BDSM et Tango.

Photographie « prise » sur le Web.

 
Pour Mauri, sur lequel je n’avais jamais encore rien écrit…
 
 
« Le terme tango, à l'étymologie incertaine, est originaire de la communauté noire d'Amérique latine issue de l'esclavage, et a connu divers sens au sein de cette communauté au cours des siècles, dont l'un des tous premiers fut celui-ci : tango : « Endroit où le négrier parquait les esclaves avant l'embarquement. » (Michel Plisson - source Wikipédia)
 
 
 
C’était dans ce bar à tango, du côté d’un improbable Buenos Aires niché tout au fond d’une « calle » où les touristes ne vont jamais et où Carlos Gardel, Francisco Canaro, Astor Piazzola et d’autres passaient en boucle, antiques 78 tours d’un qui avait fait le voyage d'Argentine jadis et qui tenait, à quatre-vingt ans bien sonnés, ce refuge pour gens paumés entre deux rives, entre deux rêves, toujours en attente de partir pour on ne sait où, toujours certains de revenir…
 
Tu aimais le vin blanc que l’on servait. Je ne buvais pas d’alcool, le vieux me pressait des oranges parce que j’étais française et qu’il avait les étrangers à la bonne.
Nous dansions à en perdre le souffle, toute la soirée, toute la nuit.
J’avais des chaussures rouges avec à peine quelques centimètres de talon.
Vingt ans obligent et surtout l’argent, cette sorte de bourse qui me faisait donner quelques heures de cours à la fac, « lectrice » - appelait-on cela…Le nom me plaisait.
Et toi, pas mieux que moi: quatre ans de plus, finissant ton mémoire et gagnant ta vie en te procurant çà et là dans des lycées des remplacements de Français, langue que tu parlais comme une vache espagnole et c’était moi qui te « fabriquais » tes leçons pour le lendemain et qui t'indiquais l'articulation des mots difficiles.
 
Nous dansions et dans le tango, ce qu’il y a de magique, toute la sensualité ardente, c’est que l’homme guide la femme.  
L'homme, de son buste vigoureux, tient la femme en son pouvoir d’un bout à l’autre du rythme.
J’avais déjà en moi mon instinct de dominée. Tu le pressentais.
 
L’après-midi, nous l’avions passée sur ton lit à fumer en lisant les bandes dessinées de Crepax mais aussi « Fritz The Cat ».
Et même si nous n’avions, ni toi, ni moi, jamais entendu parler de BDSM, nous ne nous y trompions pas, ni l’un, ni l’autre, toi qui m’attachais aux quatre coins de la couche avec mes foulards indiens, qui me tirais les cheveux en me disant : « Tu sais, si je voulais, je pourrais te faire vraiment mal ! » et moi qui regrettais alors d’avoir sacrifié l’automne d’avant ma longue chevelure pour cette coupe androgyne à la Johnny-Jane qui ne m’allait pas vraiment.
Et si nous n’avions jamais entendu parler de BDSM, il n’empêche que tu rajoutais « Eh ! Sade, c’est bien de chez toi, non ? » et, à m’entendre ronronner lorsque tu martyrisais mes mèches, d’en remettre une dose : « De toute façon, tu es maso ! ».
Voilà. C’est la première fois que l’on prononça ce qualificatif à mon sujet et que je compris que, oui, je l’étais.
 
Et là où tu es désormais - moi, je sais (il faut dire, Cher Onorevole, que les journaux m’y aident) tandis que toi, tu ignores tout de moi - je suis certaine que tu serais très amusé d’apprendre que ce fut toi qui confirma ma vocation et que le fait que tu m’aies enseigné le tango n’y est sûrement pas non plus pour rien.
 
« La mer finira par manger cette ville. » disais-tu en ces temps d’acqua alta qui nous forçaient à marcher sur des planches pour nous déplacer et rejoindre le bar à tango.
« Mais nous serons bien loin ! » complétais-tu aussitôt et je t’approuvais.
Tu avais ton Buenos Aires en toi et moi le mien.
Et tellement de paris pris sur l’avenir.
Nous n’imaginions pas alors que tu ne partirais jamais et que, pour ma part, ce n’était qu’un billet de retour à mon point de départ que j’avais dans la poche.
 
Je ne savais pas si la mer mangerait ou non Venise un jour mais je t’implorais « Mange-moi » et pendant que tu t’exécutais entre mes cuisses ouvertes, je pensais « Dévore-moi, ne laisse rien pour les autres », comme si j’avais présagé la fugacité de notre saison, de notre tango.
 
Amoureuse de toi, sans doute, mais c’était tout.
Ce n’était pas de l’amour, non. C’était cette autre chose qui, en toute fin d’adolescence, précède immédiatement l’amour.
Et l’amour, le grand amour, du moins l’amour romantique qui marque toute une vie de sa perfection désespérée, celui qui signe la blessure à tout jamais et que l’on emportera dans la tombe, j’allais le connaître trois-quatre mois plus tard et, fait du hasard, c’est toi qui me le présenterais…
 
Nous allions, lui et moi, danser aussi le tango et tu te consolerais de ma « trahison » avec une autre et nous en passerions encore des soirées du côté de Buenos Aires, à quatre, à quinze, à trente et plus, dans cette ambiance de joyeuse folie qui nous poussait parfois à aller marquer les pas jusque dans la rue.
 
Ensuite, c’est une autre histoire.
Il est inutile, je pense, de préciser que, deux ans plus tard, je ne vous ai emportés, ni lui, ni toi, dans mes bagages …
 
La vie a décidé que je ne reviendrais pas vérifier si le bar à tango existait toujours ou bien à quoi il avait fait place.
 
Arrivée maintenant à l’âge des trop tard, je me console à voir mon fils - fasciné par mes CD de tango - chercher sur la mappemonde où se trouve Buenos Aires.
 
Là où notre ombre porte encore...