Vogue Marc Bohan pour Dior 1965.

Photo © Vogue Années 60.

 
 
Si Madame EtrangeHistoire était loin d’être une oie, on ne pourra nier qu’elle avait cependant tout d’une oie blanche.
Ainsi se figurait-elle que hors de ce chat BDSM point de salut, c'est-à-dire qu’elle croyait qu’il n’en existait pas d’autre et que là résidait sa seule chance de rencontre.
Madame EtrangeHistoire ne maîtrisait pas l’utilisation de Google tout simplement, mais elle ne le savait pas.
Pas encore.
 
Ainsi - en une période où elle ne rencontrait personne d’intéressant dans sa ville - en arriva-t-elle à dialoguer avec un « Maître » qui habitait la capitale.
Leurs intérêts communs étaient multiples, voire tout à fait identiques.
Tant dans la politique que dans la musique ou la peinture, ils aimaient les mêmes choses.
 
Il en va souvent ainsi sur les chats BDSM : à part quelques obsédés qui s’y rendent pour apaiser leurs pulsions onanistes, les gens ne parlent pas de sadomasochisme.
Pas tout de suite. Pas de longtemps.
 
L’homme était plus âgé que Madame EtrangeHistoire et marié avec des grands enfants qui plus est.
A part quelques « broutilles » (des coups de martinet que d’autres Maîtres lui avaient permis de donner à leur esclave dans des clubs), il n’avait, pour sa part, jamais eu de soumise en propre.
Il lui déclara toutefois que tel était son vœu le plus cher et que, prêt à prendre sa retraite l’année suivante, il abandonnerait tout (et tous) pour venir s’installer auprès d’elle dans sa région.
 
Madame EtrangeHistoire avait tant et tant lu de promesses de la sorte de la part d’autres chatteurs qu’elle ne leur accorda aucune caution mais continua les échanges qu’elle jugeait passionnants avec cet homme.
 
Les conversations de Madame EtrangeHistoire avec le Maître parisien se poursuivirent environ deux mois.
Suffisamment en tout cas pour que finalement, Madame EtrangeHistoire ait l’occasion de définir sa conception du SM - ou du BDSM puisque c’était le nom que cette sexualité portait sur le chat en question.
 
Madame EtrangeHistoire avait du BDSM ou du SM une vision très esthétisante et - bien que masochiste - toute pratique dangereuse ou extrêmement « hard » n’étaient pas à son menu.
Elle n’en faisait pas mystère et son compagnon de soirées sur clavier n’avait ajouté aucune remarque.
 
Il avait fixé un week-end férié assez lointain encore pour venir la visiter.
Mais entre-temps, il l’engageait à quitter le chat pour avoir une relation épistolaire plus intime.
 
Madame EtrangeHistoire était bien partagée : convaincue d’une part que ce ne serait qu’un rapport occasionnel et ne pouvant s’inscrire dans la durée, elle hésitait à se lancer et d’autre part, elle n’avait encore jamais rencontré une telle communion de pensées.
 
Aussi se résolut-elle à franchir la barrière qu’elle s’était toujours posée comme limite et donna son adresse mail.
Elle envoya même la photo qu’il lui avait demandée - cliché où elle se présenta entièrement habillée de jaune : chapeau, robe et chaussures récemment acquis et jamais portés - et qu’il échangea derechef avec l’une des siennes : on y apercevait un homme au visage ouvert, au sourire jovial et avec un charme certain.
 
On allait bien voir ce qu’il adviendrait dans le futur - se disait Madame EtrangeHistoire.
Le week-end férié n’était pas pour le lendemain et cette idée de rapport épistolaire, libéré de la contrainte des 800 lettres par message des échanges du chat n’était, au fond, pas pour lui déplaire.
 
Les premiers courriers furent enchanteurs : il lui adressa les photos et chroniques des manifestations syndicales qui avaient lieu ces temps-là à Paris, des scans des programmes des concerts, pièces de théâtre ou opéras auxquels il avait assisté et dont il donnait, dans un français remarquable, une critique toujours pointue.
 
Puis soudainement, les choses se précipitèrent.
Il ne fut plus question de culture mais de cul.
« Venons-en aux choses sérieuses » - ainsi débutait le premier mail d’une série, illustrée de photographies prises on ne sait où, dont il allait abreuver Madame EtrangeHistoire durant deux semaines exactement.
 
