Photo d'Alain Robbe-Grillet et d'Emmanuelle Lambert couverture du livre « Mon grand écrivain » - Emmanuelle Lambert -Editions Les Impressions Nouvelles- Février 2009 -AURORAWEBLOG.

 

Dans cette série de quelques notes de lecture (livres, revues), il y a fort peu de textes BDSM, du moins au sens où on l’entend généralement.
Un rapport existe certes mais il est bien ténu : de BDSM, il n’y a (peut-être) ici que les yeux de la lectrice à l’être et à en parer les lignes qu’elle parcourt.
Mais n’est ce pas déjà bien suffisant pour vous donner une idée -BDSM ou pas- afin de savoir si tel ou tel de ces écrits peut vous intéresser et, le cas échéant, vous le procurer ?
 
 
 
Peu de gens ont la chance de rencontrer vraiment, de fréquenter assidûment un grand écrivain.
Emmanuelle Lambert a eu cette chance.
Elle nous fait aujourd’hui le précieux cadeau de nous la faire partager.
 
« Il y a ceux qui condamnent ses fantasmes, ceux qui n'aiment pas ses livres, ceux qui ne l'aiment pas, ceux qui le trouvent trop vieux, et il y a toi, payée pour t'entendre avec lui. Ils croient qu'il t'aime bien parce que tu es jeune. Lui pense que le directeur veut te séduire. Seul le directeur sait ce qu'il fait. Il a besoin d'un lecteur, il n'a pas le temps, le loisir, le luxe de s'enfoncer dans tout l'oeuvre, les livres, les films et même les brouillons.
Tu es plongée dans une entreprise frôlant l'absurde : récolter mois par mois, jour par jour, le plus précisément possible, les faits de sa vie, quatre-vingts ans de vie catalogués. Tu fouilles ses agendas, ceux de sa femme, sa correspondance, ses billets d'avion et sa mémoire. Avec ça tu dois faire la chronologie de quelqu'un, livre terrible qui le racontera au mois près, au jour près même. »
 
Pendant sept ans Emmanuelle Lambert, née en 1975, Agrégée et Docteur ès lettres, a côtoyé Alain Robbe-Grillet et son épouse Catherine, dans le but indiqué ci-dessus et dans le cadre de ses fonctions au sein de l’IMEC.
 
Elle nous en livre aujourd’hui un émouvant portrait dans un petit ouvrage intitulé « Mon grand écrivain », 64 pages fort bien écrites parues en ces jours aux Editions Les Impressions Nouvelles.
Cette narration subjective d’un rapport humain aurait certainement pu être tout autre, si elle nous était parvenue de la part d’un autre proche de Robbe-Grillet.
A chacun ses souvenirs…
 
Ceux d’Emmanuelle Lambert nous restituent « le dernier Robbe-Grillet », depuis la genèse de « La reprise » jusqu’à l’année passée.
De l’ « avant » et du Pape du Nouveau Roman, nous ferons la redécouverte comme Emmanuelle Lambert la refit à travers les archives et les brouillons dans lesquels elle eut à se plonger.
 
Entendons ici que pour lire ce petit ouvrage, il n’est pas nécessaire d’être un spécialiste de Robbe-Grillet, de connaître ses livres et films.
Cette ébauche de présentation du « grand écrivain » est tout d’abord simplement humaine.
Un amas de miniscules anecdotes, d'instants témoins.
Portrait d’un homme, portrait d’un couple.
Sublime en un seul mot.
 
« Il habitait un château du dix-septième siècle, affichait les appétits de l’ogre, portait la barbe et vivait avec une enfant de soixante-dix ans. Plus que du roman, son environnement était celui d’un conte inquiétant. Sans relâche, il s’évertuait à y injecter la dose de rationalité nécessaire à la marche de la pensée. »
 
De page en page, on croise un Robbe-Grillet charmant, charmeur, passionné, passionnant, -ogre, oui, mais surtout de littérature- parfois bougon et de mauvaise foi, ironique aussi comme lorsqu’il demande à Emmanuelle Lambert des nouvelles de son « autobiographie » et, en tout cas, toujours en croisade contre les imbéciles :
 
« Le peuple des crétins s’était comme emparé des territoires alentour. Les troupes du conformisme et de la correction, la police des mœurs, l’ordre psychanalytique et le règne de la norme l’assiégeaient ».
 
