Chapeau de paille vert Photo Millie Motts.

Chapeau de Paille Vert - Photo de Millie Motts.

 
 
 
Madame EtrangeHistoire, soumise novice, était alors sur la fin de sa trentaine.
On la disait jolie. Elle était en tout cas grande et mince avec un visage avenant.
 
Madame EtrangeHistoire acceptait très vite un rendez-vous avec un « Maître », après seulement quelques soirs à échanger sur un chat BDSM.
Elle choisissait toujours la même brasserie.
 
Ce jour-là, elle avait déclaré qu’elle serait reconnaissable par son chapeau de paille vert.
Lui devait lire « L’Equipe ».
 
Cela n’augurait rien de bon, le choix de ce journal, pour Madame EtrangeHistoire qui ne s'intéressait pas au sport.
C’était tout à fait à l’image de leurs dialogues virtuels, pauvres et décevants.
 
Mais Madame EtrangeHistoire rencontrait presque tout le monde mis à part ceux qui avaient été grossiers d’emblée, d’une part parce qu’il n’y avait pas tant d’inscrits que cela, d’autre part à cause d’une curiosité débordante et enfin, parce qu’elle estimait inutile de prolonger des conversations sur PC si l’on était certain qu’elles n’aboutiraient pas.
 
Et celle-là, de rencontre, Madame EtrangeHistoire ne la « sentait pas ».
Elle savait qu’elle n’aurait jamais rien à dire à cet homme et n’envisageait aucunement une histoire avec lui.
Il lui était impossible de s'imaginer « faire la soumise » à la mi-temps d'un match de foot ou pendant les pubs qui émaillaient les longues étapes du Tour de France diffusé en direct.
Cependant, puisqu’il insistait tellement, elle avait décidé d’y aller.
Rien de mieux  pour deux chatteurs, selon Madame EtrangeHistoire, qu’une confrontation immédiate avec la réalité.
 
Madame EtrangeHistoire s’arrangeait pour arriver toujours à l’avance.
Ce mardi-là, il ne put pas en être comme les autres fois: quelqu’un qui lui « avait tenu la jambe » sans souci de sa fébrilité pourtant évidente l'avait fait s’attarder sur son lieu de travail.
 
Quand elle entra dans le café, elle le parcourut d’un regard circulaire.
La chaleur étouffante de l’orage qui couvait était encore plus prégnante dans le local bondé.
Malgré cela, elle garda - parole donnée - le chapeau vert qui commençait pourtant à faire perler des gouttes de sueur sur son front.
 
Personne en vue.
Madame EtrangeHistoire se gratta le nez.
Puis elle se souvint qu’il y avait une petite salle adjacente.
Elle prit soin de choisir la table située juste à la jonction des deux parties du troquet et attendit.
 
Quelques secondes seulement.
Des bruits surprenants lui firent tourner la tête.
Là d’où venaient un froissement hâtif de feuilles de journal sur lesquelles Madame EtrangeHistoire distingua les lettres « uipe » et le fracas d’une chaise et d’une table brutalement déplacées, elle entraperçut un homme vêtu d’un polo rouge et d’un pantalon de jogging grisâtre qui pochait vilainement aux fesses et aux genoux.
 
Un homme qui avait bien dix à quinze ans de plus que l’âge prétendu par son « rancard », pas plus de cheveux qu’Yul Brynner - alors qu’il se disait blond frisé - et, quand il prit la tangente par les WC qui donnaient sur la cour et l’autre entrée du bar, elle se rendit compte qu’il était, lui qui faisait un bon mètre quatre-vingt sur son profil, plus petit que ne le serait - longtemps plus tard - un Président de la République à talonnettes.
 
Madame EtrangeHistoire poussa un soupir. Les gens ne savaient décidément pas ce qu’ils voulaient…
Elle ôta son chapeau de paille vert et commanda un thé glacé.
 
Mais Madame EtrangeHistoire n’était pas au bout de ses surprises.
Le soir même, le « Maître » étant connecté sur le chat BDSM tout en restant silencieux, ce fut elle qui dut lui demander pourquoi il avait ainsi fui sans venir au moins la saluer.
 
Et il lui répondit : « Quand je t’ai vue, je me suis dit que tu n’étais pas assez belle pour être ma soumise ! »…