Si sur le chat BDSM d’alors ne figuraient pas encore de « galerie des abonnés », pas plus que de ressources inépuisables de photos, il y avait tout de même un fourre-tout d’images, certaines très belles, d’autres d’un goût plus douteux mais tout de même « passables », par lequel les inscrits étaient invités - s’ils le désiraient - à agrémenter leur profil : une sorte de « best of » destiné à « révéler » leurs fantasmes.
Le Maître parisien n’était pas allé se servir là.
Pas plus que sur des sites érotiques artistiques.
 
Tous les deux jours, Madame EtrangeHistoire recevait des courriels parlant sexe et BDSM.
Pour le versant sexe, ils étaient ornés de véritables images pornographiques des plus crues, d’une vulgarité indescriptible ici et, si le français du correspondant demeurait impeccable dans ces tournures, les propos et les prétentions de « prestations », eux, étaient à présent chargés d’une trivialité à faire rougir le plus aguerri des écrivains des éditions spécialisées en cette littérature.
Pour le versant BDSM, ce Maître qui n’avait jamais eu de soumise se montrait tout à coup, photos « chocs » et choquantes à l’appui (Madame EtrangeHistoire s’interrogeait sur les lieux où il avait bien pu se procurer de pareilles horreurs), exigeant dans l’immédiat (le fameux week-end qui s’approchait) de pratiques extrêmes auxquelles des couples aboutissent parfois mais après bien des mois ou des années d’expérience commune, de certitude de confiance et de respect réciproques.
 
Bref, des choses - tant les unes que les autres - inenvisageables dans une telle immédiateté pour Madame EtrangeHistoire avec celui qui n’était, en définitive, qu’un inconnu.
 
Il avait réservé à l’avance un bungalow pour les agapes de ce long week-end et Madame EtrangeHistoire tremblait à l’idée de n’avoir même pas le confort mental rassurant d’être dans un hôtel, avec des voisins de chambre, pour se livrer à lui et à ses requêtes dont il faisait un préalable et qui ne pouvaient être discutées.
Il lui avait même envoyé un « contrat » qu'elle était tenue de signer et où il était précisé qu’elle acceptait tout et s’en remettait à lui et à l’exclusivité de son bon vouloir de tel jour à telle heure à tel autre jour à telle autre heure.
 
Que fallait-il faire ?
L’homme avait été auparavant d’une si exquise compagnie qu’elle n’osait pas lui écrire pour lui demander ce qui avait fait éclore ce « Mister Hyde » qu’il était brutalement devenu et pourquoi il la sommait ainsi de procéder à ces actes si peu consensuels sans tenir compte des informations précises qu’elle lui avait données quant à ses « goûts » à elle il n’y avait pas si longtemps.
 
Durant cette quinzaine, Madame EtrangeHistoire, les nerfs à fleur de peau, prit soin de ne pas se connecter sur le chat BDSM, n’envoya aucune réponse aux mails reçus, ce qui poussa l’homme au comble de la fureur et les courriers qui suivirent furent de moins en moins polis et, bizarrement - comme si le Maître parisien n’avait aucune idée de ce qui achoppait - se mirent à faire aussi de plus en plus dans la surenchère de revendications « hard » encore plus précises.
 
Pour en finir, un soir, Madame EtrangeHistoire alla sur sa boîte à lettres Caramail et, puisqu’il n’y avait pas moyen de se défaire de celle-ci, elle demanda à en changer le mot de passe.
Pour ce faire, elle ferma les yeux et ayant auparavant pointé sa souris sur l’endroit réservé au nouveau « login », elle tapa six lettres en aveugle qui apparurent comme autant de petits points.
Elle en fit un C/C pour confirmer ce nouveau sésame.
Ainsi, le lieu d’échanges épistolaires lui devenait inaccessible à elle-même.
Elle n’aurait plus de dilemme ni de déplaisir à lire celui qui l’avait tant déçue.
 
Dans les minutes qui suivirent, elle détruisit le pseudo sous lequel « le Maître parisien » la connaissait sur le chat BDSM.
 
A peine quelques jours plus tard, les Chiffonniers d’Emmaüs firent leur tournée saisonnière de printemps dans le quartier de Madame EtrangeHistoire.
Ils furent extraordinairement surpris qu’elle leur remette une robe, des chaussures et un chapeau jaunes de luxe et entièrement neufs…