Ce fut plus vrai encore lorsqu’il sortit « Un roman sentimental », ce livre qui risquait d’être le dernier (et qui le fut) -et dont il savait que ce serait celui par lequel le scandale arriverait.
Il le laissa éditer malgré tout (passant outre l’avertissement d’Emmanuelle Lambert) :
 
« Il [le] publie, il porte un coup fatal à ses compagnons, les attriste et les trahit pour atteindre la solitude intacte de son panthéon. Jusqu’à la fin, il sait ce qu’on dit de lui. Il est sa propre créature, sa signature universellement connue, lui seul atteste de son existence et décide de son purgatoire. Son nom lui appartient. »
 
La « mécanique » Robbe-Grillet, souvent réduite ces derniers temps à sa seule façade provocatrice est, comme dans l’extrait que je viens de citer, décortiquée par Emmanuelle Lambert et nous pressentons un désir de liberté absolue de la part d’un génial esprit absolument libre.
Car il est cela, le « grand écrivain » qui s’essaya à tous les styles, qui but à toutes les coupes mais toujours celles du vin -ou des veines, en vampire qu’il était- de la littérature majeure.
 
Restant aussi homme -et à travers l’homme, l’enfant qu’il avait été- , homme simple amoureux de bonne chère,  à la fourchette pantagruélique, recherchant les produits de la marque « Reflets de France », se nourrissant de même du plaisir naïf de faire vivre des arbres et des plantes.
 
Et de l’aimer, elle, Catherine, nom de plume « Jean (puis) Jeanne de Berg », écrivaine elle aussi mais encore Dominatrice, fée du BDSM ou plutôt -dans son cas précis- du sadomasochisme (dont elle est une pensée lumineuse que je ne saurais trop vous conseiller de lire sans tarder) :
 
« Scribe de sa vie à lui, elle est ta première source. Quand ils sont séparés, il l’appelle, prend des nouvelles et lui raconte les minutes de sa journée qu’elle restitue par le menu. Ses agendas, dans sa précision malade, sont un document d’exception.
Ils ont été gagnés par sa sexualité parallèle, sa vie de femme pour toujours désirable, armée de son corps devenu théâtral, discipliné dans un corset de rite, outil chorégraphié d’une création scénarisant les fantasmes des autres. »
 
Du « grand écrivain », on connaît la fin. C’était le 18 février d’il y a un an.
Pour Emmanuelle Lambert comme pour beaucoup d’entre nous, elle se résume à une évidence :
«… il me fallait désormais parler au passé. »   
 
Il vous reste maintenant à la lire sans nul risque de déception.
Encore une fois, je tiens à redire combien son récit est remarquablement écrit et je suis prête à parier qu’après avoir pris connaissance de sa dernière page, un texte autour de la carte de vœux qu’un Alain de quatre ou six ans adresse à ses grands-parents, non seulement vous ne regretterez pas votre achat, mais encore vous aurez envie de vous immerger dans au moins l’un des romans du « grand écrivain » que cet enfant allait devenir.
 
 
« Mon grand écrivain, mû par la nécessité de comprendre pourquoi il écrivait, saisi d'effroi à l'idée d'être un autre, s'était attelé à l'impossible synthèse entre dynamitage perpétuel et permanence d'une ligne, ou d'une langue. [...]
Il est mort et nous devons nous résoudre à le défaire en morceaux pour toujours diffractés.
Ainsi parviendrons-nous peut-être à l’entrevoir.
Ainsi saurons-nous qu’il a le dernier mot. »
 
 
Tous les extraits cités en italiques :
 
Emmanuelle Lambert - « Mon grand écrivain » - Editions Les Impressions Nouvelles - Février 2009.