« La Forteresse -Scénario pour Michelangelo Antonioni » d’Alain Robbe-Grillet aux Editions de Minuit février 2009 AURORAWEBLOG.

 

Dans cette série de quelques notes de lecture (livres, revues), il y a fort peu de textes BDSM, du moins au sens où on l’entend généralement.
Un rapport existe certes mais il est bien ténu : de BDSM, il n’y a (peut-être) ici que les yeux de la lectrice à l’être et à en parer les lignes qu’elle parcourt.
Mais n’est ce pas déjà bien suffisant pour vous donner une idée -BDSM ou pas- afin de savoir si tel ou tel de ces écrits peut vous intéresser et, le cas échéant, faire naître en vous l'envie de vous le procurer ?
 
 
 
C’est dans un assourdissant silence (un black-out complet) des critiques -aussi bien dans la presse que sur d’autres médias- qu’est sorti depuis le 5 février dernier « La Forteresse -Scénario pour Michelangelo Antonioni », d’Alain Robbe-Grillet aux Editions de Minuit.
 
Non pas roman publié à titre posthume -pas plus que « ciné-roman »- ce texte, comme son titre l’indique, est bien un scénario, celui d’un film prévu de longue date, qui obtint même l’avance sur recettes avant que de tomber à l’eau à la suite de diverses péripéties d’organisation et de montage financier.
 
Un travail autour d'un travail donc.
Celui de la création artistique dans le domaine cinématographique.
 
Film annoncé dès 1992 mais quasiment abandonné à la fin 1993, Alain Robbe-Grillet parlait encore de cette « Forteresse » (alors intitulée « le Survivant ») comme de l’un de ses plus grands regrets en 2002.
Si l’on est de ceux (et j’en suis) qui pensent qu’il y a un Robbe-Grillet cinéaste à part entière, on ne peut s’empêcher de faire le rapprochement avec « Il viaggio di Mastorna », l’éternel serpent de mer de Fellini, toujours renvoyé aux calendes et, pour finir, jamais tourné.  
 
Une complicité certaine et une admiration réciproque liaient Robbe-Grillet et Antonioni depuis une projection privée de « L’année dernière à Marienbad » en 1961.
Ce sont donc les différentes étapes de ce scénario d’un fantôme de film qui nous sont présentées dans la règle de l’art depuis le « projet » initial (huit pages), suivi du synopsis (sept feuillets) jusqu’à la mise en forme définitive (le pré-scénario de 82 pages qui peut quasiment être lu comme une nouvelle).
 
Nous ne saurons jamais ce qu’aurait été « La Forteresse » sur un écran de cinéma.
Robbe-Grillet nous a laissés seuls il y a un an et des poussières pour nous « faire » nous-mêmes ce film mentalement.
 
On y aurait rencontré un Antonioni acteur dans le rôle d’un colonel devenu muet et à demi paralysé à la suite d’une tragédie, personnage taillé « sur mesure » pour le metteur en scène italien lui-même aphasique et hémiplégique depuis quelques années déjà en 1992.
 
Et c’est précisément ce « taillé sur mesure » qui, à la lecture de « la Forteresse », nous laisse présager que ce long métrage n’aurait pas été un Robbe-Grillet « comme les autres ».
 
En effet, si on en revient toujours aux mêmes fantasmes érotiques, si le thème du « double » cher à A.R.G. y est abordé sous de multiples aspects, la trame narrative va néanmoins chercher d’un côté tout à fait inattendu qui emprunte le sentier onirique du « Désert des Tartares ».
 
Dans cette « Forteresse » isolée s’est déroulé il y trente ans un événement (invasion, crime de sang ?) qui a rendu silencieux et handicapé à jamais le Colonel Marcus.
Celui-ci y vit toutefois encore aujourd’hui sous bonne garde (prisonnier peut-être ?) et tandis que les hommes de la garnison scrutent vers le lointain dans l’hypothèse de l’arrivée d’envahisseurs, il est soigné par une infirmière qui ressemble à s’y méprendre à sa défunte fille, tuée (assassinée ?) dans l’embuscade de jadis, une fille tant chérie qu’habillée en garçon, il la tenait auprès de lui, la faisant passer pour son ordonnance, et avec laquelle il entretenait des rapports on ne peut moins « paternels ».
 
