Vogue Magazine Collection Hiver Dior 1950.

Photo © Vogue 1950.

 
 
Madame EtrangeHistoire ignorait tout du BDSM.
Entendons-nous : elle se savait concernée par la soumission, avait beaucoup lu et même fait quelques petites expériences.
Les mots « soumise » et « Maître » étaient fort clairs pour elle et elle n’avait pas manqué de remarquer avec amusement que les deux lettres qui les commençaient étaient S et M comme SM, la seule chose dont Madame EtrangeHistoire connaissait parfaitement la définition.
 
Il lui fallut d’abord acquérir un ordinateur puis s’abonner à Internet (un certain temps passa entre les deux événements) pour qu’elle aboutisse un soir sur ce chat BDSM où elle vit placées clairement - même si bonnes dernières -  les deux initiales familières et comme le « disclaimer » du chat recommandait de n’accéder au site que si l’on n’était pas choqué par les propos sadomasochistes, Madame EtrangeHistoire adhéra avec enthousiasme en se disant qu’une fois à l’intérieur, elle chercherait à comprendre ce « BD » qui ne devait, elle en eut l’intuition, rien avoir à faire avec la Bande Dessinée.
 
En parcourant avec la plus grande attention les forums actifs que l’espace virtuel contenait, elle obtint bien vite la réponse et découvrit aussi cette variante du SM qu’on appelait « D/s ».
Madame EtrangeHistoire y vit dès l’abord, dans les règles que celle-ci imposait, une forme moins libertaire de ce sadomasochisme qu’elle affectionnait mais elle était ouverte à tout et se dit qu’elle verrait bien.
 
Et puisque Madame EtrangeHistoire était venue là afin de se (re)trouver un Maître, elle décida d’adopter l’attitude de converser avec et d’écouter ceux d’entre eux qui étaient inscrits avec le respect qu’elle accordait au sérieux et à l’expérience qu’elle leur supposait.
 
Ainsi fut-elle abordée un jour par un individu très péremptoire qui avait tout du Maître - si tant est que ceux-ci doivent être distants et glacials - de par son attitude hautaine dans les dialogues.
Il savait tout, connaissait tout et, de plus, avait des idées propres bien arrêtées.
 
Il inculqua à Madame EtrangeHistoire la notion que les soumises se classaient en deux groupes : les « chiennes » et les « juments » selon la morphologie de leurs tailles et bassins.
Et pour chacune des ces « classes », il y avait une manière de les traiter.
Encore fallait-il les avoir sous les yeux pour déterminer cette « catégorie », chienne ou jument, et il intima à Madame EtrangeHistoire de lui accorder bien vite un rendez-vous afin qu’il puisse l’observer et en tirer les conclusions nécessaires.
 
Madame EtrangeHistoire était désagréablement troublée. Elle n’aimait guère cette classification, ne se voyant ni en chienne, ni en jument.
Elle tenta de discuter, il nomma cela de l’impolitesse et menaça d’en rester là.
 
Le soir qui suivit, Madame EtrangeHistoire monta sur un tabouret au risque de se rompre les os car elle ne possédait pas de miroir qui lui permit de se voir en pied et elle tenta d’étudier scrupuleusement son anatomie afin de savoir comment elle serait jugée.
Elle ne parvenait pas à trouver le sommeil : en chienne jamais, elle ne pourrait pas le supporter car elle haïssait ce mot quand il se rapporte à une femme, toute soumise qu’elle soit !
Mais en jument, pourquoi pas après tout ?
Il lui revenait la métaphore de la « cavale indomptable et rebelle » du poète et elle finit par s’endormir apaisée en souhaitant avoir tout de la jument, ce que son miroir ne lui avait point confirmé mais, comme elle n’y avait rien vu non plus d’une chienne, elle s’assoupit pleine d’espoir.
 
Le Maître hâbleur avait refusé de la rencontrer dans la brasserie habituelle, préférant un café avec terrasse sur une place de la vieille ville.
 
