Vogue Dior en Russie 1956.

Photo © Vogue 1956.

 
 
Madame EtrangeHistoire n’était pas du genre à se décourager, ni à désespérer.
Rappelons-le : quand elle arriva sur le chat BDSM, elle avait trente-huit ans, en paraissait dix de moins et c’était (même si sa modestie souffrira quelque peu à le lire) une très belle femme que l’on remarquait de loin.
Elle avait une silhouette parfaite, une élégance innée et un charme fou qu’accentuait son esprit fin et érudit.
 
Vint donc le jour où, sur le chat, elle entra en contact avec « l’Universitaire ».
Celui-ci avait une conversation virtuelle inouïe : il n’avait certes pas obtenu ses diplômes dans une pochette surprise !
C’était un homme d’immense culture et de grand savoir, littéraires qui plus est.
 
« L’Universitaire » avait toutefois mis Madame EtrangeHistoire en garde : il se décrivait comme d’une laideur repoussante et préférait ainsi - affirmait-il -avancer à découvert avant le rendez-vous qu’il sollicitait.
Curieusement, Madame EtrangeHistoire ne le crut pas.
Elle en avait vu tellement qui s’acharnaient à donner de leur physique une image flatteuse pour se révéler d’une banalité complète à l’arrivée qu’elle pensa que « l’Universitaire », comme bien des intellectuels, était réellement convaincu de posséder tous ses atouts « dans sa tête » et n’accordait aucune importance à son enveloppe corporelle, finissant par trouver à celle-ci - quand venait le moment d’en parler - des défauts qui n’existaient pas.
 
Madame EtrangeHistoire n’eut pas à chercher comment s’habiller pour se rendre dans la brasserie coutumière : « l’Universitaire » lui avait demandé de venir toute de rouge vêtue.
 
Peu importe quelle était la « spécialisation » de « l’Universitaire » dans son domaine d’enseignement (et elle n’a de toute façon pas à être dévoilée ici, Madame EtrangeHistoire en a fait une condition expresse) mais dans ses « à côtés », il figurait comme un grand amateur d'André Hardellet dont il discourait avec une aisance et un brio rares et, tout au long de leur relation « chattesque », il avait permis à Madame EtrangeHistoire de relire ce dernier d’un œil neuf et bien documenté.
 
Ainsi, cet après-midi là, Madame EtrangeHistoire traversait-elle la ville d’une humeur guillerette.
D’une part, le printemps venait depuis la veille de se transformer en été et d’autre part, elle était persuadée d’avoir trouvé le Maître qu’elle recherchait.
Aussi, les regards de femmes qui se posaient sur son pas arrogant d’un œil désapprobateur la faisaient-ils sourire intérieurement.
 
La secousse fatale se produisit à l’entrée du « correspondant » dans la taverne.
« L'Universitaire » n’avait pas menti, il était hideux.
Plus hideux encore que tout ce que Madame EtrangeHistoire avait imaginé des hommes jusqu’alors.
Il transpirait de manière incessante à grosses gouttes - il vaudrait mieux dire par bouillon - de la tête aux pieds.
Malgré la chaleur envahissante, il portait un épais imperméable défraîchi qui n’arrangeait rien à la chose et, de plus,  faisait partie de ces gens qui sont atteints d’une obésité maximale.
Ses cheveux tout gris - bien qu’il ait le même âge que Madame EtrangeHistoire - frisés, pas coupés depuis des années, collaient à son front comme de la glu.
Des lunettes à quadruple foyer achevaient d’abîmer un visage large, plat et rougeaud avec des lèvres énormes sur de très grosses dents jaunies et surtout, surtout, un nez démesuré et de travers couronnait le tout.
 
« L'Universitaire » remercia avec civilité Madame EtrangeHistoire d’avoir respecté son code « rouge » et la complimenta particulièrement sur son chapeau.
 
Madame EtrangeHistoire ne laissa rien apparaître de son effroi : elle avait reçu une bonne éducation.
Elle sut sourire, se montrer chaleureuse sans trop en faire toutefois.
Elle entama la conversation d’un air enjoué mais veilla cependant à rester très droite et comme un peu distante, de façon à ce qu’aucune ambiguïté ne s’installe malencontreusement dès le départ.
 
Et malgré cela, au fil des mots, elle constatait que « l’Universitaire » était fidèle à lui-même.
D’une affiche de Bruant placée sur un mur du café, il partait dans toute l’histoire du cabaret « Le Chat Noir » puis il en venait à Lautrec et au Charlus de Proust…
Et ce n’est là qu’un exemple.
Un homme-livre, une encyclopédie vivante !
 
Tout en l’écoutant, tout en étant profondément envoûtée, Madame EtrangeHistoire sentait malgré tout le malaise la gagner.
Elle était consciente qu’en aucun cas elle ne pourrait lier une relation BDSM de soumise à Maître avec cet homme.
Souvent par le passé, elle avait songé à la laideur de Sartre et à ses innombrables succès féminins sans les comprendre.
Sartre l’aurait très probablement fascinée elle aussi mais jamais, au grand jamais, elle n’aurait fini dans son lit.
 