Le film (le scénario qui nous en est donné à lire) est centré sur l’arrivée dans la forteresse de l’un des anciens compagnons d’armes du Colonel Marcus, qui s’est retrouvé légataire des lettres expédiées autrefois depuis la citadelle par cette jeune fille et qui vient demander à Marcus de rendre compte de ce qui se déroula vraiment ce matin-là -tant l’invasion d’ennemis paraît improbable et tant les courriers de Diane révèlent que son père n’aurait pas hésité à l'occire si elle l’avait trahi.
 
Mais tout au long de ce récit alternant présent et passé se dessine en filigrane une autre intrigue conjuguée au futur (invasion, putsch politique ?).
 
Et le « film » s’achève -si je puis me permettre- soit sur une insoluble énigme, labyrinthe en trompe l’œil digne de celui de « Marienbad », soit sur… l’arrivée des « Tartares » !
 
C’est peu dire que j’aurais aimé le « voir ».
Le découpage que ce texte original nous laisse entrevoir est mis au point avec une particulière  minutie : l’utilisation des couleurs, des sons, du flash-back, l’extrême complexité des personnages donnent à imaginer une atmosphère languide et pourrissante, entre souvenirs fantasmagoriques et réalité d’un présent inquiétant, entre tendresse et cruauté, entre horreur et beauté.
 
Le texte qui paraît aujourd'hui ne donnait pas satisfaction à Alain Robbe-Grillet de son propre aveu.
Il aurait voulu en changer la fin.
Poussé vers d’autres projets, il l’abandonna cependant.
Croyant pouvoir le reprendre un jour ou certain de ne jamais le voir édité, qui peut savoir ?
 
S’il ne faut pas chercher ici le Robbe-Grillet écrivain que nous connaissons et son style impeccable, il faut remercier pourtant les Editions de Minuit d’avoir dévoilé cet inédit qui nous ouvre une fenêtre sur l’élaboration de ce projet cinématographique d’une part mais aussi d’autre part sur un texte qui -si le film avait été réalisé- aurait donné lieu ensuite à l’un des « ciné-romans » d’A.R.G. et qui, vu le sujet qu’il porte, aurait été sans aucun doute un bien beau morceau de bravoure -littéraire- écrite…
 
 
« Je t’ai épargnée toi-même, parce que tu as aussitôt avoué ta faute et demandé pardon. Tu as seulement été châtiée d’une façon qui te restera dans la mémoire, sinon sur la chair. Si tu recommences, une seule fois, je te livrerai à des pirates barbaresques, choisis parmi les plus féroces, dans une embuscade préparée par mes soins. Ils t’emmèneront dans leur nef et t’y violeront tout leur saoul en rivalisant de cruautés, d’inventions abominables. Lassés enfin de tes charmes meurtris et déchirés, ils te cloueront par les mains au grand mât et te fouetteront à mort, tout en buvant le vin de la vengeance paternelle. »
Diane ne répond rien. Elle regarde son père avec un mélange de passion et de crainte, la bouche entrouverte, les yeux brillants d’on ne sait quelles pensées sauvages.
Il est probable que le trop long discours de Marcus doive être meublé, surtout vers la fin, par des flashes fantasmatiques en rapport avec ses paroles (sont-ce des imaginations de Diane ?) sur lesquels sa voix grave continuera off. ».
 
Alain Robbe-Grillet - « La Forteresse, Scénario pour Michelangelo Antonioni » - Editions de Minuit - Février 2009. 
 
 
 
 
PS : D’Alain Robbe-Grillet est paru aussi au mois de février 2009 aux Editions Bourgois « Pourquoi j’aime Barthes ».