BDSM Littérature : Christelle corrigée,  roman de Romain Slocombe - Editions Le Serpent à Plumes - mars 2009.

Romain Slocombe - Christelle corrigée - Editions Le Serpent à Plumes - mars 2009 - (scan de couverture).

 
Peut-être qu’un jour, quelqu’un d’ « autorisé » dans le monde littéraire se décidera à dire que Romain Slocombe est l’un des écrivains les plus intéressants de notre temps.
Ce ne serait que lui rendre justice.
Pourtant, c’est loin d’être gagné.
 
A part chez quelques libraires courageux - et encore, bien souvent ne voient-ils en Slocombe qu’un excellent auteur de romans policiers - se procurer ses livres dès leur parution relève de l’exploit.
On en cherche vainement les critiques dans les magazines littéraires.
Bref, après une dizaine de romans à son actif - auxquels il faut en ajouter cinq pour la jeunesse -, Slocombe demeure très « underground ».
 
L’assimile-t-on trop à son activité de photographe fétichiste de femmes « bandagées » dans le plâtre qui est aussi la « passion » de la plupart de ses héros ?
Ne veut-on voir en lui qu’un spécialiste du Japon ?
Il est impossible de savoir avec exactitude ce qui « plombe » Slocombe dans le milieu de la « littérature »…
 
Je vous ai présenté ici quelques-uns de ses romans au fur et à mesure de leur sortie (pour y accéder, tapez « Slocombe » dans le petit moteur de recherche Google de la colonne gauche de mon blog).
 
Je souhaitais, avant l’été, donner ici l’envie de deux lectures indispensables - parce qu’intelligentes -  qui traitent du thème de la rencontre aux temps de l’Internet.
« Christelle corrigée » de Romain Slocombe, paru en mars 2009 aux Editions du « Serpent à plumes » est le premier, « Fake » de Giulio Minghini (clin d'oeil à J.M. Devesa qui en a déjà parlé bien mieux que je ne le ferai) sera, dans les jours à venir, le second dès que j’aurai un peu de temps pour terminer ma note le concernant.
 
Dédié à Pierre Bourgeade, ce dernier opus de Slocombe est, de tous ses romans - en apparence - le plus facile à aborder.
Même si l’écrivain ne renonce pas à ce qui est sa « patte » (l’intrigue à plusieurs niveaux de lecture), celle que l’on suit ici est bien simplifiée par rapport aux romans qui précèdent « Christelle… » et qui se basent toujours sur des faits historiques ou sociologiques extrêmement pointus.
En outre ce n’est - en aucune manière - un « polar ».
 
Mais comme à l'habitude un texte regorgeant d'érotisme BDSM (plutôt SM même) mâtiné du caustique humour de l’écrivain, oui.
Ce n’est pas là le plus important.
Au-delà du récit anecdotique, ce roman est un dur pamphlet sur le monde de l’édition où aujourd’hui, se faire publier est devenu accessible à n’importe quelle jolie jeune femme qui consent à « passer à la casserole ».
Chez Slocombe, on trouve toujours des « clés » dans un roman.
Là, je ne suis pas en mesure de les fournir mais personne n’aura de mal à songer à quelques « gloires éphémères de l’édition » qui correspondent bien à ce schéma.
 
Du point de vue narratif, le roman oscille entre l’épistolaire (les échanges de mails sur le Web ou sur un forum médical consacré aux personnes plâtrées) et les chapitres numérotés qui sont ceux d’un roman (un roman dans le roman donc) que le protagoniste, Nestor Balaguer, est censé écrire.
 
Ce fringuant cinquantenaire rencontre un jour sur le Web, par l’intermédiaire du forum « Fractures et plâtres », la jeune Christelle confinée chez elle avec les deux bras plâtrés après une chute.
Lui fréquente ce lieu de la Toile à la recherche de modèles pour ses photographies (comme Slocombe ou son alter ego Woodbrooke des romans précédents, c’est un fétichiste des femmes plâtrées), elle demande des conseils.
Tous les deux ont un point commun : ils écrivent.
Nestor dans le secret de la maison d’édition où il est lecteur et correcteur, Christelle pour tromper son ennui entre un petit ami absent la plupart du temps et des cours qui l’assomment à la fac de Droit.
 
Nestor, en la contactant par courriel, commet l’erreur de profiter de la mystification que lui permet le virtuel et de se faire passer pour plus gros poisson qu’il n’est en se prétendant éditeur.
Il se retrouvera donc avec la jeune fille dans ses bras (pour une piteuse expérience) mais aussi avec le manuscrit de celle-ci (manuscrit au titre prémonitoire, « Droit de cuissage »), sur les bras…
 
Dans ce jeu du chat et de la souris, le plus manipulateur ne sera pas celui que l’on attendait.
Et peut-être pas non plus celle à laquelle vous croyez penser.
 
« Christelle » sera « corrigée » deux fois : cordialement par le brave Nestor qui rendra son roman ni fait ni à faire publiable et sadiquement par celui qui a le vrai pouvoir non sur les mots mais sur l’argent, nerf de la guerre (et l’édition n’en est-elle pas une ?).
 
Si Slocombe tente un tour de passe-passe en son épilogue pour que ce roman semble avoir une fin heureuse, on en sort néanmoins avec un goût très amer dans la bouche.
 
Le virtuel, lieu des mensonges et des manipulations par excellence, a eu raison du « héros positif », trop naïf pour « prendre » et qui a été « pris », lui,  dans les mailles inattendues du filet qu’il tendait.
 
Quant à « Christelle », victime du sadisme d’un vrai prédateur qui guettait dans l’ombre, elle saura sans aucun remords en tirer tout le parti qu’il faut.
Nous ne sommes pas dans le monde des contes de fées.
Il n’y a jamais de « morale » dans les livres de Slocombe…
 
 
« Elle secoua la tête en remontant son soutien-gorge et en ramenant le chemisier déchiré sur ses épaules. Elle se sentait encore complètement groggy. Elle dévisagea H. tout en se massant les poignets, où les menottes avaient laissé des traces rouges.
-Hein, tu me lourdes ?... Comme ça ? …Au milieu de la nuit ?... (Elle hurla :) Mais c’est pas possible !
Il haussa les épaules, alla chercher la veste qu’il avait accrochée dans la salle de bains. Pour extraire de la poche intérieure son gros portefeuille bourré de billets.
-C’est pourtant comme ça. Tiens, cinquante euros, ça ira ? Non, allez, cent…Trouve-toi un petit hôtel. Demande au réceptionniste en sortant. ».
 
Romain Slocombe - Christelle corrigée - Editions Le Serpent à Plumes - mars 2009.