Il était convenu que Madame EtrangeHistoire porterait un collier de perles multicolores et lui une veste de daim brun.
Madame EtrangeHistoire prit soin d’avoir un quart d’heure d’avance afin qu’il la trouvât assise.
C’était un bel homme. Elle en fut fort aise quand elle le vit.
 
Hélas, dès qu’il prit place et à peine avait-il dit « Bonjour » et Madame EtrangeHistoire échangé ce salut avec émotion qu’il lui ordonna de se lever et de marcher sur la place, deux allées et venues complètes afin qu’il procède à son « examen ».
Madame EtrangeHistoire ne put qu’obtempérer malgré une certaine désillusion et sans doute fût-ce ce jour-là dans sa vie qu’elle traversa une place avec autant de déplaisir et d’appréhension. Se sentir ainsi épiée, radiographiée, lui pesait comme une chape de plomb.
 
De retour à la table, elle n’avait pas même encore repris sa place que le verdict tomba tel un couperet d’une bouche altière : « Chienne, résolument chienne ! Et je dois vous avouer que ce ne sont pas celles que je préfère ! ».
Madame EtrangeHistoire était catastrophée.
« Mais êtes-vous certain ? ».
Il ricana de toute sa hauteur implacable « Ma petite, je ne me suis jamais trompée. Vous êtes une chienne et seulement une chienne. Je n’y peux rien moi, c’est génétique. Cela remonte à vos racines animales. ».
Tandis qu’elle déambulait sur les pavés, il avait déjà bu son café, ce qui lui permit de se lever aussitôt et de décréter :
« A ce soir sur le chat. Je vais vous composer votre programme, vous pourrez l’étudier attentivement et nous commencerons d’ici une à deux semaines. ».
 
Jamais Madame EtrangeHistoire n’était rentrée aussi triste chez elle.
Pourtant quelque chose qui ressemblait à de la révolte monta peu à peu en elle.
 
Et quand vint l’heure dite de la connexion, alors qu’il réclamait son e-mail pour lui faire parvenir le document qu’il venait - dit-il - de s’épuiser à rédiger tant les chiennes étaient pénibles à dresser, Madame EtrangeHistoire lui demanda à quelle catégorie de Maître « animal », il appartenait, lui.
 
Il fut offusqué : Comment osait-elle ?
Ce n’étaient que les soumises qui avaient une nature animale.
Elle « déparlait ».
Il avait toujours su que les chiennes étaient pénibles mais à ce point, non.
Elle dépassait les bornes et devait se taire sur le champ sous peine de rupture immédiate de la relation.
 
Madame EtrangeHistoire envoya encore un message sous forme de question :
« Mais votre théorie « chienne ou jument », d’où la tenez-vous ? Est-elle validée par des études ou tout au moins tous les Maîtres d’ici l’appliquent-ils ? ».
 
La réponse arriva derechef :
« C’est MA théorie, elle n’a pas besoin d’études pour être confirmée. Elle ne m’a jamais menti et je me fiche bien des autres Maîtres. D’ailleurs, à part moi, aucun ne l’est ici. Tous des « fantasmeurs ». Et vous, en fait, que cherchez-vous à la fin ? ».
 
Madame EtrangeHistoire était dorénavant fixée : belle gueule ou pas, cet homme-là (elle ne pensait déjà plus « Maître » pour le qualifier) était un fou.
 
Elle tapa sur son clavier : « Je ne cherche plus rien de vous. Peut-être suis-je une chienne mais en tout cas, je ne suis pas une oie ! ».
 
Il dut actionner la touche « blacklist » car l’écran de Madame EtrangeHistoire s’éclaira brusquement du message-système déshonorant : « Le pseudo X a demandé à ne plus être dérangé par vous. ».
 
Et il en fut toujours ainsi. Ils ne se reparlèrent plus.
 
Mais en allant se coucher cette nuit-là, Madame EtrangeHistoire sourit à son miroir.
De toute manière, un homme qui n’avait pas même remarqué son chapeau ne pouvait être qu’un mufle, ce qui - comme on le sait - est, entre autres, l’extrémité du museau des … chiens !