Alors se faire un « Maître » de cet Universitaire-là ?
C’était tout bonnement impossible.
Et cela la rongeait, l’attristait.
Comment était-il possible qu’une notion aussi infime et, somme toute, subjective telle que l’est la beauté puisse entraver totalement ses actes ?
Elle était dépitée de son propre comportement, sentant à quel point la société la conditionnait.
 
Il faisait si beau que « l’Universitaire » l’invita à quitter la brasserie pour marcher un peu jusqu’à la plus riche librairie de la vile.
Là encore, il fut extraordinaire, dénichant pour elle quelques ouvrages remarquables, lui faisant passer commande d’autres qu’elle croyait épuisés depuis longtemps sur ce Surréalisme qui leur était cher à tous deux.
 
Plus tard, il conduisit Madame EtrangeHistoire dans un tout petit café typique à la terrasse ombragée.
Et c’est là qu’il lui fit sa proposition :
 
« Regardez-vous, regardez moi.
Il n’est pas question de prétendre pour moi à vous toucher un jour quelconque.
Non, ce n’est pas cela que j’attends de vous.
Je voudrais seulement que notre relation repose sur deux bases.
Je vous inviterai chez moi en vous indiquant toujours à l’avance comment je veux que vous soyez vêtue. N’ayez pas peur : il ne s' agit pas de vous faire entrer dans des dépenses superflues.
Je vous dirai des couleurs, des formes selon les saisons et vous partirez de celles-ci afin de trouver à me satisfaire dans la garde-robe que vous possédez déjà.
Une fois chez moi, je ne désire qu’être votre metteur en scène : vous serez nue selon mes ordres, dans des poses esthétiques mais aussi obscènes et je vous humilierai par mes mots.
Je me caresserai de votre soumission totale à mon regard et à ma parole et vous, vous connaîtrez la jouissance cérébrale. ».
 
Madame EtrangeHistoire comprit.
C'est-à-dire qu’elle « comprit » vraiment ce que voulait cet homme et qu’elle ne le jugea point.
 
Mais maintenant, elle était libérée d'un grand poids, de cette mélancolie et de ces remords qui l’avaient assaillie toute l’après-midi.
Elle ne pouvait répondre que par la négative.
Comme elle l’aurait fait devant toute offre semblable.
« L’Universitaire » eût-il été beau comme Apollon que le résultat aurait été le même ! 
 
Le BDSM (ou le SM) de Madame EtrangeHistoire refusait tout jeu basé sur l’humiliation.
Et par ailleurs, elle ne croyait pas à la jouissance cérébrale.
Afin de le dire plus clairement, Madame EtrangeHistoire se situait à mi-chemin entre le BDSM et le « vanille ».
BDSM de par son masochisme et sa passion pour le bondage, les lanières qui claquent, les fessées qui marquent et la cire qui dessine ses pluies d’étoiles sur la peau, elle était « vanille » en ce qui concernait les rapports sexuels et l’orgasme qu’elle n’entrevoyait qu’avec de longs préliminaires et des coïts amoureux et enflammés.
 
C’est avec une grande tranquillité d’esprit qu’elle s’en expliqua.
Et « l’Universitaire », qui était aussi galant homme, n’insista point.
 
Il ne fit que lui donner sa carte en lui disant que si, plus tard, quelque chose changeait en elle sur ces points, elle pourrait toujours lui faire signe.
 
C’est vraiment bien plus tard que Madame EtrangeHistoire se mit à repenser parfois à lui.
Lorsque les années passèrent sur elle et accomplirent leur travail d’irréparable outrage, souvent ses rêveries sur sa beauté enfuie la ramenaient vers les souvenirs de cet après-midi-là, de « l’Universitaire » et de ses mots si pertinents.
Quant au chapeau rouge qu’elle avait toujours gardé, lorsqu’elle le posait sur sa tête, il lui paraissait atténuer les cernes que le temps avait creusés autour de ses yeux…
 
 
 
 
 
PS 1 : Madame EtrangeHistoire m’a demandé de supprimer le tag « humour involontaire » pour cet épisode.
Elle pense (à raison) qu’il n’y a rien qui prête à rire ou à sourire dans celui-ci.
 
PS 2 : Les « Mémoires de Madame EtrangeHistoire » ne s’achèvent pas ici (je n’ai pas écrit « 4 et fin ») dans le titre de ma note de ce soir.
Il ne s’agit que d’une « suspension » momentanée de cette série.
En effet, pour m’autoriser à publier ce qu’elle avait bien voulu me confier, Madame EtrangeHistoire avait posé un préalable : que ces textes ne soient en aucune manière accompagnés de photographies qui puissent profiter à ceux qui ne passent sur mon blog que pour y capturer un cliché qu'ils espèrent grivois.
Elle ne souhaitait donc y figurer qu’à travers de désuètes images de mode toutes liées à un chapeau, chapeau qui est bien pour elle - comme Joël Fauré l’a deviné dans son commentaire à la note précédente - son « McGuffin » tel qu'Hitchcock l'a mis en oeuvre.
Sur une douzaine de photographies que je lui ai proposées, je n’ai reçu son agrément que pour quatre d’entre elles.
Il me reste donc à continuer de chercher et à « faire mouche » pour que ces « Mémoires » puissent dans quelque temps reprendre.
D’ici là, mon blog BDSM va retrouver son cours normal…