la plupart avait un comportement si déplacé qu’ils étaient bien vite démasqués et renvoyés chez eux, couverts de goudron et de plumes dans l’opprobre général Car pour les habitants du côté arboré de la rivière, il n’y avait rien de pire que ces « faux » résidents. Ils étaient une menace constante de discrédit  et c’était à cause d’eux et de l’image déplorable qu’ils donnaient que peu à peu on rognait les frontières des gens vêtus de noir, qu’on déroutait leur philosophie et que l’on allait ainsi vers le galvaudage de leurs règles de vie et de leur culture particulière.

 

Puis il advint que le propriétaire des terres demande aux habitants de la forêt sereine, puisqu’ils étaient si peu nombreux et qu’ils disposaient d’un territoire trop vaste pour eux, de laisser désormais les gens d’en face, les joyeux fêtards croqueurs de femelles, venir s’installer sur cette berge aussi de la rivière. Il n’y avait pas tellement de choix : c’était cela ou s’exiler vers des terres inconnues…

 

Curieusement, parmi les gens vêtus de noir, on n’en trouva guère pour marquer le coup. Si leurs femmes étaient fières et fortes, bien peu parmi les hommes n’avaient, malgré leur nom de « Seigneurs », le courage ou le talent de s’opposer.

Ils préféraient se réunir, s’autocongratuler sur ce titre de « Maître » qu’ils pensaient suprême et définitif.

Et puis au fond, depuis déjà longtemps n’avaient-ils pas été sournoisement infiltrés par des gens de l’autre côté ?

Ou bien encore, au fil du temps, ils avaient perdu les croyances de leurs origines et s’étaient peu à peu laisser voler leurs rituels en clair-obscur pour des songeries d’éphémères lumières artificielles ?

Et parmi eux, il y en eut même qui, trahissant la pureté de leur idéal d’origine en vinrent à aspirer à la présence de ces nouveaux  et nouvelles venus comme à autant de possibilités de remède à l’ennui….

Et si l’idéal du royaume des ombres y perdait, qu’importe ? Leur faim de découverte serait  au moins calmée…

Car depuis peu les gens qui faisaient sens dans le monde noir se laissaient de plus en plus tenter par les « choses » du dehors….

 

Le propriétaire des lieux n’eut pas grand chose à faire alors : juste une petite campagne publicitaire où l’on vint placarder à l’entrée de leurs terres d’immenses portraits d’antiques auteurs  à qui l’on faisait référence pour leur faire dire des choses hors contexte et à la fin, tous, même ceux qui avaient combattu au début pour l’ « esprit » des « ombrages » acceptèrent de s’ouvrir, inconscients tout simplement de s’être laissés envahir et donc détruire fatalement un jour ou l’autre….

 

Aujourd’hui des bateaux traversent sans arrêt d’une berge à l’autre de la rivière. Des femmes aux rires sonores et trop marqués endossent parce que c’est devenu la mode les colliers, les chaînes et les bracelets d’acier des belles soumises d’antan….

Celles-ci continuent leurs rêves : elles ont obéi et se sont montrées accueillantes et obligeantes comme on le leur avait demandé mais elles demeurent aussi fières et intouchables que leur règle le leur impose… Elles poursuivent leur quête et tentent de rencontrer de vrais Seigneurs, de vrais Maîtres, mais c’est devenu bien difficile dans ce pays désormais commun où tout est régi par la loi de l’offre et de la demande….

 

Au milieu coulait une rivière…

 

Chaque jour et de toute part, on vient par train ou par bateau visiter le pays d’autrefois et s’y divertir tout au long de la journée….

Des navettes remplies d’hommes ou de couples qui espèrent une occasion "coquine" d’un jour, qui regardent vivre avec curiosité et ironie les gens en noir comme des indiens dans une réserve….

Ils n’en comprennent pas les mœurs, ils n’en saisissent pas les usages mais ils les imitent le temps d’une « plongée dans l’univers interdit » ainsi que le nomme le prospectus de l’agence.

Car il faut ajouter qu’un génial esprit du monde de la communication a eu l’idée de baptiser le rivage ombragé de la rivière du nom de « Parc LibertinSMland »….